CHAPITRE XXXII
LA MODE
Mais la grande préoccupation du moment, ce n’est déjà plus la comète qui file, l’aéronaute qui ne vole pas, le mineur qui délivre ses compagnons, c’est à peine le bruit des préparatifs gigantesques que fait l’Empire pour aller mourir en Russie. Ce qui, avant toutes ces choses, est la pensée dominante du moment, l’obsession de tous les esprits, c’est le diable ! non pas le sombre génie du mal, cet impertinent et
froid railleur à la figure maigre, aux traits pointus, aux doigts effilés et au rire strident, dont nous avons été si engoués nous-mêmes depuis quelques années, et dont nous avions fait une sorte de type de suprême dandy du dix-neuvième siècle; non pas le diable de Milton, de Michel-Ange ou de Meyerbcer, mais un joujou, une sorte de toupie à deux têtes, qi ’il s’agit défaire tourner rapidement sur elle-même en lui don¬
nant 1 élan au moyen d’une corde fixée à deux baguettes. Aux Tuileries, dans les jardins, dans les salons, toutes les dames, tous les enfants sont occupés a taire ronfler le diable. La mode, toujours aux aguets de toutes les folies et de tous les caprices, ne manque pas d’enregistrer ce nom de plus dans ses fastes.
La littérature, marchant au pas comme un régiment et vêtue d’une sorte d’uniforme, est trop stérile pour
Coiffure à la chinoise, chapeau à la jockey, casque à la Clorinde, chapeau à la chinoise, 1813.
que la mode songe à lui faire le moindre emprunt. Tout au plus glane-t-elle par-ci par-là quelques dénominations mythologiques. Une psyché n’est plus l’âme éprise et tourmentée par l’amour, c’est un miroir destiné à remplacer les anciennes toilettes où les beautés ne pouvaient se voir qu’à moitié. Une élégante a une figure de Saturne sur la pendule de sa cheminée; une patrouille d’Àmours en biscuit de chez Dagoty dans son boudoir; les caporaux s’y donnent le mot d’ordre : aimer! Le dieu Morphée est figuré en bronze dor é
sur son lit et sur son somno, meuble qu’autrefois on cachait avec soin et. dont on fait parade alors. Elle porte des casques à la Minerve, des tuniques à la Vénus, des fichus à l’Iris; il n’est pas jusqu’à son cordonnier qui ne décore les pantoufles qu'il lui vend du nom pompeux de sandales à la l’syche. Elle-même ne s’appelle ni Clémence, ni Joséphine, ni Marie; elle a quelque nom mythologique ou romanesque: Euphrosine, Aglaé, Aglaure, Emma, Clara, Evelina, Ida, Ni1*", t rvhi'V ^ p.ihi vvn n , Cm rodant e'ie a
moins de prétention (pie ses grand’mères n’en ont eu et moins aussi que n’en auront ses filles. Elle n’est pas encore versée dans toutes les littératures étrangères. En fait de piano, elle joue du Boccherini ou tout au plus du Steibelt ; en fait de romances, elle chante :
Partant pour la Syrie,
Lejeune et beau Dunois;
en fait de danse, elle ne vise plus à rivaliser avec
Les étrangers à Paris, 1815.
les terpsichores de l’Opéra; elle se plaît à la monaco, et la f/igue est, en 1811, la contredanse favorite du jour.
L’année 1813 s’ouvre avec deux modes nouvelles : les casques à la Clorinde, imités de celui de madame Rranchu dans Jérusalem délivrée , et le chapeau à la jockey , né, on ne sait à quelle occasion, et qui est adopté par quelques femmes à cause de la bizarrerie de sa forme et du petit air piquant et éveillé qu’il
donne à certains minois chiffonnés. Ers élégantes portent tour à tour des casques, des toques tenant du chapeau d’homme, et pendant l’été des chapeaux de soie à forme brisée de près de deux pieds de haut; les femmes de bonne compagnie se contentent du chapeau de paille de soixante-deux tours , surmonté de plumes blanches.
Voici venir les barbares, et ils font tout de suit»' invasion dans la mode. Si la patrie est en deuil, les élé¬
gantes de Paris ne sont pas disposées pour leur part à prendre le crêpe. Au contraire , elles assistent le 51 mars, dans leurs plus jolies toilettes, à l’entrée des alliés dans nos murs. Elles ont à soutenir leur réputation européenne. Plaire à n’importe qui , voilà leur patriotisme. Pourquoi se cacheraient-elles d’ailleurs? Ces sauvages du Nord ne sont pas si farouches. Remarquez l’excessive politesse avec laquelle ils leur adressent la parole au passage. Puisqu’il a pris faq-
TABLEAU DE DABI S.
taisie à l’Europe de se déplacer et de venir défiler sur nos boulevards , une telle revue ne peut être qu un jour de fête pour elles. Elles sont bien sûres du triomphe. Soyons indulgent pour leur coquetterie , nous simple annaliste de la mode. Oublions qu’elles jettent des fleurs et des couronnes aux ennemis de la France; laissons ces tristes souvenirs aux colères de l'histoire.
Tous ces uniformes, tous ces costumes étrangers introduits dans l’aris , loin d’etouflêr la mode, vont lui communiquer, au contraire, une nouvelle activité. Elle s épuisait et tournait sur elle-même; elle va aller en avant et se retremper à des sources nouvelles. Déjà elle a re marqué ces poitrines bombées, ces larges pantalons de Cosaques, ces petits chapeaux, ces touffes de plu mes de coq, et elle s’apprête à en tirer parti. Malheureusement pour la France, elle a le temps de se familiariser avec ces formes nouvelles de vêtements. Si les étrangers s’éloignent bientôt de Paris, ils y reviennent en 1813, et leur séjour exerce son influence sur nos costumes civils et militaires. 11 s’effectue, à partir de cette époque, un des changements les plus importants parmi ceux que nous sommes appelé à noter dans l’histoire de la mode. Et voyez combien sont lents les progrès en toutes choses ! 11 avait fallu les révolutions profondes qui séparent la fin du dix-huitième siècle du commencement du dix-neuvième pour amener la substitution du pantalon à la culotte et celle de la botte au soulier; il ne faut rien moins qu’une invasion du pays par l’Europe liguée contre nous pour faire que la botte, au lieu d’être mise sur le pantalon , soit cachée dessous. Et cet arrangement, à voir la manière dont il a prévalu et dont il persiste, semble être le dernier mot de la civilisation en fait de pantalon, et à propos de bottes, peut-être dans un pays où l'on a de la boue pendant les trois quarts de l'année, les partisans de la botte
en dessus étaient-ils les plus sensés. Mais il faut reconnaître qu’elle donne un air de palefrenier et est fort
Coiffures diverses, 18iu.
peu convenable pour se présenter chez une dame. On sait le mortel déplaisir que le général Bonaparte cau¬
Costumes d’hommes, 1813, 1814, 1818, 1810.
sait à madame Permon . la mère de la duchesse d’Abrantès, lorsque, venant la visiter et assis près d’elle,
il étendait ses bottes sur les chenets de la cheminée. Est-il étonnant que l’usage de cette chaussure ait été proscrit dans un pays se piquant de savoir-vi\ re et de galanterie, et qui ne se doutait pas alors qu’il s’oublierait un jour jusqu’au paletotsac, au cigare et à toutes sortes de rusticités dans les manières?
Quoi qu’il en soit, la botte classique a disparu et a été remplacée par la demi-botte économique. Si réellement c’est un progrès, constatonsle, mais avouons qu’il nous a coûté un peu cher. La part de l'influence étrangère sur le costume parisien devait nécessairement être moindre pour la mise des femmes que pour celle des hommes. Quelques élégantes trouvèrent cependant le moyen de faire, au mois d’avril 1814, un emprunt au costume des officiers alliés, et se mirent à orner comme eux leurs chapeaux de plumes de cnq. Mais, à côté de l’invasion des étrangers, d y eut aussi celle des étrangères. Une nuée d’Anglaises s’abattit bientôt sur la France.
Nos jolies Parisiennes purent rire d’abord, mais elles ne purent pas échapper à la contagion des modes britanniques.
L’invasion anglaise , c’est là pour la mode le fait capital de l’époque à laquelle nous sommes parvenus.
A côté de l'invasion des étrangers, la Restauration devient pour la mode un autre élément d’influence. En face du costume français de 1814 vient se poser un autre costume français suranné, et tellement suranné, que les vieux émigrés qui le portent paraissent aux générations du temps plus ridicules et plus étranges que les alliés eux-mêmes. La poudre, la queue, les ailes de pigeon , le rouge , la culotte, les souliers à boucles et l’épée portée horizontalement et par derrière..., et les figures, les airs, les manières, le langage, tout cela est tel que les Français ne peuvent reconnaître leurs compatriotes ni s’expliquer comment en quelques années ont pu s’opérer de si étranges métamor-
Coiffure élevée, 18 14
Chapeau à la prussienne, 1814
Imitation anglaise, 1813
A la russe, 181
A la Yan-Dyck, 1818
jfSv) — ••