CHAPITRE XXXI
LE LONG DE LA SEINE (Sut a).
forces, impatients de donner l’essor à la folle du logis.
Il arrive parfois que ces massifs sont occupés par des hôtes moins sourcilleux. Aux grands jours de fête, aux époques des vacances, les collèges viennent s'ébattre en ces lieux. Aux promeneurs silencieux succèdent des écoliers aux grosses voix joyeuses. Alors ce ne sont plus que parties de barre et jeux de balles. Dès ce moment, ces parages deviennent peu sûrs, l’air est plein de ballons élastiques qui menacent votre tète, ou qui s’adressent à votre dos comme à une muraille solide. La terre est couverte de grands gaillards à boutons de métal qui, dans leurs courses orageuses, entraînent ou précipitent tout ce qui se trouve sur leur passage.
Fuyez , alors, et allez sur les terrasses qui regardent l’Obélisque, à la Petite-Provence, chercher la solitude où l’on peut, comme le disait madame de Sévigné, se promenertout seul tête à tête.
Lorsqu on a traversé la Grande-Allée, consacrée,
Les entants aux Tuileries.
ainsi que nous 1 avons dit, a l’armée des solliciteurs ; lorsqu’on est sorti du bois hanté par les tourlourous
La Petite -Provence
en chasse , les
politiques en plein vent et à un sou la feuille , on entre avec des éblouissements dans
l’allée des Orangers, tout embaumée de senteurs. Sans aucun doute, l’allée des Orangers est la plus curieuse promenade de l’Europe; c’est le musée où les Parisiennes, c’est-àdire les plus jolies et les plus spirituelles femmes du monde, viennent exposer leurs œuvres, les ravissants produits de leur industrie. — C’est la grande galerie du Louvre, c’est le palais des Champs-Élysées. — Que de chefs-d’œuvre vous rencontrez tour à tour ! ces profils délicats et fiers que Van Dyck aimait à reproduire; ces chairs transparentes et rosées que Rubens faisait palpiter sur ses toiles; ces têtes aristocratiques qu’animait Lawrence; ces figures pensives et tristes, mais délicates d’expression, où Velasquez réalisait quelquefois ses rêves. — C'est ici que les jeunes et élégantes mères de famille viennent protester contre les modes ignobles de notre siècle, et maintenir les droits sacrés du caprice et de la fantaisie sur le costume de 1 homme. En face du lugubre habit noir de leurs
15 Cent. LA LIVRAISON. - 77r HT 78' Livr,
La petite revue aux Tuileries.
Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.
PARIS. TVP. PE F1RM1N IMPOT, 06, RUE JACOB- 20 C. par la JKMitf},
maris, elles placent avec orgueil la blouse fièrement taillée de leur fils; à côté du chapeau rond paternel, elles mettent malignement la toque ou le béret de leurs charmants bambins, et elles jouissent de leur triomphe, car les femmes ont une noble horreur pour tout ce qui est laid ou commun ; elles ont une sainte prédilection pour les coupes excentriques et les couleurs somptueuses. Presque toutes elles possèdent des instincts d’artistes; le joug de la trivialité leur est insupportable; leur vie n’est qu’une ardente et perpétuelle aspiration vers le beau.
Aussi, comme elles essayent sur leurs enfants tout ce quelles n’osent pas tenter sur elles-mêmes ! Pour parer leurs fds ou leurs filles, elles empruntent quelque chose à tous les pays et à tous les siècles. A Waverley, elles demandent la toque, la jaquette et le plaid; aux montagnards des Pyrénées, leurs bérets aux couleurs éclatantes; à Henri IV, le chapeau de feutre au bord hardiment relevé; à ceux-ci la tunique
courte, à ceux-là le pourpoint du seizième siècle; aux uns la collerette unie, aux autres la fraise empesée; à tous, la soie, le satin, le velours : c’est à en faire venir l’eau à la bouche. Ah ! combien nous serions plus aimables si nous n’étions pas si mal vêtus, et combien de maris auraient évité le naufrage, s’ils avaient seulement changé de tailleur ! C’est une question sociale que celle du costume.
L’allée des Orangers , bordée d’un côté par de beaux marronniers , et de l'autre par ces arbres en caisse dont les fruits rappellent aux yeux , sinon au goût, les pommes d’or du jardin des Hespérides , n’est pas seulement chère aux enfants et à leurs mères. — Elle est encore la promenade favorite des jeunes gens, qui y viennent sourire à des amours écloses, l’hiver, sous les lustres, et maintenant épanouies au sein de la verdure , sous les brises embaumées du printemps; la mère y conduit quelque fois sa fille, et l’exhibition des demoiselles a marier se fait dans ce
salon d’été tout comme dans les salons d’hiver. C’est, du reste, le rendez-vous de toutes les élégances, de tous les luxes , de toutes les aristocraties; et parmi celles qu’on y remarque le plus, nous plaçons au premier rang l’aristocratie de l’intelligence et du talent. C’est bien là que l’esprit est une dignité.
En quittant cette allée , et en laissant à gauche le grand bassin, on trouve un lieu abrité du nord, qui porte, sans indignité, le doux nom de Petite-Provence. Tous les Parisiens connaissent cet Éden de l’enfance , cette serre-chaude où se développent les petites plantes délicates qu’on appelle des enfants.
Tandis que l’allée des Orangers offre de l’espace aux jeux des hardis garçons , des sveltes petites fdles, aux cerceaux qu’on lance comme un cheval fougueux, à la balle qui bondit en tous sens, à la corde qu’on fait tourner avec adresse , la Petite-Provence enferme dans son étroite enceinte toutes les fragiles créatures à peine échappées au biberon et au maillot.
L’enfant et la bonne.