‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 19 sur 230 · CHAPITRE PREMIER. — LES CHAMPS-ELYSEES · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — LES CHAMPS-ELYSEES

porte notre civilisation, variétés correspondantes aux inégalités sociales, et ce que regardent .tous ces yeux braqués sur un même point"? Ce n’est rien qu’un pêcheur à la ligne... Et qu’est-ce qu’un pêcheur à la ligne? qu’estce qu’une ligne?... Nous ne la définirons pas : « Le plus

court chemin d’une bête à une autre...;» nous dirons seulement que pêcher à la ligne sous les ponts de Paris, c’est une de ces anomalies dont la médecine n’a pu rendre compte. L’être ambigu atteint de cette infirmité, l'être capable de rester douze heures sous le soleil, au

froid, à la bise, à la pluie, assis sur une pierre, le bras tendu et immobile , l’œil fixe , nous ne pouvons le comparer qu’à ces faquirs dont rit si agréablement Voltaire , 1 un cherchant des années entières la lumière céleste au bout de son nez , l’autre assis éter-

Les badauds.

ncllement sur des pointes de clous. Et les spectateurs, les conseillers donc! Mais ceux-là ne restent qu’une heure environ accoudés sur le parapet , après avoir cogné, heurté, bousculé seulement une couple d heures pour arriver au premier rang ; tandis que le pê¬

cheur, il est là depuis l’aube, et y restera jusqu’au soir.

Le pêcheur à la ligne ne provoque pas seul l’attention des désœuvrés. Voici un chien qui se baigne , un petit bateau qui passe , un train de bois qui descend le fleuve, des ouvriers qui font des réparations aux piles

du pont ou des travaux hydrauliques ; il n’en faut pas plus pour attirer trois ou quatre cents personnes qui doivent se défendre contre quatre cents autres, désireuses de prendre part au spectacle, et jouant des coudes , et quelquefois des poings , pour parvenir à une

bonne place. O badauderie parisienne ! ces gens qui perdent une heure à contempler un homme qui pêche ou un chat qui se noie , ne vous accorderaient pas dix minutes de conversation sérieuse, sous prétexte qu ils sont très-occupés et qu’ils courent a leurs affaires.

Tels sont les Champs-Elysées : la promenade du beau monde et le rendez-vous du populaire ; le grand cours des attelages , et la patrie du plaisir a [bon marché.

Tout s’y trouve, depuis le bal aristocratique jusqu’à la | guinguette, depuis le cirque élégant jusqu’au théâtre à un sou, jusqu’à l’estrade du bateleur. Dans les soirs d’été, les contre-allées pavées en bitume offrent l’aspect d’un parterre de femmes et de beaux jeunes gens accourus là, ceux-ci pour voir, celles-là pour être vues, pendant qu’à trois pas éclatent les grosses gaites de l’ouvrier et de l’homme du peuple. A cette prome¬

nade, plus vaste que certains chefs-lieux ae départements, tous sont appelés et tous sont élus ; et cet assemblage du satin et de l’indienne , de l’habit et de la blouse, de la richesse et de la pauvreté; toutes ces voitures qui passent, tous ces envieux qui regardent, tous ces gens qui s’amusent, toute cette foule qui grouille, forment un spectacle unique dans le monde, qui étonne l’étranger et dont le Parisien ne se lasse jamais,

rAliLEAU DE PARIS

Page 1