CHAPITRE XXXII. - LA MODE
Qu’était-ce donc que ce frac qui avait des conséquences si fâcheuses? Venait-il donc bouleverser de fond en comble l'économie de la toilette? Nullement. Le frac était une espèce d’habit très-dégagé, sans ouverture de poche en dessus, et sans patte par conséquent. L’ouverture de la poche se faisait en dedans, à la doublure. La coupe ne différait de celle de l'habit que par un peu moins d’ampleur dans la totalité; seulement on y ajoutait d’ordinaire un grand collet.
L’habit français complet, se composant du justaucorps, de la veste et de la culotte, resta longtemps le même. La mode s’exerçait sur les accessoires, comme les plis, les boutons, les parements ouverts, fermés, en boites, en ama- ( lis , amples ou courts. Les anciens habits carrés avaient, dans le principe, des boutonnières depuis le haut de la poche seulement ; définitivement on les supprima tout à fait, et on laissa figurer au côté droit des boulons qui ne servaient à rien. Pour remplacer les boutonnières, on s’avisa de coudre aux bords de l’habit de petites agrafes, avec leurs portes de l’autre côté. Alors l’habit, très serré, brida sur le ventre d’une façon ridicule. Les agrafes furent supprimées à leur tour, et l’habit ne se ferma plus. Au lieu de le laisser tomber droit, on le dégagea de manière à découvrir entièrement la cuisse. Sous cette nouvelle forme, il constitua l’habit à la française proprement dit, devenu exclusivement l'habit de cour. On l’ornait des deux côtés avec des ganses, pour figurer les boutonnières, et avec des olives, des brandebourgs en guise de boutons.
La veste tenait lieu du gilet que nous portons actuellement, mais elle en différait beaucoup; c’était une sorte d’habit court, avec manches, bas^ ques de devant et basques de derrière. On commençait à porter le gilet en guise de veste dans le négligé
On comprenait aussi dans la garde-robe des hommes: le veston, petite veste à basques très-courtes et arrondies ; le volant, toujours fait sans doublure, léger et un peu long, se mettant quelquefois pardessus l’habit ; plusieurs espèces de redingotes, telles que la roquelaure, la houppelande, etc... Onemployait pour les vêtements d'hommes une grande va¬
riété d’étoffes : le drap, le camelot, la calmande, le houracan; des étoffes de coton, de soie, le taffetas, le satin, le droguet, les mexicaines... le velours à fleurs ou chamarré, rtc.
L’habit noir, qui est aujourd'hui le nec plus ultra de notre grande tenue, était alors le partage des procureurs, des auteurs, des petits rentiers, de tous ceux en général qui se dispensaient de suivre les modes. Il était l’indice de peu d’aisance, mais il était en même temps l’habit de deuil. Aussi la vanité trouvait-elle son compte aux deuils de cour. C’était pour le simple citadin l’occasion
de se voir mis à peu près comme les gens de condition élevée. Cependant, au milieu de ce nivellement passager, la mode exerçait encore ses exigences; et le bon bourgeois qui, avec habit, veste et culotte
noirs, aurait porté des bas blancs, n’eût pas été du bel air à une certaine époque. « Nous savons, de science certaine, écrivait Mercier, que cette mode a déplu à la cour, et nous l’annonçons à l’univers, afin
que l’univers se corrige. La réprobation a été jusqu’à appeler cette mode la mode hideiue, et l’on a bientôt remarqué que les garçons tailleurs dans la comédie du
Costumes d’hommes. — 1787.
Bourgeois gentilhomme étaient habillés ainsi. Cette mode est donc proscrite, et je ne conseille à personne de venir affronter les regards de la cour, ni même ceux de la ville dans un pareil accoutrement. Quand
on porte l’habit noir, il faut être noir des pieds à la tête. » Tel fut le costume du tiers état à l’assemblée nationale. Déjà, au mois de janvier 1787, les jeunes gens vont au bal en habit de drap noir et en bas de soie noirs, ayant au côté une épée à garde d’acier travaillé, avec fourreau de galuchat blanc: chose, comme tout le monde sait, absolument indispensable quand il s’agit de faire des ronds de jambe et des entrechats !
La plus grande variété régnait dans les couleurs des habits. Les couleurs les plus criardes les plus contrastantes circulaient par la ville, ttn ne saurait se faire idée aujourd’hui de ce que le goût de l’époque tolérait en fait de nuances ridiculement accouplées, de teintes bizarres désignées par des noms plus bizarres encore. C’est un habit ccarlale a collet de velours noir et à boutons de nacre, avec une culotte de drap couleur de soufre et des bas blancs rayés de bleu (*785). Ce sont des habits couleur boue de Paris vers 1780, des habits couleur de suie des cheminées de Londres qui régnent à la fois à Londres et a Paris en 1780, ou bien couleur sang de bœuf, que les jeunes gens cherchent à mettre à la mode en 1788, et qui sont adoptés pendant l’hiver de l’année suivante. Ce sont des culottes couleur gueue de serin en vogue pendant deux ou trois ans. En tait de modes grotesques, nous devons aussi signaler les gilets à sujets, tirés des fables île la Fontaine, des scènes du Mariage de Figaro, de Richard Cœur de Lion... M. de la Reynière' renchérissant sur les autres en fait de folie, commande a Lyon tout le répertoire de la Comédie- Française en devants de gilet. Risum teneatis , am ici . . . Ne nous coiffions-nous pas naguère avec des foulards imprimes aux Adieux de Fontainebleau , et ne nous mouchions-nous pas au beau milieu des départements de la France ?
Les habits de velours à fleurs coloriées, autrefois
en grande faveur, ont cessé d’être de mise. On est en grande parure (1785) avec une coiffure grecque carrée à trois boucles, un grand col de mousseline, des manchettes de point, un habit de salin prune de Monsieur clair , à broderie en soie rose et verte, veste de satin blanc, broderie pareille, culotte de satin pareille à l’habit, bas de soie blancs, boucles de souliers carrées, talons rouges, épée au côté, à poignée d’acier garnie d’un nœud de ruban, et chapeau à plumet blanc sous le bras. — On ne pouvait jadis, et c’était un usage très-rigoureux, aller à un dîner prié qu’en habit de parure, si petit que pût être le comité; vers 1787, on
peut y aller en déshabillé.
Ce n’est guère que pour le souper prié qu’on se met en grande parure, parce qu’en ce cas on ne peut pas faire une seconde toilette, comnje cela est loisible après un dîner. — Pour monter à cheval, un des costumes le mieux portés (1786), c’est une culotte et un gilet bien blancs, avec des bottes anglaises d’un noir très-luisant jusqu’au mollet, et ayant le cuir dans sa couleur naturelle renversé depuis le genou jusqu’au bas du mollet, un habit vert dragon tout uni avec doublure en