CHAPITRE XXXII. — LA MODE
et tombent le long des joues en deux masses, semblables à des cordes à puits détressées, désignées sous le non d 'oreilles de chien. Ils ont un chapeau claque enfoui dans des bords démesurés; et comme s’ils avaient des écrouelles à cacher, ils engloutissent
Merveilleuse, 1793.
leur cou et leur menton dans une cravate ample et lâche, sur laquelle retombent d’énormes boucles d’oreilles. Leur habit court et carré, qu’ils portent boutonné jusqu’en haut, marque le passage de l’ancien costume à l’habit moderne.
Élève de l’École de Mars, 1793.
La Révolution ne pouvait manquer d’avoir ses saturnales de la toilette : la liberté était chose trop nouvelle alors pour être à l’abri des excès de tout genre. Avant les scandales du Directoire, cette régence de la République , la Terreur eut aussi ses spectacles
dissolus; ses grands jours de folie furent ceux où elle inaugura les Déesses de la Raison. La demoiselle Aubry, figurante de l’Opéra, la svelte et jolie Sophie, femme du député Momoro, et l'athlétique Maillard , actrice de l’Opéra, qui avait été la divine des marquis, et fut l’adoable des incroyables, figurèrent ces déesses dans des costumes d’une transparence mythologique , moins nues que la Vérité, mais aussi indécentes qu’une bacchante. La déesse Raison reçut à la Convention l’accolade du président Laloi ; touchante promiscuité de noms allégoriques. Mais ces indécentes tentatives, fruits de la licence la plus grossière , allaient bientôt gagner les salons les plus distingués, parmi ceux qui , les premiers après la Terreur, devaient tenter de rallier la société et de renouer le fil brisé des traditions élégantes.
Il semble qu’après le 9 thermidor les femmes auraient dû revenir tout naturellement au crépé dru , à la poudre , au rouge , aux mouches , aux paniers et aux talons rouges; mais les femmes qui cherchaient à restaurer la toilette en France n’appartenaient pas à l'ancienne cour; les belles marquises étaient toujours dispersées çà et là en Europe. Une société nou¬
L’allemande, 1795.
velle, composée de parvenus, de spéculateurs enrichis, tendait à remplacer l’ancienne; et l’on doit moins s’étonner que quelques années aient suffi pour substituer au goût de l’ancienne toilette des goûts entièrement nouveaux. Sous l’influence des idées républicaines, Limitation des Grecs et^des Romains s’était étendue à tout. Au lieu de nommer ses enfants Mathieu ou Bonaventure, on les appelait Philopœmen et Mucius Scevola. L’amour d’un grand artiste pour l’antiquité eut particulièrement de l’influence sur le changement du goût en fait de costume et d ameublement. David composa des costumes pour les fonctionnaires publics, dessina 1 uniforme des élèves de l'école de Mars, et fut le grand ordonnateur des fêtes de la République. Dès 1791, il avait fait du transport des restes de Voltaire au Panthéon une cérémonie païenne. Mais cet essai de mascarade grecque et romaine n’eut pas un grand succès ; la pluie d’ailleurs dispersa la troupe, et vint compromettre tristement les cothurnes et les robes traînantes des vestales. Les réformes de Palma au théâtre contribuèrent peu à peu, avec celles de David, à familiariser la vue avec le costume antique , non sans résistance toutefois; car la première fois qu’il parut avec une
toge romaine dans le rôle de Proculus , de la tragédie de Brutus , il eut à essuyer les censures des journaux et les quolibets de ses camarades : mademoiselle Contât, croyant lui adresser une critique, s’écria qd’il avait l’air d’une statue antique, et ma-
Merveilleux, 1793.
dame Vestris lui demanda s’il avait mis des draps de lit sur ses épaules. Sous la triple influence des idées républicaines, du théâtre et de la peinture, le costume s’inspira donc des réminiscences de Rome et de la Grèce. Les beaux-arts devinrent l’école des mar-
L’agioteur, 1795.
chandes de modes; — elles puisent rarement à une source si pure ; — mais cependant ce goût académique ne servit qu’à nous égarer. Ce n’était pas un mal que la tunique d’Aspasie remplaçât les paniers , que la coiffure d’Agrippine succédât à la coiffure à la Ni-
non ou k la Sévigné, mais c’en était un ([lie la modestie et l’innocence , sous prétexte d’être à la grecque, dussent paraître dans le costume d’une Lais ou d une Phryné. D’un autre côté, cette manie de 1 archaïsme tendait à effacer le génie national. Le cothurne , la toge, la chlamyde, la tunique ne tombant que jusqu au genou, étaient aussi peu appropriés à nos mœurs et a notre climat que le sont les péristyles de nos monuments. Aussi cette invasion de 1 antiquité ne dura qu’un instant dans notre costume, conduisit a mal les successeurs académiques de David, et tend à s cl lacer de plus en plus de notre architecture elle-même. En 1796, le parti français dans ta mode est représenté par les incroyables; ils protestent contre l’antique, un peu par crainte des rhumes de cerveau et beaucoup par haine des Brutus en bonnets phrygiens; malheureusement ils protestent par des extravagances d'une autre espèce.
Le parti de l’antiquité est divisé en deux camps : les Grecques et les Romaines. — Il n est pas question des hommes. Excepté quelques élèves des ateliers et quelques comédiens de boulevard, qui saventiuent parfois, tête, cou, bras et jambes nus, vêtus pour le reste d'une courte tunique avec bordure en laine rouge, excepté les muscadins qui raffinent le ton, et les traîneurs de carmagnole qui le gâtent, il n y a
qu’un mélang»
confus et inélégant des habillements
de toutes les époques. — Les Athéniennes ont la mise la plus simple : elle consiste en une robe, sorte de seconde chemise de percale ou de mousseline sans ampleur, très-décolletée, et serrée sous la poitrine par un étroit ruban de laine rouge. Cette blanche tunique exigeait impérieusement de belles formes et une taille avantageuse ; les méchantes langues disent que c’est justement à cause de cela qu un pareil costume ne peut pas durer. Elle était sans manches , mais souvent, par motif de pudeur ou à raison du froid, on lui donnait pour accessoires des manches de tricot de soie bien justes. Mais ces manches étant devenues triviales, la coquetterie 1 emporta sur la pudeur et sur l’hygiène, et on leur préféra la nudité. Les Athéniennes ont leurs cheveux tournés en natte et retenus par un ruban de laine rouge formant plusieurs tours, ou le chignon relevé à la Diane et contenu dans un réseau de même couleur. Elles portent des souliers en maroquin rouge ou des cothurnes, avec 1 inévitable ruban rouge croisé sur le cou-de-pied. Quant aux poches, outre que c’est un appareil fort peu classique, il n’y avait pas moyen d’en porter avec un costume aussi étroit; cependant, « comme ce n est pas le tout de s’habiller à l’antique, et qu’il faut quelquefois se moucher, » on s’avisa de remplacer la poche vulgaire par le réticule des dames romaines, et on l’appela un ridicule. Toutefois on se passait de ridicules dans les bals ; on confiait son mouchoir a un courtisan qui en faisait 1 office. Ces sacs furent en losange, carrés, à chiffres, à devises, ornés de jais, de perles d’acier, de paillettes, comme les éventails. Pendant que les femmes françaises les appelaient leurs ridicules, les Anglaises les nommaient leurs indispensables. Notons ici, en passant, que 1 on a attribué à la suppression des poches une influence fâcheuse sur la tranquillité des ménages. Les femmes, dit-on, sont devenues moins soigneuses; elles perdent leurs clefs, elles laissent traîner leurs lettres... Pour moi, je pense que cette suppression a du contribuer à ruiner le commerce des billets doux. Qu’on nie, après cela, 1 influence de la mode sur les mœurs ! Cette fois, du moins, ce ne lut pas sa faute si le diable n’y perdit rien; c’est un fait qu’il est d’autant plus équitable de cons¬
Costumc de femme, 1706.
tigone à la chlamyde blanche unie et aux bandelettes rouges dans les cheveux, il leur fallait les robes patriciennes des femmes de Claude et de Marc-Aurèle, les tissus de pourpre, les étoffes fines et soyeuses, les riches broderies d’or en méandres ou en palmettes, les camées pour ramener la robe sur l’épaule ou rattacher ses plis errants à la ceinture, les aiguilles, les caducées d’or, les diadèmes, les pierres précieuses dans la chevelure. Parmi ces impératrices par le luxe, par la beauté et par la grâce, il y en avait une qui allait bientôt monter sur le trône de France. Elle et madame Tallien, son amie, étaient les principales divinités du moment; elles se passèrent, en fait de costumes transparents, quelques fantaisies un peu olympiques. Madame Tallien, imitée, dit-on, par une autre beauté du temps, porta des bas couleur de chair à doigts divisés, ornés de bagues et de bijoux. Les bourgeoises ne participèrent nullement à ces extravagances. Et ici il y a une observation à faire, c’est que c’est toujours en haut que se font les tentatives les plus hardies et les plus immodestes. Ainsi, lorsque les femmes se mirent, quelques années avant la Révolution, à porter ces singuliers appendices d’un nom difficile à prononcer ici, mais dont le surnom était bêtises , on remarqua que les dames de la cour portèrent ces éléments de toilette beaucoup plus volumineux que les bourgeoises.
Il y eut un troisième parti , celui des femmes vêtues à la sauvage ; dans ce paganisme nouveau inoculé à la société par David, quelques femmes se prirent d’un tel amour pour la forme et les contours, qu’elles supprimèrent tout ce qui pouvait y nuire. Un corset de tricot de soie rose et un pantalon pareil furent chargés de rassurer tant bien que mal les gens timorés. N’oublions pas non plus la mode des femmes enceintes. Celle-ci est une mode de réaction contrerévolutionnaire. Les bourreaux ont tellement décimé la France qu’on s’empresse de la rassurer sur l’avenir de la population en s’habillant de manière à simuler des apparences de grossesse. Ces fausses apparences se nomment, dans le langage élégant du moment, des demi-termes.
Et les hommes, quelle mine faisaient-ils pendant ce temps-là? Pendant que mesdames se costument en hétaires de la Grèce, messieurs restent insensibles à la nouvelle esthétique. Le goût de l’antique les prend seulement un peu aux cheveux. lisse mettent à les porter courts, sans poudre, plats ou bouclés, à la Titus ou à la Caraeal/a. Quelques agréables se font coiffer en Lantin, tout frisottés. Les incroyables portent leurs cadenettes, leurs peignes et leurs oreilles de chien, qui ne furent supprimées que vers 1799. Parmi les petitsmaîtres, il y en a qui sortent le matin sans poudre, et s’affublent le soir d’une perruque couverte de poudre et de parfums. Vers 1798 , leur mise consiste en un habit bleu, uu gilet blanc ouvert, bordé d’un velours noir; une chemise de toile très-fine, assujettie sur la poitrine avec un cœur en cristal entouré de diamants, trophée mensonger de prétendues bonnes fortunes; une énorme cravate de mousseline blanche enveloppant le bout des oreilles et enterrant le menton, et dont les grands nœuds sont prescrits dorénavant par le bon ton ; enfin un pantalon de nankin à liseré noir sur la couture, recouvert en bas par des bottines ne montant que jusqu’à la naissance du mollet. Toutefois, danslesbals et certaines sociétés, au lieu de la bottine, qui est le costume négligé, l’on porte un soulier mince, pointu et ne couvrant quel’extrémité du pied. Une badine recourbée, ou cep de vigne , est l’indispensable complément du jeune homme à la mode. Un jour, à ce sujet, Mme de Staël,
tout brodés d’or comme des rois de mélodrame, associant le paludamentum rouge des triomphateurs romains à la toque rouge des Hongrois ou au chapeau à la Henri IV, couvert de panaches tricolores, elles ne pouvaient venir trôner en modeste costume d’An¬
tater, que nous sommes obligé, à cette époque de son histoire, de dévoiler de sa part des concessions plus immodérées.
Rivales des Athéniennes, les Romaines représentent l’aristocratie du jour. Elles sont les familières de la cour du Luxembourg. A côté des cinq directeurs,
Incroyable, 1706.