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CHAPITRE XXXII. — LA MODE

vêtue à l’orientale, dit au jeune Thélusson : « Vous portez le sceptre du ridicule. — Citoyenne baonne, c’est à vous qu'il uppatient de le dccéncr. » Carat le chanteur n’eût pas mieux dit. On sait qu’il excellait dans l’art de supprimer les r du langage : la pao/e d'honneu de Gaat a eu de la célébrité parmi les manières affectées de parler du temps. 11 fut sous le Directoire et le Consulat le type de l’incroyable. On adoptait avec engouement toutes les singularités de

sa mise; il y eut des habits, des cravates, des badines, des lorgnons à ta Gai al. Malheureusement pour sa fatuité, ce beau du Directoire eut la douleur de s’apercevoir, au commencement de la Restauration, que ses prétentions surannées ne faisaient plus impression sur le publie. Un jour il s’avisa de sortir avec des bottines de maroquin rouge ; on ne fit pas attention à lui. « Les misérables ! dit-il, autrefois ils m’auraient suivi jusqu’au bois de Boulogne! » — Jamais à aucune

époque il n’y eut à Paris un mélange aussi confus de costumes disparates qu’alors. Habillements négligés des jacobins, toilettes prétentieuses des muscadins, perruques, cheveux poudrés, cheveux à la Titus, chapeaux à trois cornes, claques et chapeaux ronds; modestes déshabillés des pelites bourgeoises, caracos et bonnets à papillons des douairières, robes à la Lydie, à la Cybèle, chemises à la Carthaginoise des Athéniennes de la rue Vivienne et du quartier

Feydeau. Chacun se met à sa guise, et de cetle grande liberté résulte une variété infinie dans l’aspect des promenades et des lieux de réunion publics.

A ces modes des dernières années du dix-huitième siècle, ajoutons encore quelques détails sur celles de la première année du dix-neuvième, pour mieux dessiner les traits de la transformation qui s’opère. Dans l’hiver de 1800, les femmes portent en toilette parée de petits toquets, des turbans, des coiffures moitié

satin, moitié cheveux de la façon des coiffeurs; les femmes riches ne se contentent plus d’un croissant ou d’un épi de diamants, il leur faut une gerbe tout entière, surmontée d’une plume d’autruche, d’un esprit ou d’un plumet noir. Les cornettes du matin sont aussi adoptées pour la parure. On voit quelques chapeaux de velours noir; mais ce sont les chapeaux de paille blanche qui dominent; souvent on met dessus un fichu en demi-marmotte qu’on noue sous le men¬

ton. Le caractère général de toutes ces coiffures, c’est leur extrême petitesse. Le moderne bibi, à la taille si écourtée, avait des dimensions ambitieuses auprès des chapeaux portés en l’an vm. Quelques-uns sont réduits à la coiffe, et ont la forme d’une casserole, moins le manche. L’été, tout en conservant leur petitesse, ils prennent quelques formes nouvelles, entre autres les chapeaux à limaçon, dits à la Frascati , parce qu’ils sortaient du magasin de modes attenant à cet

Le calé Frascati .

établissement. Les élégantes se font avec des voiles en dentelles d’Angleterre ou de Malines des coiffures gracieuses (les seules qui le soient à cette époque) qui accompagnent bien le visage, mais ont un abandon voluptueux qui rappelle la courtisane. Les robes habillées sont en satin blanc ou en Florence, mais le plus souvent en mousseline brodée.

Sous le Consulat, les lieux de plaisir et de réunion publique se multiplient de plus en plus. Il y a alors fort

peu de réunions de société. Les salons de 1 ancienne aristocratie sont tous fermés, ceux de la nouvelle commencent à peine à s’ouvrir. On dine peu en ville, on dîne beaucoup au restaurant. On fréquente les cafés; la guinguette et le bastringue sont devenus à la mode. Outre Bagatelle, l’ Élysée, Monceaux et Tivoli, il y a encore le llanelagh, le Jardin du parc des Sablons, le bal au parc de Saint-Cloud , le jardin Biron, Ida- I lie, le jardin de Paphos.,. Sous le Consulat et l’Em-

pirire, Frascati est particulièrement à la mode ; on y donne des bals et des concerts. Le goût de la musique commence à s’y répandre. On accourt entendre les artistes Rhodes et Viotti , les chanteurs Carat et Lais. On se montre même curieux de la musique sévère des grands oratorios. Les prétentions ne tardent pas à suivre. Bientôt une jeune personne bien élevée ne chantera plus dans le monde, si elle n’est pas capable de le faire aussi bien que madame Scio. Dans

sa danse , elle rivalisera avec madame Gardel ; l’art de bien danser le menuet de la reine et la gavotte devient un des plus importants mystères de l'éducation féminine. Il faut à la fois beaucoup de science et beaucoup d’intrépidité pour se donner ainsi en spectacle dans ces danses de caractère. C’est encore là une des choses complètement tombées en désuétude parmi nous. De nos jours, l’art a complètement disparu; il n’est plus besoin de légèreté, de souplesse et de grâce; on peut même, à la rigueur, être insensible au rhythme, tant nos danses aujourd’hui ressemblent à des cohues désordonnées. Le cavalier seul a disparu de ce monde ; tous, par amour de l’égalité ou par ignorance , se confondent dans une mêlée. Entassés les uns sur les autres, ils ne peuvent que se balancer sur eux - mêmes ou rouler comme des furieux, se frayant un passage dans ïj la foule, en la menaçant de leurs coudes.

Ce n’est plus de la danse , c’est une suite continuelle de heurts et de piétinements,

Aussi nos jeunes gens, si ce n’est pour ces danses de sauvages qui les animent bon gré mal gré, se trainent-ils de la façon la plus mauvaise et de l’air le plus ennuyé dans les contredanses. Vigoureux jarrets, prodigieux entrechats de nos pères, qu’êtes-vous devenus! Au commencement du siècle, la réputation de beau danseur était une des choses les plus enviées. Après Bonaparte et Carat le chanteur, l’homme le plus à la mode était M. de Trénis, le Vestris des salons. Sa présence [était attendue comme un événement. Souvent la danseuse habile de la soirée était obligée de l’attendre jusqu’à minuit passé, parce qu’il avait été retenu dans d’autres réunions.

La fièvre de briller s’inocule peu à peu dans la société. Plus on s’éloigne de la révolution, plus le luxe va augmentant. Ce n’est plus celui de l’ancien ré¬

gime, parce que ce sont des personnages nouveaux, des parvenus de la veille qui l’inaugurent. Les traditions ont été rompues. Dès le lendemain de la terreur, les femmes protestent contre la simplicité républicaine par des modes extravagantes que la licence de la ré¬

genre et de Louis XV n’aurait osé tenter. Les élégantes ne trouvent pas de mousseline assez claire pour leurs robes a la grecque ; il y a des ateliers exprès oii 1 on étire les fils pour la rendre plus transparente et

plus molle, afin de mieux révéler les formes dans les attitudes et les mouvements du corps. Bientôt les voiles de dentelle du plus haut prix, les beaux châles de l’Orient, l’or, les perles et les diamants étalent de plus en plus leur magnificence dans les parures des femmes. Les incroyables, les petits-maîtres du Directoire et du Consulat, n’ont ni la richesse de costume, ni l’élégance des anciens marquis ; mais ils en singent les travers, et se mettent, à leur exemple, à gazouiller un doucereux langage de la fade galanterie, qui s’évanouit bientôt devant la rudesse militaire de l’Empire... On voit renaître, comme aux beaux jours, les madrigaux, les acrostiches galants ; c’est le temps des agréables chansons sur l' Amour qui fait passer le Temps, et le Temps qui fait passer l'Amour. Parmi tous ces petits vers, il y en a un grand nombre adressé aux jolies actrices de l’époque, aux Philis, aux Devienne... Les rapides fortunes qui s’improvisent promettent une moisson moins stérile à la beauté. Il n’y aura plus de fortune princière pour enrichir une Gaymard, mais, parmi la foule des brillants généraux , il y en aura bien quelquesuns qui se trouveront assez riches pour acheter une défaite. Avant eux , quelques hommes du Directoire se montrèrent également voluptueux et prodigues. Du fond de sa retraite, à Lusarches, la célèbre Sophie Arnould, dans cet ancien presbytère dont elle avait fait son habitation, et sur la porte duquel elle avait mis cette inscription, plus spirituelle que religieuse: lie, missa est, dut, plus d’une fois, en apprenant le faste et l’élévation de certaines femmes à la mode, sourire malicieusement de cet éternel jeu de la Fortune, de cette incessante succession des heures qui , en même temps qu’elle sonnait les vêpres pour elle , appelait les autres à matines.

Quand les têtes parurent se raffermir sur les épaules, et qu’on reprit goût à la parure, la tempête révolutionnaire avait dispersé la poudre et les pompons , et à la place des demi-hérissons et des poufs au sentiment, elle axait mis un chignon grec. Les

coiffeurs durent s’évertuer à nouveau, étudier les statues et les bronzes antiques, consulter les camées et les entailles, se faire érudits comme des membres des inscriptions et belles-lettres; et cependant cette fois ils se contentèrent du titre d’artistes, et. ne récla-

nièrent pas celui d’académiciens de la coiffure, comme l’avaient fait leurs confrères trente ans auparavant. Ce fut alors le triomphe de Yhuile antique , que ne détrônèrent pas les pommades romaines. Remarquons cependant que la plus grande variété continue à ré-

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