CHAPITRE XXXII. — LA MODE
à placer; c’est en vain que sa petite pendule à la balançoire d'amour l’avertit de la fuite du temps; rien ne la presse. Qu’a-t-elle de mieux à faire pour le mo¬
Le boudoir. — Un souper, 1770.
ment que de prolonger le plus longtemps possible ces doux loisirs qui s’écoulent entre un semblant de galanterie et un semblant de toilette ? Et cependant
de longues heures ont déjà été employées avant celles qu’elle consent à perdre en présence de ses adulateurs pour disposer quelques boucles et quelques chiffons. Cette portion de la vie que les femmes d’autrefois consacraient à cette inimaginable confusion de caquetage étourdi , de babil spirituel , de coquetterie et de fadeurs galantes, est encore un trait effacé des mœurs du dix-huitième siècle: le boudoir, accessible jadis, est aujourd’hui mystérieux. N’en faisons point exclusivement honneur à la dignité des mœurs contemporaines; les boudoirs, fussent-ils encore aujourd’hui ouverts aux longues visites comme ils l'étaient autrefois, seraient souvent déserts. Quelle que fût la séduction , il y aurait souvent des désertions parmi les privilégiés. Quand sonnerait 1 heure , les grâces à demi parées risqueraient fort de rester solitaires, parce que M. le duc serait à une course de chevaux , le marquis à une réunion d’actionnaires, le comte à la bourse, et le baron n’importe où.
Niais n’anticipons par sur la gravité et la sagesse que le temps fera éclore. Nous sommes encore dans le siècle des pompons. Dorât met des mouches et du rouge à sa muse, Boucher chiffonne ses Grâces et ses Amours, et la nichée des galants abbés , qui ne s’est pas encore envolée je ne sais où, s’abat volontiers dans les boudoirs des belles. Laissons ces heureux insouciants, poète, abbé, marquis et coquette» deviser entre eux et s’amuser de ces récits futiles ou malins qui plaisaient tant alors qu’on les racontait, mais qui ont perdu leur charme depuis qu’on les imprime, et , quittant le boudoir, jetons un coup d’œil rapide dans la garderobe sur quelques atours surannés qui s’offrent à notre vue. — Voici d’abord la robe ordinaire à la française, ouverte en avant pour laisser apercevoir \ejvpon, le plus souvent d’étoffe pareille. On lui donne par derrière deux aunes d’ampleur, auxquelles
ficielles, avec une aigrette de plumes et de longues barbes de gaze pendantes par derrière. Du reste, cette coiffure de la Tauride était à quelques différences près la même chose que le bonnet à la béarnaise de l’année 1787, et ils se rapprochaient tous deux du bonnet à la Randan que nous citions tout à l’heure. Si l’on voulait donner la liste de tous les noms de modes empruntés au théâtre, il faudrait nommer toutes les pièces qui eurent alors du succès. La géographie est aussi d’une grande ressource; elle fournit les bonnets à la turque, à l’espagnole, à la Philadelphie... Enfin, un beau jour, comme si la mode épuisée n’avait plus de noms pour désigner ses capricieuses inventions , on s’avise d’un bonnet anonyme.
Il serait difficile, en parlant des modes, de passer sous silence le boudoir : pénétrons donc dans ce charmant réduit, où nous ne pouvons manquer de rencontrer, groupés autour de la divinité du lieu, le marquis à l’ambre et l’abbé musqué. De quoi est-il question? Des scandales de la veille et des nouvelles du matin, du roi, de la favorite, des parlements , des beaux esprits, de la pièce en vogue. Indépendamment du marquis et de l’abbé, nous sommes aussi exposés à rencontrer quelque poète lisant une œuvre badine au milieu d’un aréopage distrait et inattentif. Cependant, assise devant sa toilette, la femme qu’on vient courtiser consulte son miroir et surveille, à travers mille propos interrompus, l’ajustement de sa coiffure. A chacun de ses mouvements et suivant le flux et le reflux des plis abandonnés de son peignoir, l’œil curieux découvre et côtoie de nouvelles perspectives, et est doucement ému des révélations partielles d’une beauté qui le trouvera peut-être indifférent, quand le soir, à Marly ou à Versailles, elle se montrera sans réserve et dans tout son éclat. La reine du boudoir prend l’avis du marquis sur la pose d’une follette , consulte l’abbé sur une mouche
Le boudoir. — La partie du wist, 177 à.
Le boudoir. — La conversation.
on ajoute de chaque côté une pointe par en bas. A droite et à gauche du jupon, est pratiquée une ouverture pour la poche. Le dos de la robe est plissé
15 Cent. LA LIVRAISON. — 79e ET 80e Livr.
à plis plats. Les manches, ne s’avançant que jusqu’aux coudes, sont assujetties par de petits morceaux de plomb. De ces manches plombées partent
Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu ,60.
de’longue.s manchettes pendantes de dentelle, qui recouvrent en partie le bras. Les garnitures, les volants, les falbalas, il est inutile de le dire, varient à l’infini.
PARIS. TVP. DE FIRMIN DIDOT, »6, R 'JE JACOB. 20 C' par la poste.
Si c’est une robe de cour, on lui donne, comme au temps de Louis XIV , une queue d’une longueur démesurée. Cela est ridicule, mais cela se fait de par la mode et de par l’étiquette; le moyen de s’y soustraire ! Il faut savoir porter cette entrave par grâce. D ailleurs il y a un certain coup de talon pour rejeter adroitement sa queue en arrière , qui est du meilleur eflet. C’est un apanage de l’aristocratie; cela vous distingue des petites gens ! La robe de cour , beaucoup trop longue par en bas , est en revanche extrêmement échancrée par en haut. A une certaine époque , les robes étaient si décolletées, et les épaules et la gorge si découvertes, que personne à cet égard n’avait plus le droit d’être jaloux des privilégiés du boudoir. — La lévite est un emprunt fait, pour le nom plus que pour la chose, à 1 antique tribu chargée à Jérusalem de garder l’arche sainte : faite d’abord comme une robe de chambre d’homme , elle montait jusqu au cou, et se portait volante pour le négligé. La première modification qu’on lui lit subir fut de mettre par-dessus une ceinture pour la serrer sur le corps. Bientôt on échancra le tour de la gorge, on descendit le collet et l’on marqua la taille avec des plis; mais comme ces plis avaient pour résultat de la grossir, on coupa le corsage, on le lit juste, et l’on y joignit le reste de la robe plissée sur les hanches. Les manches , qui descendaient d’abord jusqu’au poignet, furent rétrécies, ornées de parements, et remontèrent jusqu au-dessus du coude. Ainsi' transformée de manière à la rendre méconnaissable , la robe des femmes de la tribu de Lévi devint un habit de parure des femmes du dixhuitième siècle. Cependant la commodité de la lévite dans sa première forme, pour le voyage ou la chambre , la fit reprendre de nouveau sous le nom de quinzevine. Cette robe , qui serre avec une coulisse, fut imitée , avec quelque différence dans la robe en chemise, à la mode en 1785. — La polonaise, si à la mode sous Louis XV, ouverte par devant, s’élargit à droite et à gauche sur les hanches, après avoir pris la taille avec assez de grâce; elle est très-courte et tombe à six pouces au-dessus du jupon ; elle se relève de chaque côté avec une ganse qui embrasse une certaine portion de la robe et va se fixer au jupon. Cette robe à plis larges et librement jetés est restée longtemps en vogue. — L 'anglaise n’en diffère qu’en ce que les trois coutures du dos se rapprochent davantage par le bas , et finissent en serrant toujours plus comme un fourreau. — La robe turque, plus compliquée encore , est une polonaise par le dos et traîne d’un tiers de sa longueur. C’est une robe de parure. — Voici enfin le peignoir qui, autrefois exclusivement consacré à la toilette, a été mis au nombre des déshabillés galants.
Pendant que nous sommes en train de fureter dans la garde-robe des vieilles grand’mères, nous demandons la permission à leurs petites-filles de jeter rapidement un dernier coup d'œil sur quelques atours ébouriffants , incompréhensibles à l’ingénieuse élégance de notre âge , et dont la bizarrerie déconcerte la piété filiale elle-même. Les paniers sont, à une certaine époque, réservés, ainsi que le corps, pour la toilette de cour. Ils consistent en une carcasse de laiton sur laquelle s’appuient plusieurs rangs de canne ou de baleine, recouverts en dessus d’une garniture de crin piquée en tuyaux d’orgue. Entre ces tuyaux une ouverture est pratiquée pour fouiller à la poche. Aux paniers succèdent les bouffantes faites d’une toile de crin d’une demi-aune de large. Pour soutenir et enfler leurs robes, les femmes ont aussi employé une toile extrêmement gommée, appelée la criarde à cause du bruit qu’elle faisait, mais elles l'ont remplacée parla toile de crin. (Nous avons aujourd’hui la crinoline ; il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Sous les mots qui changent , nous retrouvons toujours la prétention obstinée à l’exubérance des formes naturelles.)
Les modes des dernières années du dix-huitième siècle se ressentent de la fermentation qui règne dans les esprits; elles affectent dans leurs innovations des
témérités singulières. Nous les verrons tout à l’heure s’égarer jusqu’à n’avoir pour ainsi dire plus de sexe. Mais c’est, surtout leur excessive mobilité qui forme un contraste marqué avec la fixité du costume aux époques précédentes. U semble qu’à l’approche de l’orage oii va bientôt s’engloutir la monarchie, la société élégante se hâte de jouir en satisfaisant au jour le jour ses mille caprices, et s’abandonne avec plus de frénésie que jamais à toutes les frivolités de la parure. Les marchandes de modes acquièrent un crédit extraordinaire, et deviennent les prêtresses et les missionnaires de ce nouveau culte. Parmi elles, la plus célèbre est mademoiselle Bertin, modiste de Marie-Antoinette. Cette artiste est le pendant de 1 ’ académicien Léonard pour l’importance qu’elle s’attribue; c’est elle qui, impatientée du goût difficile d’une petite maîtresse, disait un jour : « Présentez donc à madame des échantillons de mon dernier travail avec Sa Majesté. » Son atelier donnait sur la rue Saint- Honoré. Le jour oii la reine fit son entrée à Paris, elle était sur son balcon avec ses trente ouvrières. La reine lui fit en passant un signe de protection, auquel la modiste répondit par une profonde révérence ; le
Caraco bordé de blanc. — Calèche et robe à la Polonaise, 1772.
roi lui fit un geste gracieux : nouvelle révérence ; les courtisans, singeant le maître, s’inclinèrent aussi en passant : nouvelles salutations de sa part ; elle en eut un relief merveilleux. Malgré cette haute faveur, elle finit par faire une faillite d’un chiffre tel , qu’il étonnerait encore de nos jours où nous sommes accoutumés a ce genre d’aventures. Mademoiselle Picot, sa première fille de boutique, qui lui enleva un grand nombre de pratiques, et à qui elle fit en plein palais de Versailles et en plein visage une de ces insultes qui ne se lavent entre hommes qu’avec du sang; une autre nommée Alexandre, Boulard, et beaucoup d’autres modistes, continuèrent à répandre de plus en plus ce goût de chiffonnage dans la toilette des dames. Les accessoires coûteux finirent par l’emporter sur le fond. Une foule de jeunes filles se dévouèrent à Paris à ce travail, et mille ajustements coquets sortis de leurs doigts allèrent porter à l’étranger la réputation de notre élégance. Pour plus de clarté, des poupées étaient expédiées au Nord et au Midi pour servir de modèles. La frivolité, ayant acquis tous ces développements, dut se prendre au sérieux à son tour. Quand la publicité était loin d’être acquise aux choses graves de la politique, la mode songe déjà à inaugurer sa gazette spéciale. En 1768, il parait un Courrier de
la mode ou Journal du Goût, qui ne dura pas. Plsu tard, en 1785. paraît le Cabinet des Modes, que la révolution vint interrompre, et enfin, sous le Directoire, le Journal des Modes, qui s’est continué jusqu’à nos jours. Si ces feuilles légères , destinées à décrire les mystères passagers de la toilette, nous étaient parvenues sans interruption depuis le milieu du dix-huitième siècle, nous pourrions y trouver bien des particularités intéressantes. Voici, parexemple, àl’occasion de dénominations consacrées par la mode, des traces assez curieuses du phébus et du langage melliflue qui régnait alors.
Vers 1779, la dernière mode pour les robes est le satin broché couleur de soupir étouffé ; je suppose que c’était quelque chose de très-vaporeux. On a le choix entre une foule de garnitures; on peut passer de la candeur parfaite, de V insensible ou de la grande réputation au doux sourire, à la préférence, au désir marqué, à moins qu’on ne s’en tienne aux vapeurs, à la plainte indiscrète, à la composition honnête, ou qu’on ne sc laisse aller à Y agitation et aux regrets superflus. On est sûr de plaire si on se fait friser en sentiments soutenus ou en sentiments repliés. D’ailleurs n’a-t-on pas un bonnet de conquête assurée ? et pour joindre à sa garniture de plumes volages, n’at-on pas les jolis rubans tout nouveaux d'oeil abattu ou de soupir de Vénus? Le fichu est aussi une chose importante. On aura sans doute caché ses épaules sous une médicis montée à la bienséance. Si avec, une pareille toilette on n’a pas oublié son manchon d'agitation momentanée , on a certes tous les droits imaginables, ou en vérité mademoiselle de Scudéry serait bien exigeante, à se présenter en toute confiance et à être bien accueillie dans son pays de Tendre. L’on ne pourra manquer d’y rencontrer bientôt des gens qui s’empresseront de vous mener au village de petits soins, ou même jusqu’à celui de grands services, quoiqu’il soit plus difficile d’y arriver. Quelquefois le même objet change de nom d’une manière significative : ainsi le nœud de ruban que les dames portaient sur le sein, et auquel elles avaient donné le nom d’e«gageant, fait place à celui de parfait contentement ; puis le nom et la chose disparaissent. N’est-ce pas là un drame amoureux tout entier à l’occasion d’un chiffon ?
Parmi les couleurs à la mode pour robes, outre celle dite de soupir étouffé, signalée tout à l’heure, il y a encore le vert-pomme rayé de blanc; on l’appelle vive bergère ! — les braves gens pour trouver ainsi de jolis noms ! — On cite aussi la couleur de gens nouvellement arrivés. Qu’est-ce que cela pouvait être? Dieu le sait. — Trois ou quatre ans avant, en 1775, c’est la royauté elle-même qui fournit à la mode des couleurs et des noms. Un jour d’été, Marie-Antoinette se présente à Louis XVI avec une robe de taffetas d’une couleur rembrunie. — « C’est couleur de puce,» dit le roi. — A l’instant toutes les dames de la cour veulent avoir du taffetas puce. Les hommes se piquent au jeu et les imitent. Les teinturiers s’évertuent; on sous-divise les nuances : on a la vieille et la jeune puce, ventre de puce, dos de puce, cuisse de puce. On s’attend à ce que cette couleur dominante soit celle de 1 hiver. Mais voilà qu’un autre jour des marchands présentant des satins à la reine, celle-ci en choisit de gris cendré. Monsieur, qui était présent, dit que c’est de la couleur des cheveux de la reine. Adieu la couleur puce et son nom cruellement bourgeois. On envoie en diligence aux Gobelins, à Lyon... des cheveux de la reine pour qu’on puisse en prendre la nuance exacte; et des valets de chambre sont dépêchés de Fontainebleau à Paris pour demander des velours, des ratines, des draps de cette couleur; et le prix de ceux-ci monte de 40 à 86 livres l’aune.
Du reste, une fièvre de luxe désordonné s’était emparée de la haute société de cette époque. Il semble qu il y ait rivalité entre les grands seigneurs et les financiers à qui se ruinera plus scandaleusement pour les actrices, les impures du temps. La Guimard, la maigre danseuse de l’Opéra, a un théâtre dans son