CHAPITRE XXXII
LA MODE
l’atmosphère moite et parfumée, les tentations de la solitude, et ne nous étonnons pas que l’heure du coiffeur ait été plus d'une fois l’heure du herger. — Parmi ces enchanteurs du dix-huitième siècle, citons le sieur Legros, qui publia, en 17(10, un traité in-4°, intitulé : Art de la coiffure des dames françaises , qui se vendait deux louis. Dans un supplément, il met en garde le public contre une contrefaçon « propre, ditil, a tromper tout l’univers et à détruire un auteur qui a fait un bon ouvrage. » On peut juger, par cet échantillon du style du sieur Legros; quant au style de ses perruques, si on ouvre son fastidieux recueil ,
Bonnet turban, 1787.
nard , dont le véritable nom était Autier , fut mis par la reine dans le secret du voyage de Varennes, en 1701. Il quitta secrètement Paris un peu avant le roi, chargé d’une partie de sa garde-robe , et le précéda de peu de temps à Varennes. 11 paraîtrait qu’on ne l’avait mis que d’une manière incomplète dans la con-
mais sans emploi. Du reste, cette émigration du peigne et du rasoir en Allemagne et en Russie n’avait pas attendu les commotions politiques. Il y avait déjà longtemps que la France fournissait à l’Europe des valets de chambre coiffeurs, comme elle lui fournissait des maîtres de danse et des cuisiniers. C’était par ces personnages que l’Europe apprenait h nous connaître. Aussi avait-elle fini par se figurer que les Français étaient un peuple sautillant et évaporé , tout composé de maîtres de danse et de coiffeurs; mais elle allait bientôt faire avec nous plus ample connaissance: les soldats de la République allaient la traver-
on le trouvera de la même force; mais il suffit pour sa gloire que nos grand’mères en aient jugé autrement. Citons aussi le fameux Dagé : il ne pouvait suffire à sa riche et nombreuse clientèle. Les chevaux de son carrosse étaient sur les dents. Madame de Pompadour elle-même eut bien de la peine à le décider à la coiffer. — Mais le coryphée de tous ces artistes fut le beau Léonard , coiffeur de Marie -Antoinette, qui acquit une si grande célébrité par son habileté à poser des chiffons. On appelait ainsi l’art d'alterner les mèches de la chevelure avec les plis brisés de la gaze colorée. On dit qu’il employa un jour quatorze aunes de gaze sur la tète
fidence de la fuite; ce qui devint funeste à la famille royale, car ce fut, dit-on, sur l’avis donné par lui, que la voiture royale avait été retardée , que l’officier chargé d’attendre le roi avec un relais fit rentrer ses chevaux au moment même où celui-ci arrivait à Varennes Si ce fait est exact , n’est-ce pas là une de ces dérisions si fréquentes dans les choses humaines, que
ser en tous sens et assez longtemps pour redresser ces fausses idées.
C’est surtout à la fin du dix-huitième siècle que la coiffure, ce couronnement de la toilette, mérite de fixer notre attention à cause de ses développements prodigieux. Si l’on consulte les gravures et les portraits du temps, on retrouve cependant, à travers les innovations dont nous allons parler, deux formes de bonnets persistantes : pour la femme du peuple , le bonnet rond , semblable pour le fond et la passe à la coiffe de nos filles de fermes; plus deux ailes plissées en avant sur les tempes et appelées le bat -en Viril ,• pour la
Bonnet au\ trois ordres réunis, septembre 1789.
Chapeau à bateau renversé, mal 1788. chapeau demi-bonnette, novembre 1787
< h a peau il la Tarare, août 1787.
d’une des dames de la cour. Le talent d’un si grand homme devait faire fureur. Comblé de faveurs, il obtint le privilège du théâtre de Monsieur, composé des virtuoses italiens de l’époque, pour lequel il s’associa, en 1788, le célèbre Viotti. Léo¬
cette perte du dernier roi d’une vieille monarchie opérée à l’occasion d’un coiffeur ! Léonard suivit les princes dans leur exil , et alla exercer sur les têtes des femmes russes la dextérité de son peigne aristocratique , que la république française laissait desor-
bourgeoise, un bonnet bouffant entouré d’un ruban formant des plis ou des Coques, avec deux barbes pendantes jusqu’au bas du chignon, et une garniture de papillons s’arrondissant sur les tempes. Dans le principe, ces papillons, étant très-longs, étaient
Chapeau bonnette, 1780.
soutenus par un fil de fer, mais plus tard on les diminua beaucoup Les douairières restèrent longtemps fidèles à ce bonnet. Vers 1771, les dames remplacent pour la parure les bonnets par des chiffons posés sur l’édifice élevé de leur coiffure, et cette nouvelle mode donne lieu à un art des plus compliqués. A mesure que les coiffures s'élèvent, les coiffeurs, devenus des personnages de plus en plus importants dans l’État, s’élèvent avec elles. 1772 voit naître les hautes coiffures d'apparat ou loges d'opéra ; 1773, celles dites à ta comète. L’année 1774 est célèbre par deux nouvelles modes qui eurent un grand succès : la coiffure à la qu’es aco et le poitf au sentiment ; un passage des mémoires de Beaumarchais, contenant une sanglante ironie contre un sieur Marin, et se terminant par ces mots : Qu'es aco, Marin , fut l’occasion de la première invention. Puis, au milieu de tout cela pour la promenade, le chapeau à bateau renversé, le chapeau bonnette, à la chinoise, le bonnet Turban, etc..., il y eut à cette époque 1 a pouf à la reine, à la Junon. On se coiffait en parc anglais, en parterre galant, en moulin ci vent et en chiens couchants.
Les coiffures devinrent si hautes, que le visage des femmes, au lieu d’être en haut, ne paraissait plus être qu’au milieu du corps. Le sieurDevisme, directeur de l’Opéra, se vit obligé de faire un règlement , par lequel les femmes ayant une haute coiffure ne seraient plus admises à l’amphitéàlre, parce que cette coiffure empêchait les spectateurs placés derrière de voir la scène. Tout ii coup Marie-Antoinette, qui venait rie
perdre ses cheveux à la suite d’une couche , ne porta plus qu’un chignon plat terminé par une boucle en boudin, et les hautes coiffures disparurent aussitôt. Une nouvelle mode, la coiffure à l’enfant, fit écouler, dans l’été de 1780, les poufs, les qu’es aco, les coiffures à la Flore, à l' Eurydice, à la Jeannot... Pour une qui s’en va, il en renaîtra mille. On ne saurait donner 1 idée de l’extrême variété et des fréquents changements de la coiffure à cette époque : la longueur des dénombrements homériques ne viendrait pas à bout d’épuiser les noms que chaque année voit éclore. Nous en recueillerons quelquesuns parmi les plus saillants dans cette épopée de la mode ; si futiles qu’ils soient , ils réfléchissent l’esprit d’une époque : il y a des coiffures aux plaisirs des dames, à / urgence , à la paresseuse. Si le vieil esprit gaulois est coupable des bonnets à la fan fan, à la merluche, à ta marmotte, à la débâcle, aux cerises , aux navels, l’esprit subtilisé de l’époque se hâte d’effacer ces vulgarités, et (h; leur substituer le bonnet artiste , les bonnets aux grandes prétentions, au bandeau d'amour, à la carmélite, au lever de la reine. Il offre à celle qui est lasse de son bonnet « la vestale, le bon¬
chapeau à la chinoise, 1787.
et se donne le plaisir de descendre du trône pour aller en costume de fermière écrémer une tasse de lait, la mode se met à tourner au champêtre : on a la coiffure « la laitière et à la paysanne de cour, expression dissonnante très en rapport avec ces nouveaux goûts de royale bergerie.
Le théâtre est un grand pourvoyeur de nouveautés. Les actrices n’avaient pas les gros émoluments qu’elles ont de nos jours; je ne sais ce que pouvaient être leurs feux; mais l’ardeur de leurs admirateurs était telle, qu'elle les mettait en position de tenir un état princier. Habituées à pousser plus loin que les femmes du monde les témérités de la toilette , elles devaient sans cesse fournir des sujets d’imitation à cette fureur d’innovation qui est le caractère de l’époque. Mademoiselle Contât crée, dans le Mariage de Figaro, les toques à la Suzanne. Le Herbier de Séville fait adopter, par les dames, les chapeaux à la Basile, à larges ailes et à haute calotte. En 1787, une troisième pièce de Beaumarchais met à la mode le chapeau « la Calpigi et celui à la Tarare, calotte de taffetas, élevée de huit à neuf pouces, ceinte de trois larges rubans avec une échelle de nœuds de ruban sur le côté , et surmontée de grosses plumes. Mademoiselle Contât consacra aussi, dans une comédie de Monvel, les bonnets à la Iiandan.
A l’occasion de l’opéra de Gluck , on inventa un bonnet à P Iphigénie, et, faut-il le dire, un pouf à ta grande prêtresse \! O Euripide! ce pouf de la sœur d’Oreste était un capot bouffant de gaze blanche, entouré d’une guirlande de (leurs arti-
Chapeau bonnette, décembre 1786. Chapeau de sparterie, avril 1787.
net à la novice de Cylhèrc ou à la prêtresse de Vénus. Quand la reine crée le joujou pastoral de Trianon,
Bonnet à la marinière, 178
Bonnet en gueule de loup, 178'
Ueuil : bonnet au globe, août 1788