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CHAPITRE XXXII. — LA MODE

ris et allèrent s’enfermer dans leurs châteaux. Les hôtels furent désertés, et l’on fut réduit aux bals des fonctionnaires donnés pour soutenir le gouvernement. Mais bientôt la banque et la bourgeoisie affichèrent une splendeur inouïe, et le luxe ne fit cpie passer d’une rive sur l’autre , la chaussée remplaça le faubourg.

Ce qu’on appelait jadis la mode n’existe plus au¬

jourd’hui. Il n’y a plus de type de vraie élégance. Chacun entend l’élégance et la mise à sa manière. Pour les hommes, elle vise à la simplicité. Malheureusement on a dépassé le but: du simple on a été au négligé , du négligé à l’absence complète de tenue. Nous sommes aussi loin que possible de l’axiome de Brummel : « La beauté de l’homme comme il faut doit marcher à six pas devant lui. » Personne, de nos

jours, n’oserait afficher la recherche coquette de Carat ; mais on a toute sorte d’audace en fait de vêtement de matelot ou de palefrenier. L)e chute en chute, nous en sommes venus, pour le vêtement français, au paletot , ignoble camisole de laine sans tournure.

Nous allons passer rapidement en revue les modifications diverses du costume depuis 1830 jusqu’à nos jours. — Les femmes quittent leurs chapeaux à grande

Manches plates, bandeaux à la Malibran, cheveux en anglaise, nattes à la Berthe, mantelet à la.bonne femme, 1 837 à 1840.

passe pour adopter le bibi. Ce capricieux petit chapeau devient bientôt une mode aussi générale que celle des gigots. Niais il a besoin d’être entouré du luxe qui dénote la femme distinguée. Il s’avilit avec l’entourage d’une toilette vulgaire. — A côté du bibi des dames règne le chapeau gris des hommes, cher aux bousingots, sorte de calicots démocrates de l’année 1832. Le chapeau gris a les honneurs de la per¬

sécution politique; il est tenu pour suspect en Lombardie, et proscrit même dans le duché de Modène. Il recouvre la plate et longue chevelure à la Périnet- Le clerc, à laquelle font bientôt concurrence de popularité les cheveux ras a la mal-content. — Dans l’été, les dames adoptent les chapeaux de paille cabas ou paillasson à grosses tresses. Les fines tresses d’Italie conservent toujours cependant leur valeur auprès des

élégantes; mais les modistes les mutilent pour leur donner la forme étroite et pointue à la mode. Quelques femmes ont le bon esprit de consulter l’air de leur visage pour la manière de se coiffer ; le plus grand nombre se soumettent à la vogue du moment. Ainsi, vers 1830, ce sont les énormes paquets de tirebouchons sur les tempes qui sont généralement portés; plus tard viennent les bandeaux à la Malibran

Robe de chambre à la Permet- Leclerc, surtout de chambre à la grecque, robe de chambre châtelaine a cordelière, robe de chambre renaissance, costume du matin a la Boyard, 18,17 à 1840.

dans Othello, et les nattes à la Berthe, avec accompagnement de ferronnière sur le front. En 1837, ce sont, à leur tour, les tire-bouchons et les anglaises ui l’emportent sur les bandeaux plots ou bouffants et sur les berthes ; en 1839, les frisures à la neige font concurrence aux berthes, aux clotildes et aux anglaises. Dans ces dernières années, les tire-bouchons ont pris une longueur démesurée ; ces ring tels pen¬

dants, que nous imitons des Anglaises, sont appelés par notre peuple moqueur des oreilles de chien. — Vers 1830, les manches de robes, les fameux gigots, ont une ampleur excessive, mais qui va augmentant encore, et devient tellement ridicule, qu’ils prennent, en 1834, le nom de manches a la Jolie. Les noms même qui contiennent la censure la plus amère du travers ne font fias peur : les élégantes se parent avec

des manches à l’imbécile , espèce de gigots renversés dont le renflement était placé sous l’avant- bras. Une mode qui tombe dans l’exagération est près de finir. Le gigot régnait partout, tellement que l'Opéra- Comique se crut obligé d’en affubler les Écossaises de la Dame blanche. Mais, un jour, la lutte s’établit entre les manches plates et les gigots, qui finirent par disparaître en 1836. L’influence de l’habitude est

telle , que les premières femmes qui portèrent des manches plates semblèrent déshabillées. On aurait presque dit que ce fut une indécence de revenir aux proportions naturelles du bras. Cette révolution nouvelle est suivie, comme il en est toujours ainsi, d un moment d’anarchie. On voit à la lois des manches larges, étroites, plates, avec ou sans jockey, a crevées, à spirales. Les pèlerines perdent aussi de leur ampleur extrême.

Les goûts moyen âge et renaissance , qui se prononcent de plus en plus, ramènent les corsages en pointe et à cordelière , et avec eux les manches à la Berthe ou à la Clotilde, ouvertes dès l’épaule et retenues par une agrafe à la saignée, l’avapl-bras restant nu ; ainsi que celles dites a la Marguerite d' Alençon ou à la Françoise de Foix. Us ramènent également la mode des châtelaines , ces gros crochets d’or que les dames attachaient à leur ceinture pour y suspendre, au moyen de longues chaînes, les clefs du cellier, du buffet , de l’armoire à linge. Nos Parisiennes s'en font une parure, et y suspendent leur petite clef de piano ou de boite à gants. Les châtelaines authentiques sont celles qui ont le plus de prix; on se les dispute chez les marchands de bric-à-brac. En 1839, X escarcelle, petite gibecière, revient à la mode. Les éventails peints par Watteau, Boucher ou Barbier,

sont également un objet de grand luxe. Cette nouvelle mode fournit à l’industrie une branche fructueuse de fabrication. Mais ce sont les vieilles dentelles surtout qu’on se met à exhumer avec un soin curieux. Heureuses les jeunes femmes qui ont conservé par curiosité les dentelles de leurs grand’mères ! Point d' Angleterre ou d'Alençon, Mali nés, Valenciennes, s’emploient à profusion depuis la circonférence d’une robe jusqu’aux sinuosités d’une chemisette; depuis la garniture du mouchoir brodé jusqu’à celle de la simple chemise de nuit. Les dentelles ont un concurrent ou un auxiliaire, comme on voudra, dans la guipure Encore un vieux mot et une vieille chose pour une mode nouvelle. On se met partout en quête de guipures, comme on est depuis longtemps en quête de bahuts, de fauteuils sculptés à dos ogival, de tables à pieds tors, de vieux panneaux, de vieux saxe, de vieux sèvres, de potiches chinoises; car la manie de l’époque est la prétention à être artiste. Chacun veut être meuble renaissance. Que de curieuses histoires n’auraient pas à nous raconter toutes ces guipures qui viennent, sous le nom de berlhes, orner le sein des femmes ! A combien de rapprochements singuliers ne donneraient-elles pas lieu dans nue brillante réunion! Celle-ci a paré un autel, celle-là a traîné sur les bottes d’un raffiné de Louis XIII, d’Athosou d’Aramis; l’une

provient de l’aube du cardinal de Retz ou d’une fraise de Sully; le dessin de celle-ci est pris d’un rabat de Fénelon ou d’un bonnet de Ninon. Quel pêle-mêle épiscopal et galant ! — Quelques femmes essayent de revenir aux robes à queue... On essaye aussi de se poudrer; gare les paniers!... Mais on ne pourrait ni s’asseoir à deux dans nos canapés, ni à un dans nos fauteuils. Notre monde moderne est trop petit pour permettre un tel encombrement. La fantaisie rétrospective est obligée de s’arrêter. D’ailleurs la mode tournait alors, dans ce qu’elle avait de plus excentrique, au type lionne ou tigresse , type féminin, vêtu d’un paletot, armé d’une cravache, et fumant le cigare. Portez, avec cela, de la poudre et des paniers! naviguez sur le fleuve de Tendre ! Les dames se dédommagent de l’absence des paniers avec l’abondance des garnitures, des falbalas, des volants surétagés.

La lutte s’établit entre les châles et les manteaux, devenus nationaux ; ils finissent par se partager le domaine de la mode. A côté des modestes manteaux en drap de la petite bourgeoise, viennent les manteaux élégants de Gagelin, les boyards, les kiermoloffs, les tobolskys. Le cachemire de l’Inde, quoique maladroitement altéré par les fabricants du Kachemir travaillant d’après des dessins envoyés de Paris,

1837 à 1840. Costumes d'Iiomint1

conserve toujours à part son prestige et sa dignité, comme ces choses qui, n’ayant pas une beauté conventionnelle, triomphent en tout temps du caprice de la mode. Mais, s’il convient aux grandes femmes, il engonce les petites. D’ailleurs il n’est plus de bon ton de se draper dans nu cachemire; on le pose sur les épaules, et il doit y rester étendu et tombant comme sur un porte-manteau. Le crêpe de Chine, en faveur en 1838, surtout le blanc à longs effilés, invite au contraire à plus de liberté. Il ne doit pas être porte languissamment, sous peine de tomber dans le genre bonne femme. La souplesse de son tissu lui permet de se mouler sur la taille et de dessiner les formes. Ses ondulations doivent avoir leur poésie, et trahir dans celle qui le porte un de ces caractères de femme qu’il ne faut pas laisser mourir sans confession. Le tartan remplace, pour les modestes bourgeoises, le cachemire en bourre de soie. 11 tombe rapidement, avec le cabas, dans le domaine des cuisinières.

Une mode (pii fait fureur, suivant l’expression consacrée, c’est celle des écharpes en taffetas noir placées carrément sur les épaules des dames. Mais ce vêtement de goût espagnol est trop simple, trop bon marché pour s’établir définitivement. 11 doit disparaître devant le besoin de changement qui nous est naturel; celte fixité ne va pas à notre nature. Les femmes et les fleurs sont ce qu’il y a de plus charmant sur la terre; la vivacité des couleurs, la variété infinie des

nuances doit être un apanage de la parure des premières, comme elle est un don naturel pour les secondes. Ce qui domine le plus dans la toilette féminine, c’est le châle et le manlelet en tulle pour l’été, et pour l’hiver le manteau et le mantelet eu velours ou en soie, en satin blanc ou rose, garni de cygne, charmante enveloppe de la blancheur d’une jeune poitrine à l’issue d’un spectacle ou d'une soirée. En j 83G, un burnous, ou manteau algérien, fait son apparition et est très-remarque par les dames à la sortie des Italiens. Bientôt elles veulent tontes avoir des burnous en mérinos blanc. Le véritable burnous importé par nos officiers d’Afrique est adopté par les hommes, et perd bientôt son caractère original entre les mains de nos tailleurs.

Pour le négligé, la soie a remplacé les indiennes, les jouys, les percales d’autrefois; le velours, devenu de pins en plus commun, est descendu dans la rue sans voiture. Qui pourrait énumérer l’extrême variété de riches étoffes que font fabriquer les maisons de nouveautés ! Si l’on entre dans les magasins de I)elille, on trouve alors du gros de Tyndaris , de Sùlon, du chiné de Tyr, de l’ombré Olympique, de Mégarie, de Perscpolis , de l’ombrine de Nubie, du foulard Memphis, des points d ’ Arménie, du glacé d’Héloré, de l'armure N Ethiopie... Sommes-nous à Alexandrie du temps de Cléopâtre, ou visitons nous à Rome, à la suite de Poppée, quelque riche boutique du quartier

Argilchtm .oii elle est entrée pour faire des emplettes? Les journaux de mode, quelque multiplies qu’ils soient, ne peuvent suffire à indiquer jour à jour toutes les transformations que madame Herbault (ait subir ii ses turbans en cachemire d’Alger et de Constantine ou en étoffes tissus d’or, celles des chapeaux de mesdames Beaudrant et Alexandrine, pas plus qu’ils ne font connaître toutes les formes variées des robes des Palmyre et des Camille. Le luxe des marchands s’est mis à 1 unisson de celui des acheteurs; la boutique était devenue un magasin, elle devient un salon d’un ameublement somptueux.

En 1838, les dames portent les coiffures extrêmement basses et tombant sur la nuque ; par suite, les chapeaux sont rejetés tout à fait en arrière, et la tête reste à découvert. Les bonnets reviennent et restent définitivement à la mode. Autrefois, quand on disait d’une femme qu’elle portait déjà des bonnets, c’était le signalement d’un certain âge. Grâce à la petitesse qu’on leur donne, les jeunes minois, qui feraient mieux de s’en tenir à la coiffure en cheveux, s’en parent cependant à leur tour. Ce long règne commence en I83G avec les bonnets à la Charlotte Corday. Quant aux robes, elles vont toujours en augmentant d’ampleur, bien que les manches plates aient définitivement triomphé. Il faut quatorze mètres pour habiller la moindre bourgeoise s’habillant avec sept autrefois. La tendance générale de la toilette féminine est l’exa-

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