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CHAPITRE XXXII. — LA MODE

passe de l’Odéon à la Porte-Saint-Martin. C’est un singe qui le ramasse. Les élégants se mettent à sa suite, et le goût du jour devient à la jocko, puis, changeant encore, il tourne au monstre Pannée suivante.

Chapeau surmonté d’une plume en saule pleureur, costume de chasse, blouse gauloise, 1822.

Tous ces noms, malgré l’engouement qui s’y attache successivement, ne désignent en réalité que des changements superficiels dans les modes. L’année 1822 fait un essai plus sérieux de révolution dans le costume; nous voulons parler de l’invasion de la

blouse. Ce vêtement négligé , adopté l’année précédente pour les petites filles et réservé par les dames pour la campagne, fait irruption jusque dans les Tuileries. Jeunes et vieilles, sveltes et grosses, toutes cèdent à l’entrainement et se blousent. Les blouses ont l’honneur de la parodie au théâtre des Variétés. Cette fantaisie n’a qu’un moment.

es élégantes distinguées protestent contre un pareil abandon; elles tiennent à leurs robes ornées de volants posés à la fille (V honneur. Vers la fin de la même année, elles affectent même des prétentions orientales. Elles se font juives par le costume. Elles portent bien le bonnet a la foll». dans le grand négligé, et passagèrement en grande toilette les toques à la Véronèse à l’occasion du congrès de Vérone; mais le grand genre est de se coiffer avec un turban à la juive. Nous voilà loin des blouses. Leur passage doit être noté cepen dant comme indiquant le triomphe définitif des tailles longues ; car on imagine aisément ce qu’aurait pu être une blouse avec une taille courte.

a dévotion, redevenue en faveur, a dans un certain monde, sur la rive gauche de une influence marquée sur elle en a moins sur la rive droite; de ce côté cependant elle va s’attaquer aux danseuses de l’Opéra, dont elle fait allonger les jupes. La mode s’arrange de l’autel comme du théâtre. 1823 emprunte au pre¬

mier ses corsages en tissu d’or et d’argent dits à la scapulaire, et au second la coiffure, les bonnets et les fichus à la neige, copiés de la jolie madame Pradher. Les turbans a la juive, perdant leur pre¬

Par-dessus à double collet, pantalon fendu > ur le cou-de-pied, chapeau et cheveux à la neige, robe à volant, 1825.

la Seine

la toilette;

mier nom, sont devenus des turbans à la moabite.

L’année 1824 est une année à signaler dans les fastes de la mode, non à cause du deuil pris à l’occasion de la mort de Louis XV III par les gens de la cour et par la petite bourgeoisie voulant se donner des airs,

Manches à gigot, 1828.

Redingote à large collet, chapeau en pèlerine, enupoau clacpie, manteau a la ouiroga, 1821).

Manches à gigot, 1828.

mais à cause d’une monstruosité introduite dans la toilette féminine et destinée à durer plusieurs années ; nous voulons parler des manches à gigo', dénomination ridicule et qui seule aurait dû tenir les dames en garde contre le travers qui les portait à dé¬

former si grossièrement leurs proportions naturelles. Le talent d’une couturière consiste, en 1824 et en 1823, à faire les manches à une seule couture, très-justes du coude au poignet et démesurément amples du haut. Malheur à vous, au spectacle, si vous avez entre vous

et la scène un de ces malencontreux gigots, et que la dame ne soit pas assez charitable pour consentir a l'aplatir! 11 intercepte complètement la vue. Joignez à cela les chapeaux en pèlerine à bords immenses... et alors au fond de la loge, dont les beautés à grand

étalage occupent le devant, vous devez, abrité comme vous l’êtes des émotions de la scène, maugréer un peu, quelque galant cavalier que vous puissiez être, contre les fantaisies parfois singulières du chef-d’œuvre de la création.

Le Français du dix-huitième siècle avait perdu la barbe ; le Français du dix-neuvième l’a retrouvée. C est un des droits de l’homme qu’il ne pouvait mânquer de revendiquer. La nature n’a pas donné ufi menton de femme à un homme de trente ans. Elle a mis de là barbe à son menton comme à celui du bouc. Celui-ci, en sa qualité de bête, a dû la garder; l’horùme, au contraire, en vertu de son intelligence, l'a taillée, l’a rasée, l’a quittée et reprise tour à tour, et, non content d’en faire une occasion de manifester son inconséquence, il en a fait encore un sujet de division, de schisme et de dispute. Bien avant l’empereur Julien reprochant leur menton glabre et efféminé aux habitants d’Antioche, qui, à leur tour, lui reprochaient sa barbe épaisse, le monde barbu se moquait de celui qui ne l'était pas. Et cela a continué jusqu’à nos jours, où l’on n’est pas plus d’accord sur ce sujet que sur tant d’autres. Au douzième siècle, la fantaisie d’un de nos rois de se faire raser le menton contre l’agrément de sa femme nous valut la perte de nos plus belles provinces et une guerre interminable avec l’Angleterre. Les dames ne prendraient pas aujourd'hui la chose aussi au vif qu Eléonore dé Guyenne. Si un grand nombre approuvent ou tolèrent nos mentons barbus, quelques-unes manifestent hautement leur aversion pour cet aspect inculte de notre visage. Quelles que soient les opinions, il faut pourtant reconnaître que la barbe donne de la gravité. Sous ce point de vue elle contribue beaucoup à l’impression que nous font les Orientaux. Mais si elle va à leur ample costume, et surtout à leur cou découvert, elle s’adapte moins bien à notre costume étriqué, et s’encadre tout à fait mal dans une cravate et entre les cornes d’un col de chemise. Les ridicules moustaches des calicots furent un premier acheminement vers ce retour aux lois naturelles. L’invasion de la moustache sur les faces bourgeoises devait se faire avec plus d’ensemble à partir de 1830, avec l’enthousiasme de corps de garde excité dans la garde nationale. Déjà, quelques années auparavant , le camp des romantiques, celui des ateliers et des écoles étaient hérissés de formidables moustaches et de barbes incultes. Des estaminets du quartier Latin, la barbé passa insensiblement au faubourg Saint-Germain, ou elle fut mieux peignée. C’est surtout dans ces dernières années quelle est devenue une mode presque générale. Mais elle est devenue aussi , suivant la manière dont elle était taillée, un signe de ralliement politique, et cela nuira peut-être à sa fortune; car, de nos jours, l'aspect politique n’est pas celui sons lequel les choses se recommandent de la manière la plus aimable. Remarquons que l'Angleterre, qui se met volontiers à l’unisson avec la France en fait de modes, a jusqu’ici complètement résisté à celle-ci.

On pourrait signaler presque à toutes les époques une lutte longue et opiniâtre entre deux modes tout à fait opposées, jusqu'à ce que l’une des deux succombe sous l’autre. Nous l’avons déjà observée entre la culotte et le pantalon , entre la botte et le soulier, entre la queue et la titus ; nous la retrouvons ici à l’occasion de la barbe ; nous allons voir également la discorde au camp des dames au sujet des tailles longues et des tailles courtes, des manches larges et des manches plates. C'est surtout à l’occasion de la coiffure que la division est la plus marquée : les coiffures

hautes ou basses, les nattes et le crêpé, le bandeau et les tire-bouchons restent longtemps en présence et continuent encore en partie à régner simultanément. La coiffure des dames, il faut le reconnaître, est en général simple et de bon goût. Pendant quelques années, à partir de 1823, elle affecta une surcharge maniérée et extravagante. C’était à la fois sur les côtés une masse de boucles épaisses, sur le haut de la tête quatre à cinq coques, des nattes, un diadème de tresses construit de la main du coiffeur, un peigne, pendant quelque temps placé de travers, et des nœuds do ruban juchés au milieu de tout cela. Comme le cuir chevelu ne pouvait pas porter une moisson de cheveux aussi abondante, il fallait en avoir d’emprunt. Une femme modeste ne s’en tirait pas à moins de deux fausses queues et de deux paires d'anglaises ou mèches pendantes qu’on fixait sur les côtés avec des peignes. C’était le beau temps du commerce des cheveux. Dans les foires de Normandie et de Bretagne principalement, où les marchands allaient s’approvisionner, souvent deux ou trois cents jeunes femmes cédaient leur chevelure pour un bonnet ou un tablier.

Costume de bal, boa, toque à la Véronèsé, 18‘>7.

Dans les brillantes réunions, où triomphaient nos beautés aristocratiques, l’ardent jeune homme qui eût donné son sang pour posséder une mèche de cheveux de la femme adorée, ne se doutait pas qu’il se mettait Pâme à l’envers pour les cheveux morts d une fille de basse-cour des environs de Coutances ou de Quimperlé. Du reste, ce commerce dure toujours, et les hommes y sont au moins aussi intéressés que les dames. Le toupet pour un des sexes, laquelle, le bandeau et les anglaises pour l’autre, et la perruque pour tous les deux, sont de droit commun. Grâce à l’habileté de nos artistes, les ans, de ce côté du moins n’ont plus d’irréparable outrage.

Les stratagèmes de la coquetterie moderne ont été poussés aussi loin que possible. Les plus ingénieux mensonges ont été offerts en adoration au monde. Les cosmétiques, l’art du coiffeur, celui du dentiste, réalisent tous les jours les merveilles de la fontaine de Jouvence. Les couturières et les faiseuses de corsets ont élevé la baleine, la crinoline, la ouate et la piqûre jusqu’à la hauteur artistique de la plastique. Au moyen de toutes ces ressources et de ces supercheries, les disproportions d'âge, les inégalités entre la beauté et la laideur tendent tellement à s’effacer, en

apparence du moins, que les femmes âgées finissent par se faire, à cet égard, assez d’illusion pour courir intrépidement les mêmes aventures que les jeunes. Dans les soirées, dans les bals, dans les concerts, dans les fêtes publiques, elles découvrent, ainsi qu’elles, leurs bras, leur poitrine, leurs épaules, avec une naïve confiance en elles-mêmes et une libéralité bienveillante digne de l’âge d’or.

C’est vers cette époque que les femfnes voulurent augmenter de certaines formes que la nature n’avait pourtant pas trop mal dessinées ; c’est toujours le même travers plusieurs fois signalé. Nous les avons déjà vues s’armer de paniers à droite et à gauche ; dans une autre orientation porter un demi-terme en avant et des bêtises en arrière. Vers 1823, c’est encore sur ce dernier côté du diamètre antéro-postérieur, pour parler la langue sévère des anatofnisfes, qu’elles exercent leur imaginative. Dans le principe, elles se contentèrent d’y placer un foulard ou un morceau d’étoffe bouffante mis à cheval sur un cordon ou passé dans le lacet au bas du corset, et, quoi qu’il prit leur en coûter, elles ne craignirent pas de désigner cet appendice sous le nom de polisson. Mais cet embonpoint improvisé chaque jour à l’heure de la toilette était exposé à des déformations, malgré toutes les précautions pour ne pas l’affaisser contre le dossier des sièges, et pour le relever en rejetant les fronces en arrière quand elles se levaient. Les lingères et marchandes de modeS s’en emparèrent, entreprirent de le régulariser, et

Per adombrar, per onestar la cosa,

l’appelèrent une1 tournure. Désormais la majeure partie des dames, pour mieux se cambrer les reins, s’approvisionnèrent de tournures toutes faites, où ni la nature ni l’art n’avaient rien à voir. C’est ainsi que, de fantaisie en fantaise, les femmes en vinrent à n’être plus que des poupées bizarrement construites. La vraie beauté doit être fidèle aux caractères originels de la race. Bien n’est absolu dans la nature, et les développements singuliers qu’elle a donnés aux formes des femmes bosehimaùes prouvent qu’elle s’inquiète peu, après tout, des règles d’une esthétique étroite. Libre à elle de varier ses moules. Mais nous devons rester dans celui où elle nous a mis. La Vénus callipyge ne doit pas surfaire ses qualités au point de rivaliser avec fa Vénus hottentote, sous peine de les voir disparaître.

Cependant , des considérations hygiéniques ét les avis répétés des médecins contribuèrent à modifier peu à peu la toilette féminine. Les robes décolletées et les manches courtes, généralement adoptées sous l’Empire, furent, sous la Restauration, réservées pour les bals et les soirées. De jour en jour, hommes et femmes accordèrent de plus en plus à l’hygiène. L’usage si répandu aujourd’hui de la flanelle sur la peau, des doubles chaussures contre l’humidité, etc., attestent des soins plus prudents. C’est aussi dans cette vue que les dames se sont définitivement mises en possession des pantalons. Déjà, en 1822, quelques élégantes de la Chaussée-d’Antin avaient voulu faire adopter la mode turque des longs caleçons de mousseline, portés par les enfants; mais, chose singulière, les courtisanes seules adoptèrent cette mode décente; il n’en fallut pas davantage pour la discréditer. Nos saisons inconstantes ont eu raison de ces scrupules.

Le sacre de Charles X , en 1823, donna de l’impulsion au luxe et à la recherché des parures. A tous les grands bals donnés à cette occasion , on remarque la richesse des bijoux et des toilettes. Les broderies, les semis d’or et d’argent brillent sur toutes les

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