LA PLACE DU CARROUSEL ET LES PONTS DES ARTS, DU CARROUSEL ET ROYAL
La place du Carrousel. — Le jardin de Mademoiselle. — Carrousel donné par Louis XIV le 5 juin 1622. — Décoration de la place pour cette fête. — Vigarini, ingénieur du roi. — Les costumes. — Les quadrilles. — Le duc de Grammont, maréchal de camp du carrousel. — Les timbaliers et les trompettes indiens. — Les devises. — Devise du roi. — Richesse du vêtement du roi. — Place de la Fraternité. — Napoléon décrète l’érection d’un arc de triomphe sur la place du Carrousel. — 1 lan de l’arc de triomphe de la place du < arrousel. — Passage dans la sens de l’épaisseur. — Décoration
extérieure de ce monument. — Le char et les bas-reliefs Les trois batailles de la place du < arrousel. — Monument de Georges Farcy. — L’hôtel de Nantes. — Le plan de Percier et Fontaine
pour l’achèvement du Louvre. — Décret du gouvernement provisoire relativement à l'achèvement du Loin re. — I.es 25 millions décrétés le 12 décembre 1852. — Etat actuel des travaux de la place du Carrousel. — Plan des travaux d’achèvement du Louvre. — Ordonnance générale du plan de M. visconti.— Le bude-bght de ta place du Carrousel. — Le pont Roy al.
— Le bac de 1632. — Pont Barbier. — Superficie du pont Royal. — Les fêtes nautiques près du pont Royal. - Les joutes. — La fête vénitienne sur la Seine. ■ — Illumination du bassin delà Seine. — Le pont du Carrousel. — Les quatre statues de M. Petitot. — L'Abondance, /' Industrie, la Ville de Paris, la Seine. — Le pont des Arts.
Reprenons maintenant notre voyage un instant interrompu.
Entre le Louvre et le palais des Tuileries s’étend, immense trait d’union , la plus vaste place peutêtre qui soit en Europe. C’était autrefois un terrain vague qui existait entre les anciens murs de Paris et le palais des Tuileries ; on y plaça en 1600 un jardin nommé plus tard le jardin de Mademoiselle , parce que mademoiselle de Montpensier habitait le palais des Tuileries et possédait ce jardin, qui fut détruit en 1633. Louis XIV choisit cet emplacement pour y donner, le 3 juin 1625!, une fête composée de courses et de ballets. Cette fête, désignée sous le nom de carrousel, donna son nom à cette place; voici en quels termes un écrivain qui a eu entre les mains la notice de ces fêtes conservée à la bibliothèque de Versailles, raconte les splendeurs des carrousels du grand roi.
La notice, dit M. A. de Meilheurat, ne donne que fort peu de détails sur ce curieux carrousel, et il faut, pour en avoir une idée exacte, étudier les dessins et réunir en un faisceau les diverses notes placées au bas des pages. C’est ce que nous avons fait avec patience. La notice nous apprend que Colbert fit graver les estampes de la marche , des habits , des devises, des courses et de tout ce qui composa la fête donnée par Louis XIV. Le duc de Grammont fut nommé maréchal de camp du carrousel. Des nations de toutes les parties du monde sont représentées dans ces jeux avec leurs costumes bigarrés de la façon la plus originale. On forma cinq quadrilles, chacun avait un chef et dix chevaliers avec leurs officiers et leurs équipages. Louis XIV voulut être le chef des Romains, qui marchèrent les premiers. Le second quadrille était composé de Persans, le troisième de Turcs, le quatrième d’indiens et le cinquième de sauvages. La place Royale, où plusieurs carrousels avaient été donnés, fut trouvée trop petite , et l’on choisit la grande place qui fait face aux Tuileries, Un camp de 43 toises y fut dressé en carré formé de doubles barrières distantes l’une de l’autre de 15 toises, pour le passage des quadrilles. On dressa des échafauds non loin de la dernière barrière. Ces échafauds environnaient le camp , et l’amphithéâtre pouvait contenir quinze mille personnes assises sur quatre rangs de grands degrés, dont le premier était élevé de 8 pieds de terre et le dernier de 16 pieds. Le quadrille du roi devait se trouver placé au milieu de sa milice , et les quatre coins de l’amphithéâtre étaient réservés aux quatre autres quadrilles. L’échafaud élevé pour les reines et les princesses était de deux ordres d’architecture, dorique et ionique, et enrichi d’un double rang de pilastres et de colonnes de marbre dont les bases et les chapiteaux étaient d’or, ainsi que les frises , les balustrades et les autres ornements. Mais ce n’était là que le prélude des magnificences.
Deux grandes figures en relief décoraient les côtés de ce fronton : l’une représentait la guerre, et l’autre la paix. La première siégeait sur des trophées d’armes; des instruments de toute espèce, appartenant a différents arts, entouraient la seconde. Vigarini y avait mêlé divers ornements de son invention. Ce Vigarini était ingénieur du roi, et avait la direction de toute cette pompe , sous les ordres du duc de Grammont. Le jour du carrousel arrivé, des compagnies des régiments des gardes suisses et françaises furent échelon¬
nées depuis l’hôtel de Vendôme jusqu’à l’entrée de l’amphithéâtre. Les rues Richelieu, Saint-Honoré et Saint Nicaise avaient l’aspect le plus animé. Le roi se rendit à l’hôtel de Vendôme, suivi des quadrilles et de leurs chefs, et ne tarda pas à paraître au rendez-vous général. Les reines prirent place avec les princesses sur leur échafaud. Le dais était de velours violet, avec de grandes fleurs de lis, d’or, ainsi que le tapis et les carreaux qui étaient sous leurs pieds et couvraient l’appui de la balustrade. Au-dessous étaient les juges de camp, les maréchaux d’Estrées, du Plessis, de Villeroy et d’Auinont; puis venaient les ambassadeurs et les ministres étrangers.
La marche était superbe : le maréchal de camp général s’avançait accompagné de Vigarini, d’un timbalier, de deux trompettes, d’un écuyer et de six pa-
Louis XIV au carrousel du 5 juin 1622.
ges; huit chevaux de main suivaient, menés chacun par deux palefreniers; les palefreniers étaient suivis de deux timbaliers, de quatre trompettes et de dix estatiers.
Le maréchal de camp général était vêtu à la romaine , d’un habit en broderies d’or et d’argent sur un fond de satin couleur de leu, les brodequins étaient de même couleur, et le tout garni d une quantité innombrable de rubis ; des pierreries ornaient son casque ombragé d’un bouquet de plumes couleur de feu et portant au milieu une aigrette noire. Sa main tenait le bâton d’or du commandement. Le harnais de son cheval était brodé d’or et d’argent, avec de grandes aigles et garni de rubans, ainsi que les crins et la
queue. Quatre aides de camp étaient à ses côtés.
Le duc de Luxembourg , maréchal de camp du quadrille de M. le prince de Condé, venait après, et était vêtu à la turque; il était suivi du général Coquet, habillé à l’indienne et remplissant la charge de maréchal de camp de M. le duc d’Enghien; M. le chevalier de Grammont , faisant l’office de maréchal de camp de M. de Guise, représentait un sauvage de l’Amérique. Cette troupe splendidement vêtue ayant fait sa comparse devant l’échafaud des reines, le maréchal de camp général examina les barrières et les objets destinés aux jeux, puis envoya avertir le roi qu’il pouvait commencer sa marche ; il plaça sa suite des deux côtés de l’échafaud des reines , distribua les postes des quadrilles à leurs maréchaux de camp, et vint à l’entrée de l’amphithéâtre pour y recevoir les quadrilles.
Rien n’égale l’éclat que devaient avoir ces quadrilles, dont les riches cavaliers étaient couverts de plusieurs millions de pierreries. Figurez-vous un immense amphithéâtre garni des personnages de la cour la plus biillante de l’Europe. A leurs pieds, cinq quadrilles étincelants d'or et de rubis; les costumes les plus splendides et les plus bizarres, la variété des couleurs, les devises peintes sur les écus, les harnais resplendissants des coursiers, les casques d’or et d’argent couverts de plumes couleur de feu, lesmanteaux de satin doublés de toiles d’argent, les panaches multicolores, les banderoles ornées d’aigles d’or, les tonnelets à bandes brodées, les crinières flottantes liées d’écharpes argentées , les habits de brocart semés d’écailles d’argent, les lambrequins taillés en écailles de satin, les épaulettes d’où pendaient des campanes de diamants, les cuirasses ceintes de roses, de rubis et d’agrafes de diamant , les coiffures de satin incarnat doublé d’hermine , les banderoles de satin blanc, les carquois d’argent émaillés d’incarnat desestafiers persans, les vestes parsemées de rubis, les turbans de toile d’argent rayée de bleu du timbalier turc ; les croissants de pierreries, les superbes aigrettes, les caparaçons en peau de lion, les agrafes de turquoise mêlées aux diamants, et retenant des étoffes d’argent oii couraient des filets d'or; tout cela n’était-il pas étourdissant? A cette magnificence se joignaient les excentricités les plus curieuses.
La coiffure des timbaliers et des trompettes indiens se composait d’un grand perroquet que flanquaient deux oiseaux de même espèce placés sur les épaules du cavalier. Puis venaient les timbaliers et les trompettes américains avec leur bonnet de coquilles et de corail , et leurs manches formées decailles de poisson. Des Maures paraissaient, suivis de singes et d’ours; et, au milieu de ces singularités, brillaient les colliers d’argent, les vêtements d’hermine, les écharpes d’or et les plastrons ornés de perles. On voyait encore là les estafiers et les palefreniers sauvages , dont l’habit était une peau de tigre se relevant vers la tête en grand capuchon , et dont les pieds se nouaient autour du cou en forme de cravate. Pour compléter la mascarade, une couronne de feuilles de vigne entourait le formidable capuchon, et le bras du sauvage, armé d’une massue, était ceint d un bracelet de feuillage. Les palefreniers représentaient des satyres, et leur cheval portait une grande corne au milieu du front, Le casque de l’écuyer était fait d’or, en
3iO
forme de tète de monstre, et son habit était de lames d’argent, où brillaient des yeux de dragon. Une peau de singe coiffait le page sauvage , dont le corps était vêtu d’une peau de tigre; et pour caparaçon, son cheval avait une peau de poisson de mer avec des lames d’or clouées dessus. Le coursier du maréchal de camp de ce quadrille était mieux partagé : une peau de panthère couverte de feuillages d’or et de pierreries formait son caparaçon.
Les devises n’étaient ni moins curieuses ni moins variées que les costumes: sur celle du roi brillaient ces mots : Ut vidi vici , couronnés d’un soleil. Le comte de Vivonne avait choisi un miroir ardent, avec ces paroles flatteuses à 1 adresse oe Louis : lua munera jcicto (Je répands tes présents). Lu aigle regardant le soleil était la devise du comte de Navailles ; elle portait ce seul mot : Probasti (vous m’avez
éprouvé). Plus ambitieux , le comte de Saint-Agnan avait pris un laurier regardant le soleil ; le comte de Lude avait un cadran exposé au soleil; le comte d’Armagnac, une couronne de laurier avec ces mots: Hic labor, hic merces. La devise du marquis de Richelieu était l’une des plus ambitieuses; elle se composait d’une fusée ardente qui signifiait : Je brûle pour m’élever.
Les devises des autres quadrilles n’avaient pas une prétention moins haute que celles du quadrille du roi. Monsieur joignait ces mots à une magnifique lune : lino sole ininor (le soleil seul est plus grand que moi). Le marquis de Villeroy avait adopté un dard entouré de laurier; le marquis de Bellefond, une abeille qui vole sur un parterre, avec ces simples paroles: Une sans plus. — A la bonne heure ! — Le duc de Coudé avait pour emblème un croissant sur lequel était
gravé : Crescit ut aspicitur; le marquis de Charmasel, une couronne de palmes, avec cette phrase : « Ce qui est facile ne me plaît pas » La devise du duc d’Enghien se composait d’une grande étoile ornée de ces mots: Mngno de lumine lumen. Venaient ensuite le phénix du comte de ltoye, le miroir ardent du duc de Sully. La devise la plus ingénieuse était celle du marquis d’Oüilly; c’était un rosier et un soleil, avec ces mots : Regardez-moi, et je fleurirai. Le duc de Guise, chef des sauvages, avait choisi un lion terrassant un tigre. La devise du marquis de Mirepoix était la plus sombre; elle se composait d'un laurier et d’un cyprès: «Vaincre ou mourir. »
Quel que fût l’éclat de tous ces chevaliers, leur vêtement était loin d’égaler la richesse de celui du roi.
Louis était vêtu à la romaine, d’un corps de brocart d’argent brodé d’or, dont les épaules et le bas du
:iiriiiin!ir'iir1iiri|[irÎHiriiiniie'il
mm.
WfiS!
État actuel de la place du Carrousel ; vue du château des Tuileries et de l’arc de triomphe du Carrousel.
buste étaient terminés par des écailles de brocart brodées d’argent, avec de gros diamants enchâssés dans la broderie et bordés encore d’un rang de diamants; aux extrémités de la gorgerette, ornée de 44 roses de diamants, se joignaient par des agrafes de diamants les épaulettes, au bout de chacune desquelles pendait une campane de diamants remplie de pendeloques étincelantes; trois bandes couvertes de 120 roses de diamants extraordinairement larges et jointes par dedans avec trois grandes agrafes de diamants ceignaient sa magnifique cuirasse.
Sur le haut des manches, 24 roses de diamants brillaient sur le brocart d’or et faisaient le tour des bouts de manche; de cette manche sortait une manche bouffante de toile d’argent, dont le poignet était enrichi d’un bracelet de diamants. La ceinture se composait de 54 pièces de chaînes de diamants d’une extraord i n ai re grosseur .
Le casque était d’argent, à feuillage d’or, enrichi de deux grands diamants, de douze roses de diamants sur les côtés et d’un cordon de douze autres roses. Ce casque était ombragé d’une crête de plumes couleur de feu, de laquelle sortaient quatre hérons.
Sur le cimeterre brillait un si grand nombre de diamants qu’à peine voyait-on l’or dans lequel ils étaient enchâssés.
Louis montait un cheval isabelle doré; la selle était de brocart couleur de feu. Ce n’était, sur les flancs, qu’or, argent, brocart et diamants, avec rubans jusqu’au haut de la queue, garnie de diamants.
D’un bouquet de plumes couleur de feu sortaient quatre aigrettes de diamants.
Le roi courut le premier la bague, et l’enleva au milieu des applaudissements. Les autres jeux étaient des jeux de têtes, de javelot et les danses.
Sous la révolution , cette place perdit son nom
royal, et fut baptisée place de la Fraternité ; le 26 février 1806, Napoléon décrétait l’érection, sur la place du Carrousel, d’un arc de triomphe à la gloire des armées françaises. Le plan de cet arc présente un parallélogramme ouvert de trois arcades dans sa longueur, dont une grande au milieu. L’arc de triomphe du Carrousel a cela de différent des arcs à trois ouvertures des anciens, que ses pieds droits sont ouverts dans leurs faces latérales , ce qui établit un passage dans le sens de son épaisseur; sur les deux faces latérales, en avant des pieds droits, sont quatre piédestaux engagés et des colonnes isolées. La décoration extérieure de ce monument se compose d’une ordonnance de huit colonnes corinthiennes, dont l'entablement complet porte au droit des ressauts huit statues de soldats français de différentes armes; 2° d’un attique avec des bas-reliefs allégoriques; 3° d’un douille socle élevé au-dessus de l arcade, Les massifs sont