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CHAPITRE XXXI

LE LONG DE LA SEINE (Suite)

dans la grande allée qui conduit de la rue de Rivoli au quai, à l’anniversaire de la Saint-Louis ou de la Saint-Charles, sous le gouvernement de Juillet à l’anniversaire de la Saint-Philippe. Qui pourrait calculer le nombre de chants, tour à tour patriotiques et factieux, dont les échos de la terrasse ont gardé le souvenir !

Un mot sur les sculptures du jardin. Les deux groupes qui accostent la grille d’entrée, et dont l’un représente la Victoire et l’autre Mercure , appartiennent à Antoine Goysevox, de Lyon. Les chevaux, de tournure demi-héraldique, piaffent sur des trophées; les ailes qui palpitent à leurs flancs avec des mouvements d’élévation, leur donnent de vagues apparences d’hippogriffes. Ces deux groupes sont d’une exécution rapide et vivante.

En avançant de quelques pas, on arrive à quatre piédestaux carrément assis, et qui portent quatre fleuves , la Seine, la Marne, le Tibre et le Nil : le Nil

et le Tibre d’après l’antique; la Seine, par Nicolas Coustou; la Marne, par Van Clcves.

La double terrasse qui regarde ces groupes est occupée par des piédestaux chargés de statues d’après l’antique. Ce sont les neuf Muses, avec les flûtes, les masques, les compas, les lyres, les stylets, les tablettes et les couronnes, signes de leurs différents attributs. La plupart de ces copies, d’un travail mou et lâche, ne valent rien ou à peu près.

A droite se tient, à l’entrée de l’allée, un Scipion r Africain, deux Thermes, une Flore qui soulève une corbeille, une Vertumne, la tète couverte d’un manteau, un groupe de Silène et Bacchus, copie antique de la villa Borghèse. En face de ces statues est YAnnibal puniq ue de Sébastien Stoldtz, élève de Girardon. Une Cérès couronnée d’épis, tenant de la main droite une faucille. Puis la Vénus silencieuse, d’après l’antique, par Pierre Legros; copie valant presque un original. A deux pas de la Vénus, une statue de Bacchus

dans la fleur do l’âge; et, dans les espaces vides pratiqués entre les massifs, le Sanglier d' Érymanthe, debout, hérissé, formidable. Le groupe des Lutteurs, enlacés comme des serpents, les membres liés par les étreintes du combat, les bras armés de la palestre. A droite de l’allée des Maronniers, une copie d’après l’antique. Centaure prisonnier de l’Amour, en opposite des Lutteurs, Castor et Potlux, les Dioscures renversant la flamme d’une torche. Apollon poursuivant Daphné.

Nous sommes au second bassin. Enée et Anchise, ingénieusement enlacés; Aride et Cæcina Pætus , poses épiques ; l’Enlèvement de Cjbèle et l'Enlèvement d'Orylhée, puis la Phaéthuse de Théodon, improprement appelée Daphné. Jamais on n’a rendu avec une plus suave douceur la faiblesse forcée, les timidités prises d’assaut, et les impuissantes angoisses.

Vers l’allée des Orangers, on rencontre deux groupes modernes, Thésée abattant le Minotaure, de Ra-

Concert aux Tuileries.

mey, et le Prométhée enchaîné, de Pradier, — deux belles académies, mais des académies!

Au bas de la terrasse du bord de l’eau est le Soldat de Marathon, de Cortot, expirant sur son bouclier et levant de la main la palme du triomphe, et Alexandre combattant , étude sèche de Nanteuil. Plus bas, la copie en bronze, d’après l’antique, de Cléopâtre, qu’on a eu le tort de retirer de la niche oii elle reposait comme en un caveau tumulaire.

La sculpture contemporaine s’est installée sur la terrasse qui regarde le château. La plupart de ces héros nus sont plutôt des bonshommes déshabillés, il faut bien en convenir, si j’excepte le Philopœmen de David, nerveux, frémissant, tourmenté; le Caton d'Utique de Roman, terminé par Rude, et que les bourgeois prennent pour Abd-el-Kader ; le Phidias de Pradier, trois marbres estimables, je ne vois plus que le Thémistocle de Lemaire, drapé dans un manteau trop court; le fameux Spartacus de M. Foyatier, un héros gras; le Laboureur au regard hébété, le Cincinnatus mal casqué et le Périclès de M. Debay, adolescent bellâtre qui porterait assez bien le

chapeau tuyau de poêle et le par-dessus Humann.

Vis-à-vis ces figures, et comme des antithèses, apparaissent le Joueur de flûte, Y Hamadryade, la Flore, de Coysevox, le Chasseur au repos et les Nymphes, de Coustou. Tout cela n’a pas la sévère beauté de l’antique, mais tout cela vit et respire. Dieux et déesses, ou plutôt marquis et duchesses du galant Olympe du dix-huitième siècle. A côté, le Rémouleur, admirable fonte des Relier, d’après l’antique, et la Vénus accroupie, — la force et la grâce. — Dans les carrés de gazon défendus par des grilles, Véîius pudique. Antinous, Laocoon, Diane et Apollon.

La grande allée des Orangers se termine, à ses deux extrémités, par un Uetéagre, copie de l’antique, en marbre, par Legros, et par un Hercule Commode épaulé sur sa massue, copie en bronze verdâtre.

Au bas de la terrasse du bord de l’eau sont les deux grands lions de Barye, deux bêtes vivantes, deux chefs-d’œuvre.

Un critique distingué, M. Louis de Cormenin, a fait remarquer avec raison que le jardin des Tuileries possède des sculptures du dix-septième et du dix-

huitième siècle, des sculptures modernes et des copies d’après l’antique, mais que ni le moyen âge ni la renaissance n’y sont représentés, — lacune fâcheuse. « Que ne fait-on faire, dit l’écrivain que nous venons de citer, des copies d'après Jean Goujon, d’après Puget et d’après Germain Pilon? Le jardin des Tuileries deviendrait de la sorte un musée ouvert à tous, et oii l’on pourrait suivre la sculpture dans ses transformations. » Cependant il n’est en France, dans le monde entier, qu’un jardin qui puisse être comparé à celui des Tuileries pour les richesses que l'art y a entassées, c’est Versailles. Mais encore, quelle dissemblance ! L’un est un corps plongé dans le sommeil, pour ne pas dire un cadavre; l’autre est un corps brillant de jeunesse et de vie , qui semble devoir exister éternellement. C’est que Versailles n’est plus qu’un souvenir. L’écusson du nec pluribus impar a été brise, et les morceaux même en ont disparu ; Versailles n est plus qu une résidence fossile, tandis que le jardin des Tuileries, ce jardin de tous et de chacun, au centre de Paris, vit, à lui seul, de toutes les vies de la capitale; a lui I seul, il est tout le dix-neuvième siècle.

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