‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 189 sur 230 · CHAPITRE XXXII. — LA MODE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII. — LA MODE

hôtel de la Chausée-d’Antin , et fait chasser pour sa table ; la Duthé va à Longchamps en carrosse à six chevaux, la Chiavacchi s’y fait précéder d’un piqueur. Telle autre a un carrosse à panneaux de porcelaine, qui le dispute en richesse à celui de madame de Yalentinois. Les seigneurs et les traitants se ruinent aussi à des maisons de plaisance, appelées folies : la folie d’Artois ou Bagatelle; les folies Saint-James, Beaujon, Méricourt, Genlis... Les jockeys, les attelages, les wiskis, les courses de chevaux, sont autant de causes de luxe dispendieux. Il semble qu'ayant un secret pressentiment de désastres prochains, chacun s’empresse de s’étourdir en dévorant ces joies d'un moment.

Vers 1786, plus de coiffure en cheveux, mais d’amples chapeaux; la gorge elle cou ne sont plus découverts; plus de paniers, si ce n’est dons le costume de cour; plus de forme postiches, à peine de petits coudou aux poches pour donner une certaine ampleur. On s’applique à avoir une taille svelte et déliée. Le matin, les dames ne sortent guère qu’en bonnets de nuit garnis de blondes ou de dentelles, sur lesquels, pour sauver cet excessif abandon, elles mettent un de ces chapeaux-bonnettes que nous avons déjà signalés ; les grandes baigneuses se portent en demi-toilette. On fabrique aussi des chapeaux feutre de laine trèslégers, teints de différentes couleurs.

C’est ici que se manifeste la plus monstrueuse de toutes les extravagances dont abonde l’histoire de la mode. Rien de pareil ne s’était encore présenté. La confusion tend à s’établir entre le costume des hommes et celui des femmes, pour la matière, la forme et la couleur. Les femmes ont des vestes, des gilets, des jabots, des chemises coupées à la manière des chemises d’hommes; comme eux, elles s’entourent le cou d’une ample cravate; les hommes ont deux montres dans leurs goussets : elles mettent deux montres à leur ceinture, avec chaînes pendantes et breloques; ils ont des cannes à pommes d’or : elles s’en arment également ; ils arrangent leurs cheveux en cadenettes, en queue ou en catogan : elles adoptent les cadenettes, la queue et le catogan ; elles portent des chapeaux de feutre et des redingotes de drap. A cela près des jupons d’une part et des culottes de 1 autre, qui tiennent bon , le costume n'a plus de sexe; il semble vouloir réaliser , pour leurs derniers enfants trop civilisés, la parité du costume primitif d'Adam et Ève au sortir du paradis terrestre. Les hommes , de leur côté, ont des manchons, des douillettes, des effilés à leurs gilets. Souvent ce sont leurs modes du mois précédent que les femmes adoptent le mois suivant. Elles prennent les redingotes à trois collets, quand les hommes les ont quittées; elles suspendent à leurs montres des chaînes d’or et des breloques, quand ils n’y attachent plus que de simples cordons, f i les petits-maîtres du dernier goût marchent les mains dans leurs poches ou h s bras ballants, elles agitent une badine ou une canne légère. Mais, à quelques différences près, elles cherchent à se rapprocher le plus possible de nos usages.

Elles étudit nt nos sciences, ne craignent pas de s’enfumer dans un laboratoire de chimie.

Tout te beau sexe s’amuse

Du carré de l’hypothénuse,

Des découvertes de Newton ;

et les dames portent les cheveux liés à la Cagliostro.

Au milieu des tentatives étourdies et de cette extrême variété de la mode, un caractère qui se prononce tous les jours du plus en plus, c’est, la tendance à la simplicité ou plutôt à l’abandon du costume. Ou ne porte plus que des négligés, des demi-négligés , des

déshabillés (mot caractéristique), des pierrots, des redingotes , des robes en chemise. A l’approche de la révolution, un seul vêtement ayant des noms bien malheureusement choisis, le caraco, l’ancien pet-enl’air modifié, règne presque exclusivement.

Deshabillé appelé pierrot, 1787.

Bien des symptômes sembh ient annoncer depuis longtemps, en même temps que la confusion des mœurs, l’insensible, mais inévitable transformation du costume. Les marquis en chenille se cachant sous le costume bourgeois; les traitants, les parvenus de la bourgeoisie, se guindant jusqu’à un luxe exagéré et

Robe demi-i

•négligente, cheveux liés à la cagliostro; demi-parure, pont au globe

insolent ; l’invasion des idées, l’imitation des habitudes et de la manière de s’habiller des Anglais, fait important que nous ferons bientôt ressortir, tout semblait tendre à amener un mélange plus marqué de la cour et de la ville. La fantaisie de la souveraine avait même encouragé parfois à secouer une étiquette trop solen¬

nelle; cependant, il faut le reconnaître, le sans-façon avait ses limites, et il ne s’écartait pas de ces belles manières et de cette tenue courtisanesque qui faisaient de rions les plus élégants comédiens du monde. Mais voilà qu’un jour, lorsque la noblesse française est déjà dispersée en pays étrangers, au milieu des clameurs sinistres au bruit desquelles l’antique monarchie et l’ancienne société s’écroulent, l’étiquette aux abois, avant de déserter cette cour où elle régnait sur les rois eux-mêmes, fait entendre une dernière doléance, suprême et lamentable adieu au faste, aux riches et nobles parures, aux fantaisies somptueuses du passé. Roland de la Plâtrière, un des ministres de ce royaume de France où les coiffeurs eux-mêmes portaient encore hier 17 pée, se présente à la cour en chapeau rond et dans un maintien négligé ! Le maître des cérémonies s’approche de Dumouriez d’un œil inquiet, et, lui montrant Roland, s’écrie : « Pas même de boucles a ses souliers! — Ah! réplique Dumouriez d un air sardonique, tout est perdu ! »

Parmi les causes qui tendaient, au dix-huitième siècle, à modifier le costume français dans le sens d’un rapprochement entre celui des différentes classes de la société, il faut mettre au premier rang l’influence de l’imitation anglaise. Le chapeau à trois cornes, porté presque partout il cette époque, disparaît peu à peu devant le chapeau jockey, autrement dit, le chapeau rond. Ce nouveau venu dans l’histoire des chapeaux est comme un symbole de l’esprit moderne ; il est destiné à faire le tour du monde.

La révolution vient de briser l’ancienne société et de disperser les débris de sa magnificence théâtrale : aussitôt les diamants, les plumes, les guirlandes de fleurs, les robes de satin à queue, les habits brodés, pailletés, cannet illés, les cordons bleus, les crachats, les mille hochets de la vanité humaine, tout disparait à la fois. Les fortunes s’anéantissent , et le roi de France, s’essayant à la misère, porte des souliers percés. Les femmes voient d’abord avec sympathie la révolution, mais beaucoup durent regretter le luxe dont elles allaient être privées. Les bourgeoises elles-mêmes durent faire des sacrifices à cet égard. Leur toilette se ressentait de leur folle rivalité avec' les dames de la cour. Les annonces que quelques journaux du temps nous ont conservées attestent la variété extrême des étoffes et des modes qui leur étaient offertes, en 1789, dans les magasins de vêtements pour femmes des galeries du Palais-Royal : satin, taffetas, gaze, crêpe, crépon, sirsakas, linon, batiste, basin, etc... robes à la lévite , a l’anglaise, caracos au lutin, chemise à la marocaine, commode pour le matin, à la vestale, robes rondes à la Danaïde , fourreaux à la basquine, a la lyonnaise, robes à la réunion, pouvant servir à volonté pour la parure, la demiparure et le négligé, etc. Un prospectus de nos jours n’est pas plus habilement rédigé. Les bourgeoises durent beaucoup simplifier cette garde-robe fantastique.

Elles adoptent généralement les couleurs nationales dans leurs vêtements. ^ ers 1790, elles prennent des chapeaux d’homme, et les ornent degré ou de force de cocardes et de rubans tricolores. A l’exemple des hommes, plusieurs se font couper les cheveux , mais gardent de grands chignons. Celles qui ne veulent pas aller nu-tête se coi lient d’un bonnet ou d’une baigneuse, avec une cocarde à la nation sur le côté gauche. 11 y a des bonnets, des boucles, des tabatières a la Bastille. Madann de Genlis porte au cou un médaillon fait d’une pierre de la Bastille, qui avait été polie. Des boucles de cuivre remplacent sur les souliers les boucles d’or et d argent offertes en dons patriotiques. On ne voit presque

fixé, 1787.

plus de robes de soie ; mais les toiles de Jouy sont reprises et deviennent d’un emploi général pour les déshabillés de couleur. Aux fichus blancs, généralement proscrits, on substitue les madras ou petits châles rouges.

Parvenue à l’époque de la terreur, l’histoire de la mode doit évidemment être un instant interrompue. Comment pourrait-il être question de mode, lorsqu’on cherche à répudier toute espèce de costume? Heureusement le cynisme de la toilette ne va pas aussi loin que pourrait le faire supposer le cynisme des mots : le sans-culotisme reste à l’état de mythe. La dénomination de sans-culotte fut dans le principe une impertinence des gens de cour; ils se rappelèrent que cette injure grossière avait été lancée par un méchant satirique contre le poète Gilbert qui mourut à l’hôpital. Ils trouvèrent le mot plaisant, et le ramassèrent pour en faire une insulte à l’adresse de ceux qui partageaient les idées révolutionnaires. Mais les Brutus de la révolution étaient peu vulnérables au ridicule. Ils se parèrent de cette dénomination insultante, et s’en firent un point de ralliement. Peu s’en fallut qu’avec

leur impitoyable logique, ils ne donnassent complètement raison aux persifleurs. Les vrais sans-culottes, ou ceux qui veulent le paraître, ne se poudrent pas, ne se peignent guère, et se coiffent d’un bonnet rouge; ils s’habillent avec une houppelande en grosse laine brune et velue, ou avec une carmagnole , consistant en un large pantalon garni en cuir, et une petite veste. Les plus zélés ont leurs chemises ouvertes, portent des sabots , et ont pour canne un bâton noueux. Au milieu de cette affectation de sauvagerie, il n’y a rien de nouveau à enregistrer pour la mode, sinon l’apparition du bonnet rouge. Cette coiffure, empruntée aux pêcheurs des côtes de l’Italie, est bien aussi pittoresque que notre chapeau noir; mais, n’eùt-elle pas été considérée comme un emblème de sang, elle devait être repoussée par le goût, comme disparate avec le reste de notre costume. Cela hurlait, accouplé avec un habit noir et une culotte de nankin. Cela avait un air de prétention farouche, ne s’alliant pas bien avec la tendance qui a fait prédominer exclusivement les couleurs sombres dans notre costume masculin. Les. vêtements aux couleurs éclatantes con¬

viennent sous un ciel baigné de lumière et de soleil. Sous notre ciel décoloré, les costumes doivent être sombres et sévères; de même que notre architecture doit rester uniforme et du ton de la pierre, tandis que dans les plaines de l’Égypte et sur les promontoires de la Grèce et de la Sicile, elle se dessinait en couleurs vivement tranchées sur un ciel étincelant.

En somme, la République n’inaugurera rien ou à peu près en fait de costume. Quant au cynisme de la mise dont nous parlions tout à l’heure, il fut si peu général , que le chef du parti populaire, Robespierre lui-même, continua de s’habiller de soie et à faire soigner et poudrer sa coiffure. Au sujet de la poudre, il y eut des variations très-singulières : les jacobins se dépoudrèrent en haine des aristocrates; les modérés gardèrent la poudre en haine des jacobins , et quelques-uns la rejetèrent en haine de Robespierre. Le fait est qu’il y eut tolérance entière pour les poudrés et les non poudrés.

On est toujours tenté de croire qu’au milieu des troubles de la révolution, Paris tout entier avait un aspect sinistre, que les promenades et les endroits

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Le jardin du Palais-Koyal en 1792.

publics étaient complètement déserts. Il n’en était rien cependant. Nous reproduisons ici , d’après une gravure du temps, devenue rare, l’aspect du jardin du Palais-Royal vers 1792, du coté du café de Foy. De cinq heures du soir à minuit dans l’été, il était encombré de promeneurs, de femmes galantes et de groupes nombreux délibérant sur les affaires publiques. — L’édifice qu’on aperçoit à gauche, à travers les arbres est le cirque des sieurs Asley, écuyers anglais, précurseurs des Franconi. Ce cirque, élevé par les ordres du duc d’Orléans, ayant la forme d’un ovale allongé et creusé de treize pieds au-dessous du sol , portait une plate-forme avec jet d’eau et salle de verdure entourée de vases. Ce monument avait l’inconvénient d’obstruer un jardin déjà petit. Ce cirque fut tour à tour un lycée, une salle de spectacle, une salle de ventes et d’assemblées électorales, et fut consumé par un incendie en 1798. — La variété la plus grande règne dans les couleurs des vêtements des promeneurs, dessinés par Debucourt. Mais ce sont surtout les couleurs tricolores qui dominent. Les trois nymphes du centre sont le

but de tous les regards. Vis-à-vis d’elles, un bel homme, vêtu d’un habit rouge à collet bleu, se redresse avec l’aplomb d’un maître d’escrime. Un peu plus loin , un sybarite en habit et en culotte de nankin, et tenant en mains un éventail, est étalé nonchalamment sur quatre chaises. Quant à l’élégant jeune homme qui salue une de ces femmes, on reconnaît à la longueur singulière des basques de son habit à vaste collet et à grands revers attachés avec des pattes, à sa coiffure étagée, à l’épaisseur de sa queue et à ses grandes boucles d’oreilles, qu’il appartient à la jeunesse dorée, et qu’il sera plus tard un des incroyables du Directoire.

Malgré la terreur et 1 échafaud, les jeunes élégants ne purent se résigner à supprimer leurs prétentions; ils traversèrent cette rude tempête sans y perdre un seul de leurs travers. Ces travers furent même exagérés, quand, au lieu de marquis, ce fut une troupe composée de clercs de notaires, de commis-marchands, d’habitués de cafés qui les singèrent. Déjà, en 1790, un journaliste du temps les signale assistant à la représentation de Brutus, et leur fait dire, en les

plaisantant : En véilè , cest incoïable... Mais, i n'y avait donc pas de yeutenant depoice dans c’ tempslà! Quel que soit le nom sous lequel on les désigne, muscadins, incroyables, merveilleux, les élégants de premier ordre semblent tous être affectés de la même infirmité, dont les signes pathognomoniques sont : un affaiblissement du nerf optique qui les oblige à se servir constamment de lorgnons ou de lunettes dont la nécessité croit en raison de la proximité des objets; impossibilité de prononcer les R, et extinction de la voix réduite à un zézaiement confus. Ils disent à une femme qu’elle est samante; ils disent sexa ? pour : qu’est-ce que c’est que cela ? et ont continuellement à la bouche les mots : paole d’honeu! paole verte! ma paole d' lioneu panachée ! Malgré ces airs efféminés, ils ont osé quelquefois braver les montagnards ; à la vérité, ils ont été quelquefois rossés. Mais, après la réaction thermidorienne, ils affichent publiquement leurs airs prétentieux et leur mise excentrique, et se font remarquer par leurs cheveux poudrés, dont les longues tresses sont relevées en cadenetles derrière la tête par un peigne d’écaille

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