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CHAPITRE XXXII

LA MODE

robes, l’or ruisselle sur les écharpes en gaze lamée, sur les turbans, sur les toques béarnaises, sur les résilles espagnoles. Les dames étincellent de diamants. C’est vers cette époque que naît la mode de se poser en mère de famille avec tous les portraits de ses enfants en médaillon sur des bracelets. La Dauphine in-

tentatives rétrogrades

Cheveux en bandeau, cheveux en touffes, 1830-1831.

flue sur la mode sous le rapport de la richesse et de la sévérité de sa tenue, plus que par son goût. Elle s’est débarrassée de sa toque à la Cendrillon avec laquelle elle fit son entrée à Paris , et qu’elle prenait sans doute alors pour une ébouriffante nouveauté, tandis que c’était déjà une vieillerie oubliée depuis

Mantëlèt, manches à la folle, manteau à fausses manches, 1835.

plusieurs années; mais à travers les transformai ions de son costume, elle reste toujours fidèle à un goût suranné. La duchesse de Berry représente le parti jeune et novateur dans la mode; elle ne s’ensevelit pas, comme sa belle-sœur, sous des (lots de dentelle.

Louis XVIII, la voyant très-décolletée, lui dit un jour :

Prenez garde, ma fille, votre robe tombe ! — Les élé¬

gants vont au bal en culotte courte, en bas de soie blancs, avec des souliers très-découverts à boucles d'or. Les élégants de second ordre portent le pantalon collant fermé en bas par trois boutons, ou demicollant avec le sous-pied dans le soulier. Le bon genre est de mettre deux gillets de piqué blanc l’un pardessus l’autre. Les

dans le costume, telles quo la poudre, l’épée, l’habit à la française, ne s’étendent pas beaucoup au delà du cercle de la cour.

La bourgeoisie qui veut s’y mêler y montre plus de zèle que d’adresse. Au bal de la ville, en 1823, quelques danseurs paraissent assez embarrassés pour ôter ou pour remettre leur épée , et ne réussissent qu’à déchirer plusieurs robes.

Les événements du moment fournissent toujours des noms aux modes nouvelles : à l’occasion d’un crime horrible, les femmes habillent leurs petites filles avec des blouses à la l’a p avoine ; à la mort d’un illustre tragédien, elles portent des manchettes à la Tdlrrta. Bientôt, les Osàges ont la vogue; le brun osage l’emporte sur toutes les autres couleurs; puis vient le grand succès de la girafe; les manches à la girafe sont ce qu’il y a de mieux porté. Le théâtre fournit les corsages à /’ Yclca, les pèlerines à la vieille de la jolie madame Pradher. La mode emprunte bien aussi quelque chose aux auteurs anglais, au roman chinois d’iu' kiao-li. Elle fait des chapeaux de soie V Édit k , d’après dith au cou de cygne représentée nu - tête dans la bataille d’Harold, et des éventails à la Bis. son, d’après un héros qui s’est fait sauter en l’air plutôt que de rendre son navire. Mais qui se chardans

ses créations incessantes, la nomenclature de la mode, qui, de jour en jour, devient plus variable et plus ambitieuse? Si, en 1820 , nous entrons dans les magasins de Delisle, nous trouvons une foule d’étoffes diverses : des japonnaises, des aïe ml iras, des pékins, des popelines, des velours d’Ispahan, des gros d’Orient, des stokolines, desméotidès, des mandarines, de la melchtaline, de la silénie, de la zinzôïine, du bazazinkoff chinois... Des noms nouveaux pour de vieilles choses, c’esf Ta un des secrets de la mode; les noms sont plus faciles à trouver que les objets. Parmi les inventions peu heureuses de cette épo¬

que, rappelons les barets pour la chambre, formés d’un foulard monté sur une baguette d’osier. Ce caprice féminin était par trop bon marché; il ne dura pàs.

Que les dames portent, en 1829, des bijoux et des chaînes d’argent au lieu de chaînes d’or ; que leurs

Pèlerine à la vieille, manches à la girafe, 1834.

cheveux soient (les bandeaux ou des anglaises; (pie leurs robes aient des volants ou n’en aient pas... tout cela n’a qu’une importance secondaire dans l’histoire de nos modes. Ce qui esl plus important, c’est le goût pour les formes volumineuses de toute espèce qui règne à la fin de la Restauration : les tournures, les

Chapeau bibi, manteau à pièces, 1832-1833.

gigots et les passes démesurées des chapeaux, rappellent, les anciennes calèches. Quand , après un certain laps de temps, on retrouve dans des tableaux des modes surannées, on s’étonne de leur mauvais goût, et cependant on y revient bientôt, et elles sont proclamées dé nouveau comme le type de la fine élégance. Ces manches-gigot avaient été en honneur à la

cour de Catherine de Médicis; ces tournures n’étaient-elles pas aussi ridicules et, en tout cas, moins décentes encore que les paniers du temps de Louis XVI? les mantilles étaient-elles différentes des mantelets? les carcans ne tenaient-ils pas la place des parfaits contentements?

Qui eût pu prévoir, au commencement du siècle, que trente ans après, vers 1834, une jeune femme, pour être à la mode, devrait, à l’exemple de sa bisaïeule, revêtir une robe de pékin chiné , mettre sur son cou une fontange, à ses bras des mitaines de filet, à son corsage un point d’Alençon? Encore, si les vieilles modes de bon goût seules renaissaient de temps a autre, ce retour au passé, profitable à l’élégance, aurait son piquant et son intérêt. Mais ces grossiers contresens déjà condamnés, ces altérations volontaires de la structure naturelle, comment peuvent elles se reproduire et persister si longtemps? Dieu a créé la femme, son plus bel ouvrage, et, depuis, il

( hapeau à l'Edith, manches à l'imbécile, corsage a la Y^\a, 1830

yeux et vous éborgnent, on se coiti'e comme des poules normandes; ordonne-t-elle de porter des besicles, on est aveugle; de tenir un lorgnon dans le coin de l’œil au risque de faire la plus laide grimace, on le tient dans son œil et on fait la plus laide grimace; de bégayer, on bégaye ; de ne pas entendre, on est sourd; d’être distrait, on oublie toutes choses; de s’étrangler avec sa cravate, on s’étrangle; d’être maigre, on boit du vinaigre; d’être pâle, on se fera saigner... La mode est une religion qui a de nombreux fervents et qui compte des martyrs.

Mais pourquoi nous arrêterionsnous plus longtemps à glaner quelques détails insignifiants et futiles dans les modes changeantes , sans caractère , sans physionomie marquée, de plus en plus arlequinisées par le caprice, de la fin de la période à laquelle nous sommes arrivés? Hâtons- nous plutôt. Voici une révolution qui s’avance. Une monarchie va encore une fois s’écrouler sur notre sol et une dy-

notre part dans ces transformations grotesques. — Sans plus d’égard pour les coupes naturelles du corps, un jour, nous descendons notre culotte au milieu du mollet; un autre jour, comme Gros- Guillaume, nousmettons notre taille à la hauteur du milieu des cuisses; tantôt ;ilet a

gueur d’un rabat, tantôt il acquiert celle d’une redingote, et la redingote celle d’un spencer.

C’est la mode ! 11

n’y a sorte de gène qu’on ne supporte en son nom. Veut-elle que les cheveux tombent sur les

cotumcs d'enfants, 1833-183G.

nastie disparaître. Le luxe et l’élégance vont-ils aussi disparaître avec elle? Quelle est cette royauté nouvelle qui s’avanceen frac bourgeois, en chapeau gris et un parapluie à la main? Quels sont ces ministres en vieilles redingotes, ces nouveaux Roland de la Plâtrière, sans boucles à leurs souliers ! La mode effarée est prête à répéter le mot de Dumouriez : Tout est perdu ! Mais elle se remettra bientôt de son alarme. Toute cette cohue bourgeoise qui se précipite dans le palais des rois en a peut-être fait fuir quelques costumes de chambellans; mais elle va bientôt s’exalter au luxe et à la splendeur, pour se mettre à la hauteur de ses nouvelles destinées. La femme du banquier et du fabricant voudra jouer à la duchesse. La beauté, n’est-ce pas une noblesse , une royauté? Le beau sexe n’épargnera ni soie, ni velours, ni hermine , ni diamants, ni riche parure pour aller à la cour.

La révolution de 1830 dérouta un instant le luxe et l’élégance parisienne. Les habitants du faubourg Saint-Germain quittèrent Pa-

Costunies d’enl'auts, 1833-1834.

n’a plus rien produit; il s’est reposé. Mais la couturière la fait et la redéfait sans cesse à sa guise. Et nous, sexe imbécile, comme si nous ne savions rien de l’œuvre de Dieu, nous nous mettons à adorer les caricatures estropiées par cette artiste maladroite. Pour que la femme nous paraisse séduisante, il faut tantôt qu’elle soit coupée en deux, comme une guêpe, au milieu du corps; tantôt qu’elle porte en brassière la ceinture de Vénus ; nous la voulons un jour en gaine; un autre en cloche, boursouflée par ici, plate par là, étirée, enflée, bossuée, déformée de toutes les manières. Nous ne connaissons plus sa grâce naturelle, nous ne connaissons que sa grâce empruntée.

A force de vivre au milieu de ces mensonges, il semble que nous acceptions pour vraie la plastique de la couturière à tous les étages du corps humain. Pourquoi ces laideurs , ces monstruosités ? C’est la mode ! Avec ce mot, on a raison de tout. Femmes et hommes se précipitent dans la servitude ! Car, nous aussi, nous prenons largement

Pantalon (le cheval garni de daim, habits, pantalons et redingotes ajustés, 1833 à 183G.

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