CHAPITRE XXXII. — LA MODE
cle d’acier , servait d’entourage à la calotte. On se coiffe beaucoup aussi avec des voiles, avec des fichus en marmotte, des épingles en lyre, et des tlèches dans les cheveux. Les peignes se placent verticalement; l’année suivante, au contraire, on les pose de côté. Dans la classe moyenne, la coiffure la plus ordinaire est un chapeau de paille noire. Les chapeaux des femmes qui savent se mettre n'ont qu’un demi-pouce de bord ; ils sont surmontés pour la plupart par un fichu de soie en marmotte. On porte beaucoup de fichus croisés sur le sein, ainsi que des ceintures croisées en X sur le dos. En 1803, on adopte pour un moment les fraises chiffonnées ou plissées, hautes à cacher les oreilles. Pour les soirées, les robes à queue redeviennent à la mode, on ne se présente à Frascati qu’en queue traînante. Au lieu du burnous que les dames jettent de nos jours sur leurs robes de bal, on se sert, en 1803, d’une douillette, et les femmes comme il faut emploient des redingotes en drap léger, à cinq ou six collets étagés, et fermant par devant avec douze pattes boutonnées. Ces redingotes étaient réservées , dans le principe , pour les courses en hockey. Pour les robes de demi-parure, le crêpe noir est en faveur; mais le suprême bon ton est de porter des couleurs éclatantes.
J’avais mis mon petit chapeau,
Ma rohe <ie ciâpe amarante,
Mon châle et mes souliers ponceau :
Ma toilette était ravissante !
Ces vers, d’un couplet de l’Auberge de Bagnères, peuvent servir de description exacte de la mode en
La plus grande révolution opérée dans le costume moderne est celle de la substitution du pantalon à la culotte. Que ce vêtement vienne originairement des Vénitiens, et son nom de saint Pantaléon, martyr, ainsi que le prétend Ménage, c’est ce qui importe peu. Mais il est digne de remarque que cette grande révolution de notre costume coïncide avec notre grande révolution politique. Pendant que le pantalon se substituait à la culotte, le chapeau rond remplaçait le cha-
gner aussi bien dans la coiffure que dans le costume. Une élégante avait des nattes disposées en spirale, un chignon de trois quarts , des repentirs et des tirebouchons noyés d’huile antique ; une autre coupait ses cheveux pour se mettre la tète en brosse. Mais, un beau jour, quelque savant coiffeur vient à lire dans Juvénal que Messaline mettait sur ses cheveux noirs une perruque blonde.
Et üigrum tlavo crinem abscoudente galero,
quand elle allait en catimini courir par la ville de Rome. Se redressant de toute sa hauteur contre l’arrêt voltairien qui interdit le commerce des muses aux virtuoses du peigne et du fer à papillotes, il se sent inspiré et obéit à la voix de cet autre poète qui semble lui dire d’une manière amicale : Faites des perruques ! Bien des perruques imitant les coiffures antiques remplacent les cheveux coupés à la Titus. On a des perruques à lu Bérénice, à la Diane, à l'anneau de Saturne... La fille de Lepelletier-Saint- Fargeau, se mariant avec un riche Hollandais, reçoit en présent de noces douze perruques. Que de surprises singulières, que d’ébouriffantes métamorphoses durent avoir lieu à l’occasion de cette mode !
Quelles piquantes ressources pour la coquetterie ! et cependant, ô instabilité des choses humaines , cette mode fut éphémère. Déjà en 1800, les perruques sont tombées dans le domaine des élégantes du second ordre. Il redevient du bon ton de se parer de ses cheveux naturels; mais comme à la suite de ces diverses mutilations ils sont fort endommagés, il y a nécessité d’avoir sur le front des mèches rapportées, et l’on a recours à des demi-perruques. On conserve seulement des perruques du matin, dites paresseuses. Dans le mois de juillet, ce sont les cheveux blonds qui sont le mieux portés. Mais les blondes veulent à leur tour se donner le plaisir de la variété: pour paraître brunes par intervalles, elles portent des tours de cheveux très-noirs. Quelques merveilleuses reprennent la poudre, mais ne sont pas imitées. L’été de 1 année suivante, la déroute
des perruques est plus complète encore : il n’y a plus que les mamans qui en fassent usage. Les petites ouvrières se coiffent avec leurs cheveux, les bonnes continuent à s’orner de tours.
Le caractère dominant du costume des Parisiennes au commencement du siècle , c’est la petitesse extrême du corsage, l’étroitesse de la robe, l’aspect rétréci de toutes les coiffures, des chapeaux, des capotes, des toques et des turbans, qui sont tels, (pie ces noms ne représentent rien de semblable à ce qu’ils servent à désigner aujourd’hui ; c’est aussi le goût prononcé pour l’association de deux couleurs tranchantes : un
Capotes à l’anglaise, 1800-1801 .
châle rouge avec une robe jaune, une robe bleue avec un châle orange. Les dames semblent ne connaître de la loi du contraste des couleurs que les conditions d’antagonisme, et non celles d’harmonie. Toutes les toilettes de l’époque que nous ont conservées les gravures du temps ont un air d’abandon, de laisser-aller extrême, si on les compare à celles de nos jours. Une mode nouvelle de l’année 1802 est le chapeau de paille blanche à la Paméla, porté d'abord par les femmes les plus élégantes seulement. Ce chapeau à grands bords rabattus se posait de côté. Une bande de velours cerise brodée en perles d’acier, et fixée par une bou¬
Chapcau à la Minerve et à la Vénus, coiffure en cheveux, 1801-1802.
Coiffure à la Titus, coiffure frisée en Lantin, 1802-1803.
peau à trois cornes; les bottes venaient s’aligner à côté des souliers; les queues, les bourses, la poudre, les mouches, l’épée, les talons rouges disparaissaient pour ne plus revenir sans doute. Ce n’est pas à dire que la réforme du costume ait été aussi complète et aussi rapide que celle des institutions. La culotte a continué à lutter, pendant l’Empire et la Restauration, contre le négligé et le sans façon de son rival ; mais elle devait mourir, car elle n’avait pour parti que les fidèles d’un autre âge, et elle n en gagnait pas parmi les jeunes gens. Aussi a-t-elle disparu insensiblement, et aujourd’hui le pantalon cavalier 15 Cent, la livraison. — 81e et 82e Livr.
règne seul. La culotte ne se retrouve plus que dans quelques provinces arriérées. Elle est tellement tombée en désuétude, que le nom même est malsonnant et de mauvaise compagnie, tant la pruderie s’est infiltrée dans nos mœurs. Ce nom cependant a survécu à la chose dans quelques locutions, comme habit, veste et culotte, et pour exprimer la maîtrise que les femmes exercent souvent dans le ménage; on serait inintelligible si on disait que ce sont elles (pii portent les pantalons. Ce qui prouve que , malgré cinquante ans de domicile et l’admission à tous les emplois publics, le pantalon n’a pas encore conquis toute l’im-
Aux bureaux de l'Illustration, rue de Richelieu, 60.
portance et la dignité qui appartenaient, sous l’ancien régime, au vêtement qui l a précédé.
Sous le Consulat, la mode en était encore aux tentatives téméraires; elle cherchait les traditions, elle invoquait les souvenirs du passé. Sous 1 Empire, au contraire, elle marche d’après elle-même. Elle se régularise, elle se fixe. Elle vise surtout à la richesse et à la splendeur. Le cérémonial de la cour impériale lui vient en aide. Les hommes y rivalisent avec les femmes pour la recherche des diamants, des broderies, des dentelles. Le maître de la France, d’une mise très-simple pour lui-même, aime a s’entourer
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d’une cour brillante. Il enrichit ses serviteurs, mais il veut qu’ils lui fassent honneur du luxe qu il les met à même de satisfaire; et, comme rien ne lui échappe, il lui arrive quelquefois de dire à une dame qu’il a vu vingt fois la robe avec laquelle elle se rend à une invitation. 11 se mêle des détails de la toiletté de sa femme. Lorsqu’il n’était encore que consul, Joséphine ayant paru, un jour de cérémonie, avec une robe qui lui déplaisait, il jeta son écritoire dessus, afin qu’elle ne la remît plus une autre lois. La veille de la célébration du 1 4 juillet 1802, il lui dit : « Joséphine, je veux que tu sois éblouissante de beauté et de parure, et richement habillée, entends-tu ? — Oui, répondit -elle, et puis ensuite tu fais des scènes, tu cries, tu raies mes bons à payer sur mes mémoires. » Et, en effet, la prodigalité de la pauvre femme lui attirait souvent des querelles de ménage; heureusement que la fortune grandissait de jour en jour, l’argent devenait plus abondant; Bourrienne fut chargé une fois de payer 1 ,200,000 fr. de dettes de la femme du premier consul, parmi lesquelles figuraient les dépenses de la Malmaison. 11 y avait des mémoires de marchands de modes de trente-huit chapeaux dans un mois; des hérons de 1 ,800 francs, des esprits de 800 francs. L’exagération des prix et des fournitures était scandaleuse. Il liquida le tout avec 600,000 fr.
L’avénement de l'Empire ranime le luxe. La mode, reprenant son action, joue alors un double jeu dans la politique et dans les chiffons. En même temps , elle ramenait les pompes d’une cour, et, échappant à la simplicité de costume des Bru tus [et des Cincinnatus de la veille, bientôt convertis en sé¬
nateurs chamarrés d’or, elle faisait les apprêts d’un luxe splendide, rêvait toutes les brillantes fantaisies des atours, et retrouvait sur le trône, pour présider à
ses<fêtes, une femme passionnée pour la toilette. La gracieuse créole de la Martinique, l’amie intime de madame Tallien, avait quarante ans quand elle monta
sur le trône de France. Entre elle et Marie-Antoinette, la fille des Césars, il y a un abîme. Une des plus grandes révolutions de l’histoire sépare la reine de l’ancienne monarchie de l’impératrice de la nouvelle. Mais la frivolité de la femme est la même. Aux Tuileries, comme autrefois à Versailles, des conciliabules sont tenus; les longues heures sont consacrées à discuter les graves affaires de la toilette. Les préoccupations sont les mêmes. Les personnages seuls sont. changés; au lieu de Léonard et de mademoiselle Bertin, on rencontrera l’artiste Leroy et mademoiselle Despeaux. De part et d’autre, l’accueil fait à ces divers artistes par ces deux femmes, qui, reines par le droit divin, veulent encore l’être par la beauté et la parure, est également plein de bienveillance. Mais il n’y a pas la même ressemblance entre l’accueil fait par les deux maris. Tandis que Louis XVI, passant en voiture dans la rue Saint-Honoré, adressait, au milieu d’un cortège public, un salut amical à mademoiselle Berlin, Napoléon ordonne qu’au sortir de chez Joséphine, on fasse monter en fiacre et on envoie à Bicêtre mademoiselle Despeaux : affaire qui fit, comme on peut bien le penser, grande rumeur dans tout Paris. Ce fut Savary qui fut chargé de l’arrestation de la marchande de modes.
Duroc , voulant mitiger les ordres du maître, l’engageait à la laisser échapper. Mais mademoiselle Despeaux fournissait aussi des modes à la femme de Savary, et, par conséquent, des griefs k celui-ci : aussi ne voulut-il pas se montrer indulgent à son égard et il exécuta l’ordre du maître.
Un luxe inauguré à la fin du siècle dernier, le châle de cachemire, est une dos magnificences caractéris¬
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Habit carré, houppelande, cheveux à la victime, 1801-1802.
tiques de l’Empire, aujourd’hui devenue presque vulgaire non-seulement dans les châles de l’Inde, mais encore par le nombre des mauvaises contrefaçons. Aussi, quoique leur réduction soit à présent infini¬
ment plus .belle qu’alors, le prix en a singulièrement diminué. Us furent, dans le principe, des trophées de notre conquête de l’Égypte. Bonaparte en envoya deux à sa femme. Mesdames Visconli, Hamelin et
Bourrienne en recevaient en même temps. «Ces châles, écrivait Joséphine à son fils, peuvent être très-beaux et très-chers; mais ils me paraissent fort laids. Leur grand avantage est dans leur légèreté. Je doute que