CHAPITRE XXXII. — LA MODE
A peine dix femmes sur cent ont-elles conservé de longs cheveux. Les ouvrières ont le bon esprit de ne pas sacrifier à ce travers des Grandes dames. Quelques
que de rayonnantes coiffures à la Cléopâtre, à la Sabine, à la Plotine, à la Malidie.
Deux inventions bizarres en fait de costume se rap-
Fautalon collant, spencer, 180G-1808.
Chapeau en bateau, habit couleur crotin, culotte de peau, 1810.
femmes élégantes protestent également. Ainsi, à un concert de mademoiselle Colhran, au lieu des titusou des bonnets de poil consacrés par la mode, on ne voit
portent à l’époque de l’Empire, le spencer et le carric/c. Le spencer est un habit qui a perdu ses basques, chose aussi ridicule qu’un renard qui aurait perdu sa
queue. Par opposition avec cette veste ronde, avec cette moitié d’habit écourté dont la mode règne de 180(3 à 1812, voici venir vers 1805, sous le nom de
Chevelure à la François 1" , chapeau en barque, charivari de breloques, 1810.
carrick , un gigantesque vêtement descendant jusqu’aux chevilles et surchargeant les épaules d une cascade de collets dont le nombre va croissant d’an-
chapeau à la Robinson, cheveux à l’enfant, pantalon de tricot, bottes h la hussarde, 1811.
( ravale a oreilles de Lèvre, Luu.t sac, culotte de Casimir, 1812.
née en année. Les carricks succèdent aux manteaux. Les manteaux leur ont succédé. Les grandes redingotes ont remplacé ces derniers et ont été délaissées à leur tour pour les paletots. Sic transit (/loria mundi.
La mode des carricks a duré plusieurs années, après quoi ils sont devenus l’apanage des cochers de fiacre, qui n’en veulent même plus aujourd'hui. En 1804, tandis que les femmes portent des redingotes de vi¬
gogne, les hommes portent des capotes d’alpaga. Toutes ces étoffes sont d’un prix élevé. En 1805, les élégants adoptent pour culotte une étoffe noisette qui ne se vend pas moins de 80 francs l’aune. En
dernier tournoi du dix-neuvième siècle. Une élégante, enveloppée de fourrures et les plumes de son chapeau au vent, assise dans un traîneau à cou de cygne auquel s’attellent parfois les patineurs avec des cordons de pourpre, glisse rapidement au milieu d’un galant
Le jeu de diable, 1812.
cortège de jeunes gens qui l’accompagnent pendant son trajet, passant, se croisant devant elle, comme pour la récréer par le spectacle de leur rivalité. Chaque âge a ses plaisirs. Nos jeunes gens aujourd’hui ne sont ni patineurs ni galants. Ils fument ! Cependant, comme le bassin de la Yillette est toujours à portée des promeneurs citadins, ces jeux d’un autre âge
Patineurs au canal derOurcq, 1811-1812.
pourront renaître quand on voudra. Il n'en est pas de même des jardins qui , pendant l’été, conviaient les Parisiens à des fêtes continuelles. Que sont devenus Frascati et surtout le parc de Tivoli , ce paradis terrestre du Paris de l’Empire ? Ils ont disparu; la spéculation s’en est emparée. Des constructions ont
remplacé les magnifiques ombrages, et les roues des voilures résonnent sur le pavé où le pied délicat des jeunes femmes foulait naguère de frais gazons. Et Bagatelle! et le Jardin-Turc! Coblentz, il est vrai , nous est resté, sous un autre nom, car, après le plaisir de changer les choses, notre plus grand plaisir est de changer les noms. On va toujours, aujourd’hui comme alors, s’entasser le soir pendant l’été sur cette partie du boulevard. On y est même moins gêné qu’alors, puisque les barrières en bois placées devant les maisons ont été enlevées. Mais on y est toujours aussi incommodé par la poussière, et de plus on y est affecté désagréablement par l’odeur de l’asphalte échauffé, ce qui tient aux progrès du siècle, et par l’odeur du cigare, ce qui tient à sa grossièreté. Dans le voisinage, Tortoni maintient plus que jamais sa vogue. Il commençait alors sa brillante réputation et succédait à Velloni et à Garchi. On déjeunait aux cafés Riche et Hardi. On allait manger des petits gâteaux vers deux heures chez Félix, Rouget ou Carême. On dînait chezVéry. Cet illustre maître de l’art culinaire, indépendamment de sa maison du Palais-Royal, avait déjà, en 1801, ouvert aux Tuileries un second établissement à l’entrée de la terrasse des Feuillants, du côté du château. C’est là que d’ordinaire les généraux et les officiers de l’Empire se réunissaient pour dîner dans lès courts loisirs que leur laissait la guerre, avant d’aller applaudir Talma ou Fleury au Théâtre, -Français, Laïs à l’Opéra, Elleviou à Feydeau, ou madame Barilli à l’Opéra-Buffa, à moins que, ces artistes étant malades ou fatigués, il n’y eût plus qu'à se rabattre sur les théâtres du boulevard pour y voir la Chatte merveilleuse ou la Reine de Persépolis, ou bien encore Mmc Sacjui.
Le théâtre est toujours, comme en tout temps, un grand pourvoyeur de modes. C’est là que naissent les engouements les plus singuliers. En 1810, c’est M. Dumollet qui est le héros du jour, et toute la ville, qui n’est pas encore infatuée de dilettantisme, s’en va chantonnant du matin au soir l’air banal : Bon voyage, monsieur Dumollet ! ... . Le succès fou de la Petite Cendrillon produit un déluge de nouveautés, de modes, soit en bijoux, soit en chiffons. Toutes les pièces de théâtre du temps qui ont réussi nous fourniraient au besoin les dénominations les plus variées. Toutes les nouveautés qui éveillent fortement l’attention tombent dans le domaine de la mode. La fameuse comète de 1811 donna beaucoup plus d’occupation aux marchandes de modes qu’aux astronomes. En 1812, un honnête Viennois, M. Deghen, spéculant sur la crédulité parisienne, s’élève dans les airs avec un appareil formidable simulant les ailes d’un oiseau de manière à faire mourir de rire une autruche ou un easoar.
S’il fait triste figure au ciel, il prend sa revanche sur les comptoirs de tous les marchands de nouveautés. Les dames se mettent à porter des bonnets et des chapeaux à la Deglien.
sans garder rancune de leur mystification. Après avoir été chercher ses héros au ciel, la mode descend les prendre jusque dans les profondeurs de la terre. Tout Paris a versé des larmes au récit du malheur et du courageux dévouement du brave Cojjin. Le théâtre met en vaudeville l’histoire arrivée au mineur des houillères du département del’Ourthe, et la mode en fait des chiffons, comme à son ordinaire.
1806, le suprême bon ton, pour un jeune homme qui va se faire admirer à pied sur la terrasse des Feuillants ou à cheval au bois de Boulogne, de deux heures a quatre, est d’avoir une culotte de peau de daim, boutons idem, des bottes à revers et un habit vert à taille courte, à collet haut et à boutons blancs sur lesquels est dessiné un chien ; à force de le raccourcir, d’un frac leste et dégagé on avait fini par faire une veste. Telle était la mode en 1809; mais l’année suivante, de peur que les gens économes ne se servent de leurs habits étranglés de la précédente année, les tailleurs mettent en vogue des habits-sacs, dont l’ampleur fait le principal mérite. C’est tantôt une couleur, tantôt une autre qui est à la mode : l’habit marron en 1809, en 1810 l’habit vert; mais le type de l’Empire, c’est l’habit bleu à boutons jaunes.
A la même époque, on porte beaucoup d’étoffes rayées pour pantalons et culottes, entre autres le Casimir à côtes, le drap cannelé, le velours de laine et le patent-cord, dont le nom est une protestation anti-nationale contre le système exclusif de l'Empire.
Mais l’étoffe par excellence est un Casimir dit tricot. Les pantalons de tricot de laine remplacent les culottes de peau lourdes et gênantes.
Les fourrures commencent à pointer vers les derniers jours de l’Empire. Outre les belles dames et les beaux colonels, les petitsmaîtres de la bourgeoisie aussi se sont laissé gagner au goût des pelisses et des vitchouras; pendant l’hiver ils endossent la livrée fourrée réservée auparavant à leurs cochers.
Ce luxe, qui date de 1810, consiste à se distinguer par la rareté et la cherté. L’astracan est commun et court les rues; le renard, la martre vraie ou fausse, la zibeline, toutes les femmes en portent. Mais l’hermine est l’indice de l’opulence, et n’est permise qu’aux femmes ayant voiture. De nos jours elle est devenue moins fière et elle va à pied. Les robes polonaises, les toques, les bonnets polonais sont à la mode. A son entrée à Compïègne, l’impératrice, sans doute pour se conformer à une mode assez généralement adoptée dans sa nouvelle patrie, portait une robe de satin blanc et par-dessus une polonaise de velours cramoisi brodée en or et la toque pareille. Pour voir pendant l’hiver ce nouveau luxe de fourrures dans tout son éclat, ce n’est ni aux Tuileries, ni aux Champs- Élysées, ni à Coblentz, ni à Bagatelle qu’il fauf aller le chercher, mais sur les bords du canal de l’Ourcq, à la VilleUe. Cet endroit, déjà si triste pendant l’été, devient le but de promenade des curieux et le rendez-vous du beau monde qui viennent y voir les habiles patineurs et se livrer au plaisir de glisser sur la glace. Des marchands de comestibles, des loueurs de patins et de traîneaux sont établis sur le bassin. Au mois de janvier 1811, les fort patineurs, et parmi eux le célèbre peintre Isabey, adoptent un uniforme composé d’une petite veste écarlate brodée d’astracan au collet et aux revers, avec trois ganses croisées sur la poitrine. C’est là qu’on les voit faire mille passes, dessiner mille figures, des olivettes, des valses, des spirales, des dehors, des renommées, s’élancer le corps en avant, se balancer sur une jambe en tenant l’autre tendue en arrière et le bras arrondi au-dessus de la tête. Dans ce champ clos, où les champions disputent les prix de l’agilité et de la grâce, la beauté est juge de cette espèce de