CHAPITRE XXXI. —LE LONG DE LA SEINE (Suite
leries; le gouvernement de Juillet en retrancha une réserve qu'il s’appropria.
Aujourd’hui les Tuileries n’offrent guère l’aspect d’un véritable jardin. On n’y trouve ni les accidents pittoresques du Jardin des Plantes, ni les riantes perspectives du Luxembourg, ni les vastes pelouses ombragées du parc de Monceaux. Ce n’est, à vrai dire, qu’une immense promenade sablée et plantée. Ce n’est que cela, et cependant ne trouvez-vous pas que c’est le plus beau lieu de la terre?
D’abord, pour le rêveur, est-il sous le ciel un morceau de terre plus historique et plus solennel que celui dont le Louvre et l’Arc de triomphe marquent les frontières? Est-il, dans aucune capitale de royaume ou d'empire, une perspective comparable à celle que découvre l'œil du fond de ces allées, aujourd’hui pleines de rires d’enfants?
Quel poème égalera jamais ce spectacle? Là-bas, au Levant, le Louvre , avec tous ses souvenirs d’amour, de gloire et de massacre; vieux donjon où gémissent les prisonniers d’État; noble palais hanté par les ombres de Henri II et de Diane de Poitiers; imposantes murailles illustrées par les grands sculpteurs; balcon sinistre où la cloche de Saint-Germain l’Auxerrois pousse un roi de France, armé, dit-on, contre ses sujets; majestueuses galeries, le Livre d’or des peintres; plus près, les carrousels de Louis XIV et les revues de Napoléon ; sous nos yeux, ce fatal château des Tuileries, qui n’a jamais su défendre ses hôtes, quel que soit leur nom, Louis XVI, Robespierre, Napoléon, Charles X et Louis Philippe, monument du destin aux sévères enseignements. Autour de nous, ce
rais jardin où le mélancolique enfant qui fut Louis XIII poursuivait les oiseaux d’arbre en arbre, oii le fds de Catherine de Médicis pêchait à la ligne dans les étangs; oii jouèrent tour à tour, sous le regard enivré de leurs glorieuses mères cet ange, qui eut un cor¬
donnier pour bourreau, ce demi-dieu qui naquit roi de Rome et qui mourut colonel autrichien, ces princes dont la voix du canon, à quelques années d’intervalle, saluait l’avénement à la vie et le départ pour l'exil. Enfants qui riez et qui jouez avec une insou¬
ciance si heureuse, tendres fleurs que vos mères verront mûrir, donnez une larme à ceux de votre âge que le ciel a fait naître sous le toit de ce palais; plaignez-les, car ce dôme superbe distille des ombres funestes.
Et de l’autre côté des Tuileries, quand on a dépassé la grille qui s’ouvre au même endroit oii nos pères passaient sur un pont tournant, ce pont qu’un grand
homme, un czar — ils aimaient alors la France — visitait tous les jours avec un bel enfant appelé Louis XV, comme le poéine continue, comme la tragédie se renoue avec plus de fureur ! D’abord cette place, qui a été tour à tour nommée du nom de Louis XV, qui y fut roi ; du nom de Louis XVI, qui y fut martyr; du nom de la Révolution, qui y fut bourreau ; du nom enfin que nous lui donnons aujourd’hui, comme une prudente concession aux principes opposés qui semblent avoir choisi ce terrain pour champ de bataille. Au milieu, l’aiguille mystérieuse qui, après a voir vu couler le Nil et passer à ses pieds les pharaons aux yeux bridés, les hippopotames, les crocodiles, assiste à toutes nos fêtes. Quel contraste !
Vous le voyez, et nous l’avons seulement indiqué, il est impossible de rencontrer ailleurs, et dans un si petit espace, de si majestueux souvenirs. Nous allons maintenant prouver que l’observateur peut à son tour, sur ce même terrain, récolter les plus riches moissons, s’initier à tous les petits mystères de la vie parisienne, en surprendre les secrets, les préoccupations, les rêves, les espérances.
A vol d’oiseau, le jardin des Tuileries présente un aspect très-uniforme. Au pied du château, le regard découvre d'abord la réserve du roi, avec ses allées soigneusement peignées, ses plates-bandes richement garnies, et ce triste fossé dont un tapis de velours vert et un espalier de lilas ne dissimulent pas assez la profondeur. Vient ensuite la grande voie sablée qui conduit de la rue de Rivoli au quai du pont Royal, rue banale oii personne ne s’attarde, et oii l’on ne s’arrête guère que pour prendre l’heure à l'horloge du pavillon central; après, se déroule ce qui reste du parterre de le Nôtre, le tout, encore largement modifié par les goûts nouveaux; quelques pelouses d’une herbe fine, luisante, dont le pied de l’homme ne touche jamais les brins immaculés, mais au sein de
Vue des Tuileries à vol d’oiseau.
laquelle se promène librement l’oiseau cynique et sans façon que le peuple appelle un pierrot ! Autour de ces pelouses, semées pour le seul plaisir des yeux, se développent des encadrements d’arbustes et de fleurs, bordures revêtues d’un luxe un peu grossier, où le parfum délicat, où les nuances harmonieuses sont trop souvent sacrifiés aux grosses couleurs de la palette divine.
Entre ces espaces réservés aux plantes s ouvrent
trois bassins remplis d’une eau qui, peu semblable à celle de Chantilly, dont la voix ne se taisait ni jour ni nuit, ne parle jamais que le dimanche.
Dans ces bassins de marbre frétillent des légions de poissons de la Chine, qui font l’admiration des bourgeois attroupés sur la rive. Il faut être Parisien jusqu’au bout des ongles pour comprendre les cris d’étonnement que, dans leurs étincelantes évolutions, ces habitants de fonde arrachent aux badauds, et pour
sympathiser avec la judicieuse observation si souvent répétée : « Oh ! mon Dieu ! que cela nage bien, un poisson rouge ! »
Une fois hors de ces terrains fleuris, on ne trouve plus que des arbres et du sable : les belles oasis de marronniers, au milieu du splendide désert oii toutes les aristocraties de l’Europe ont leurs heures de rendez-vous. Quand vous tournez le dos au château, et que vous pénétrez dans l'allée qui conduit à la place
de la Concorde, vous pouvez, d'un seul coup d’œil, embrasser l’ensemble de ce qui vous reste à visiter. Bien n’est plus simple et plus vide en apparence. Autour de vous les grands bosquets, cette forêt vierge de Paris; à droite, l’allée des Orangers, protégée par la terrasse des Feuillants; à gauche, la terrasse du bord de l’eau, inaccessible à la foule, et qui était réservée au comte de Paris, comme elle fut réservée au roi de Borne et au duc do Bordeaux. Au fond, vers le pont de la Concorde et vers la rue Royale, les deux terrasses qui dominent les Champs-Elysées, et qui, après avoir décrit une courbe gracieuse, descendent mollement jusqu’au niveau du jardin.
Mais la terrasse du bord de l’eau, la plus belle promenade non-seulement des Tuileries et de tous les jardins de Paris, mais de toutes les villes de l’Europe peut-être ; celte terrasse, qui domine d’un côté les parterres, et de l’autre le cours de la Seine avec ses quais plantés d’arbres; la terrasse du bord de l’eau est complètement défigurée aujourd’hui. Ses bosquets, — car elle avait des bosquets : Parisiens insouciants, qui ne les avez pas vus, ne vous déplacez pas, il est trop tard aujourd’hui, ils viennent de tomber tout verdoyants et chargés de fleurs sous la scie et la cognée; — ses bosquets sont envahis par la maçonnerie, celte infatigable ennemie des fleurs et de la verdure. On construit là une orangerie. Les orangers étaient jusqu’ici logés sous la galerie du Louvre, de ce Louvre que l’on termine. Mais dans ces vastes augmentations, il n’y a pas place pour eux, et on a besoin, à ce qu’il paraît, de leur ancien logement pour en faire des écuries. Or, comme il ne se trouvait pas, à portée, des écuries disponibles pour en faire une orangerie, force a été d’en bâtir une quelque part, et on la bâtit sur l’emplacement des bosquets de la terrasse du bord de l’eau. Lugelc! nous n’ajouterons pas: O Veneres, Cupfdinesque , car les amours se tiennent dans les sombres allées du bas et ne montent jamais sur la terrasse; mais pleurez, vous tous qui, condamnés à vivre à Paris, cherchez avidement
L'allée des Orangers.
quelque endroit oii vous puissiez respirer librement et reposer un instant sur la verdure vos regards partout attristés par la pierre; vous tous hommes laborieux qui quelquefois, le matin, en vous rendant à vos occupations journalières, alliez surprendre la sortie des premiers bourgeons ou respirer les premiers lilas du printemps, et qui chaque soir, votre tâche accomplie, veniez vous récréer par un bienfaisant exercice dans cette longue avenue, abandonnée par la fnshion aux gens paisibles, aux âmes timides et rê¬
veuses. A la vérité, l’avenue d’arbres proprement dite reste intacte; mais le quinconce disparaît avec les bosquets ; c’est-à-dire la partie la plus agréable de cette promenade.
Toutes les élégies du monde n’y feront rien maintenant. Il était décidé que des chevaux remplaceraient les orangers, et que les grosses caisses d’orangers grimperaient sur les terrasses des Tuileries pour y
Conversation sous les arbres.
prendre leur quartier d’hiver. Si tel était le dessein, pourquoi du moins, tout en conservant à la terrasse du bord de l’eau son caractère et son agrément, n’avoir pas établi l’orangerie sur l’autre terrasse, du côté du ministère de la marine? Pour la foule, ce n’était pas précisément un endroit de prédilection ; là aussi il y avait des quinconces et des bosquets à sacrifier au besoin; on en a même déjà abattu une partie pour y dessiner des plates-bandes, y mettre des couches de fumier et y transporter le jardin préparatoire et les semis qu’on faisait auparavant dans les fossés destinés à être comblés. Ces semis, à la vérité, sont là éternités par les grands arbres qui leur font ombrage; mais c’est l’affaire des jardiniers. Ce qui intéresse le public dans tout cela, c’est qu’on a rasé les bosquets | des deux terrasses, à gauche et à droite, et que dorénavant les illusions champêtres sont toutes déroutées. Sur la terrasse de gauche, la vue sera bornée par les murs élevés d’une orangerie; sur celle de droite, elle s’étend maintenant jusqu’aux maisons de la rue de Rivoli ; de sorte qu’on ne peut, d’aucun côté, échapper au supplice du plâtre et du moellon. Si on eût réuni toutes ces nécessités sur la même terrasse, ou plutôt Sur le lambeau de terrasse du nord, ont eût paré à une partie de ces inconvénients, et l’agrément de la plus belle promenade de Paris ne serait pas anéanti.
Quoi qu’il en soit, dans cet ensemble si vite entrevu, que de détails à revoir ! En effet, ouvert à tous ceux qui sont assez riches pour n’être pas en guenilles, le jardin des Tuileries a dû s’approprier aux goûts variés de la popiflation parisienne. C’était un royaume à partager entre les nombreux enfants de la capitale. — A nous, dirent les hommes d’Etat, à nous la grande allée, celle qui sort du château et qui conduit au Palais- Bourbon. — Oui , répondirent les poètes, les romanciers, les vaudevillistes, tous ceux qui ont une idée à chanter, à écrire ou à fredonner; oui, à vous la grande allée, mais à nous les bosquets du nord, à nous l’arbre du 20 mars, et puisse notre pensée fleurir et fructifier comme lui. — Nous y consentons, dirent d’une voix timide les amoureux, les rêveurs; mais nous garderons pour nous les bosquets du midi. — 11 nous faut le silence, la solitude, dévia rura. — A merveille! murmurèrent les vieillards; nous ne demandons pas grand’chose : quelques bancs au soleil,
quelques fleurs sous nos yeux, l’azur du ciel sur notre tête, et nous vous abandonnons volontiers le reste. — Les choses marchaient bien ainsi, et le gâteau allait suffire à tous, quand on entendit les éclats de voix d’une troupe joyeuse, et quand on vit apparaître, mirlitons et tambours en tête, un bataillon de bambins à la tète gracieuse , aux yeux pétillants d’ardeur, aux lèvres fines ét hardies. — C’était la grande tribu des enfants terribles , qui venait revendiquer la part du lion et faire valoir le droit du plus fort.
A nous, cria d’une seule voix cette armée de petits tyrans, à nous les fleurs, les pelouses, les arbres; à nous les bassins avec leurs poissons rouges, à nous les allées, les terrasses, à nous tout ! Ces voix étaient si impérieuses, ces gestes étaient si fiers et si résolus; il y avait sur ces joues des couleurs si passionnées, dans ces yeux bleus il y avait tant d’énergie, que les hommes graves gardèrent le silence.
On les réduisait au rôle peu brillant de la chèvre, de la brebis et de la génisse, dans leur querelle avec ces lions à la blonde crinière. Mais comment faire? Derrière ces hardis marmots, l’œil épouvanté des maris voyait se dresser des régiments auxiliaires d’épouses charmantes ou impérieuses. — On céda. — Les conquérants s’emparèrent du beau jardin, et frappèrent le sol du pied en criant comme Mac Grégor : « Terra quam calco mea est. — La terre que je foule est à moi! »
Heureusement ce régime ne subsista pas longtemps dans toute sa rigueur : avec les enfants, comme avec le ciel, il est des accommodements; l’essentiel est d’attendre. On obtint peu à peu mille petites concessions , et on ne tarda guère à satisfaire tout le monde, en attribuant à tous les âges une portion de territoire. Seulement, l’enfance a conservé un droit de suzeraineté qu’il serait imprudent de contester.
Donc, les rêveurs de toutes les espèces s’établissent paisiblement sous les mélancoliques bosquets du midi, le long de la terrasse qui touche aux quais. Ces ar-
Promenade des Amoureux.
bres, qui couvrent la terre d’une ombre épaisse , et qui recèlent dans leurs feuillages de sentimentales tourterelles, offrent de sûrs abris à tous les chasseurs d’idées : l’homme politique y cherche des inspirations et y improvise des discours; le conteur, ce père nourrissier du feuilleton, y noue et y dénoue le nœud de ses aventures; M. Scribe et ses collaborateurs y rencontrent la scène attendrissante ou le mot qui fait rire; le poète y vient pousser dans l’air des bulles aux couleurs chatoyantes. En un mot, c’est là que tous les ambitieux de la pensée viennent exercer leurs