CHAPITRE XXXIII. — LE LONG DE LA SEINE (Suite
en pierre de liais, les colonnes en marbre rouge de Languedoc , et leurs bases et leurs chapiteaux en bronze. La frise de l’entablement est en griotte d'Italie.
Ce monument, œuvre de MM. Percier et Fontaine, présente dans son ensemble les formes et les proportions de l’arc de Septime Sévère, dont on voit les ruines dans le Curnpo Vaccina. Six bas-reliefs en marbre blanc décoraient l’arc triomphal du Carrousel. Il était surmonté d’un quadrige qui était lui même un trophée. Ce char et ces quatre chevaux, qui ornaient autrefois le temple du Soleil à Corinthe, furent tour à tour transportés à Rome sous le règne de Néron, à Venise par le doge Dandolo, et à Paris par Napoléon. Les revers de 181 4 et de 1815 firent disparaître le char et les bas-reliefs. Ces derniers furent remplacés, en 1825, par de nouveaux qui représentaient les actions mémorables de la campagne du duc d’Angoulême en Espagne. En 1830, ils eurent le sort de bien d’autres œuvres de ce genre, ils furent brisés, et l’on replaça les anciens bas-reliefs que nous voyons encore aujourd’hui. En 1836, le double socle fut surmonté d’un nouveau quadrige dont nous ne dirons rien, quoi qu’il soit l’œuvre d’un sculpteur de talent , le baron Bosio.
En cinquante années, cette place a servi trois fois de champ de bataille, et a vu trois fois la défaite de la monarchie : au 10 août 1792, au 29 juillet 1830, et au 21 février 18-48. Après 1830, un monument funèbre avait été élevé à Georges Farcy, professeur de philosophie, mort, disait l’inscription, en combattant pour la défense des lois. Ce monument, adossé à l’hôtel de Nantes, a été démoli, en 1 8 48, avec cet hôtel planté sur la place comme un point d'exclamation! Étrange retour de l’opinion! les mêmes hommes qui élevaient, il y a vingt-deux ans, un monument à Georges Farcy, sont bien près de ne voir qu’un factieux dans le héros d’autrefois !
Pendant le règne de l'empereur Napoléon, l'espace connu depuis Louis XIV sous le nom de place du Carrousel, presque entièrement débarrassé des constructions qui, après cette dernière époque, l’avaient peu à peu obstrué, avait vu s’ouvrir la cour du palais des Tuileries, puis s'élever, en 1806, sur les dessins de Percier et Fontaine, l’arc qui en est l’entrée principale, et enfin l’aile nord, qui la ferme du côté de la rue de Rivoli, parallèlement à la galerie sud du Louvre continuée par Dupeyrac et Metezau sous le règne de Henri IV, et dont elle reproduit exactement le style.
Ces travaux, poussés avec activité suivant les intentions de l’empereur, se rattachaient à un plan d’ensemble conçu par les deux habiles architectes que nous venons de nommer, pour la réunion complète du palais des Tuileries avec le Louvre, alors entièrement restauré par ces artistes, qui achevaient en même temps le grand escalier du Musée.
La donnée du plan de Percier et Fontaine se compliquait de constructions assez multipliées, commandées et par les exigences des services auxquels il s’agissait de pourvoir, et par le système adopté par ces architectes pour le raccordement du Louvre et des Tuileries.
L’expérience et le talent des auteurs de ce plan, élaboré d’ailleurs et étudié à un point de vue tout à
fait pratique, avait mérité à ce plan la préférence sur tous ceux qui avaient été présentés au grand concours ouvert dès les premières années de l’Empire. Ce pro-
Monument élevé à la mémoire de Georges Farcy, place du carrousel.
jet est trop connu du public pour que nous en fassions ici la description. 11 suffit de rappeler qu’il était basé sur une aile transversale, partageant en deux
l’espace compris entre le Louvre et les Tuileries, et destinée à masquer le défaut de parallélisme des deux édifices. Les autres dispositions consistaient en une cour à peu près égale à celle du Louvre, et formée
par des constructions reliant l’aile transversale à ce palais. Dans ces bâtiments, il s’agissait de placer les archives de la couronne, la bibliothèque particulière, des écuries pour deux cents chevaux et des remises pour soixante voitures. L’aile transversale était destinée aux fêtes publiques et aux solennités; une salle d’Opéra et une chapelle s’élevaient du côté du Palais- Royal.
Pendant la Restauration, comme sous le roi Louis- Philippe, à l’exception de quelques travaux partiels et de détail, il ne fut rien entrepris de sérieux en vue de la réunion des deux palais. Sous le dernier règne seulement , quelques assises ajoutées au pavillon dit de Beauvais, qui fait face à celui de l’entrée du Musée, témoignent, sinon de l’intention de reprendre l’œuvre avec suite, tout au moins de la volonté de faire disparaître l’aspect de ruine d’une construction à peine commencée à la fin de l’Empire.
Tel était l’état des choses au 24 février 18-48. Dès le 24 mars de cette même année, un décret du gouvernement provisoire frappait d’expropriation les immeubles qui avaient, depuis le siècle dernier, obstrué de nouveau le Carrousel, et préparait le terrain pour une époque où le crédit raffermi permettrait de mettre la main à l’œuvre. Un projet de loi soumis à cette etîet à l’Assemblée constituante , l’année suivante , longtemps discuté, fut comme nul et non avenu, par suite du défaut d’accord sur la destination à donner aux constructions. La question du raccordement des bâtiments du Louvre et des Tuileries restait donc entière, 1 intervalle qui sépare les deux édifices était libre; la disposition de l’aile sur la rue de Rivoli, commencée sous l'Empire, commune à la plupart des projets présentés, n’impliquait pas nécessairement l’adoption d’un système à l’exclusion de tous autres. Le champ restait donc ouvert.
Après le 2 décembre 1831 , une des premières pensées du prince Louis-Napoléon a été de reprendre l’œuvre de la réunion du Louvre et des Tuileries au point où son oncle l’avait laissée. Mais, cette fois , il s’agissait d’arriver à la solution définitive d’une question éternellement pendante, de donner enfin satisfaction au vœu général, nous dirions presque national, dont tant d’obstacles de tous les genres avaient sans cesse ajourné la réalisation. Un décret, en date du 12 décembre 1832, consacre une somme de 25 millions à l’ensemble des constructions qui doivent s’élever, dans un délai de cinq années, pour enceindre entièrement l’espace compris entre les deux édifices, et les réunir l’un à l’autre d’une manière complète.
M. Visconti, auquel, en 1849, avaient été confiées les éludes préliminaires d’un projet dans une prévision très-éventuelle, est chargé, en février 1852, de préparer des plans définitifs dans le délai le plus rapproché.
Dès les premiers jours de mai, les plans étaient déjà prêts, examinés et approuvés, l’adjudication des travaux de terrassement et de maçonnerie relatifs aux fondations avait lieu le 24 du même mois; on mettait aussitôt la main à l’œuvre, et, le 23 juillet 1852, la première pierre de ce grand travail était solennellement posée. On ne saurait conduire plus rapidement un ouvrage de cette importance.
La gravure ci-dessus, qui représente l’état actuel
à l’imitation des forums antiques. — H, portique projeté.
des fouilles, peut donner une idée du degré d’avancement des travaux de l’aile sur la rue de Rivoli , et en retour sur la place de l’Oratoire, et fait pressentir le moment où l’élévation hors de terre des premières assises de pierres va enfin clore, non plus seulement sur le papier, ce vaste périmètre, et opérer définitivement la réunion tant souhaitée des deux édifices.
Le défaut de parallélisme, question qui a exercé depuis le siècle dernier l’imagination d’une foule d’architectes et même d’amateurs, donné naissance à on ne sait combien de projets plus ou moins ingénieux, semble heureusement sauvé dans le système adopté. Entre les deux édifices élevés en l’absence de toute intention de rapport à venir, dont l’un fut construit en dedans et l’autre en dehors de l'enceinte de Paris, qui les séparait à peu près à égale distance, il existe une divergence d’axe par hasard assez peu sensible pour ne se trahir, au milieu de l’immensité de l’espace, qu’autant que l’œil rencontre un jalon intermédiaire. 11 s’agissait donc de masquer la direction des deux axes vers leur point d intersection, et en égarant, autant que possible, l’attention à droite et à gauche de cette direction, d’intercepter complètement, jusqu’à une certaine hauteur, la vue de l’entrée de la cour du Louvre et de celle des Tuileries ou de l’arc du Carrousel.
Dans le plan de M. Yisconti, des jardins, occupant dans l’axe de l’entrée de la cour du Louvre le milieu de l’intervalle compris entre les constructions nouvelles, qui prendra le nom de place Louis-Napoléon, formeront, par des plantations d’arbres toujours verts, un rideau transversal qui masquera suffisamment la divergence des axes. Deux larges avenues, à droite et à gauche des jardins, éloigneront d’ailleurs le spectateur de la perspective défectueuse qu’il s’agit de dissimuler.
On voit, par le plan que nous donnons, que l’aile nord des Tuileries, prolongée sur la rue de Rivoli, se relie au Louvre par un corps en retour sur le pavillon dit de Beauvais, semblable à celui où se trouve, au midi, la galerie d’Apollon.
A partir du pavillon de Beauvais, d’un côté, et, de l’autre, du pavillon du Roi ou de l’entrée du Musée, deux ailes parallèles, l’une à la grande galerie du Louvre, l’autre aux nouvelles constructions sur la rue de Rivoli, s’avancent, la première jusque vers le pavillon Lesdiguières ou guichet du pont du Carrousel la seconde, vers un guichet correspondant à celuici, ouvert dans Taxe de la rue de Rohan. Ces deux ailes ont leur façade principale sur la place Louis- Napoléon et une façade en retour sur le Carrousel. L’intervalle fermé compris entre ces ailes et les bâtiments correspondants sur la rue de Rivoli et sur le quai, est partagé presque également par des corps de bâtiments formant des cours intérieures à peu près de dimensions semblables.
L’ordonnance générale du plan parait conçue avec l’entente des proportions relatives qui doivent exister entre les différentes parties d’un aussi vaste ensemble. Aux prises avec le vide d’un coté, et dominé par la nécessité de ménager l’effet grandiose d’une perspec. tive immense, l’architecte a dû , sans trop multiplier les constructions, leur conserver leur importance en restreignant 1 espace libre dans une juste mesure. Des pavillons formant saillie d’environ sept mètres sur les façades des ailes qui s’avancent du Louvre vers le Carrousel, sont destinés, ainsi que les jardins de la place, à établir des plans successifs qui ajouteront, sans aucun doute, à l’étendue de l’espace.
D’après ce que nous croyons savoir des détails architectoniques et du style adoptés pour les constructions nouvelles, l’architecte, sous ce rapport, s’est conformé à la donnée que présente la façade extérieure du Louvre, dont le pavillon de l’Horloge forme le centre. Pour marier davantage encore son œuvre à cette partie de l’édifice ancien, M. Visconti, si nous sommes bien informé, aurait le projet de prolonger en avant du rez-de-chaussée de cette façade des portiques ouverts, décorés de statues, et surmontés de
terrasses, qui doivent entourer la place Louis-Napoléon. Du reste, la sculpture d’ornement serait surtout réservée aux seuls pavillons en saillie, et avec assez de sobriété pour ne pas former de disparate avec la grave simplicité du pavillon du Louvre. Pour les façades des cours intérieures, on adopterait le style le plus simple, et les cours fermées au midi par la galerie de Henri II reproduiraient, sur toutes les faces, l’ordonnance et les détails de cette construction.
Le premier étage de la façade (A du plan) sur la place Louis-Napoléon, du côté du Musée, formerait une galerie destinée à recevoir l’exposition annuelle des ouvrages des peintres vivants. Les sculptures seraient placées au rez-de-chaussée de la même aile, dont le soubassement serait affecté à divers services du palais des Tuileries. Dans l'aile sur la rue de Rivoli, et dans l’aile parallèle, de même que dans le corps de bâtiment transversal formant deux cours intérieures, on établirait le ministère de l’intérieur et celui de la police avec leurs bureaux, l’administration des télé-
Le bec île gaz de la place du Carrousel.
graphes et l’imprimerie du Moniteur. Le ministre de l’intérieur occuperait les appartements à 1 extrémité de l’aile en retour vers le Louvre, et donnant à l’intérieur sur une cour particulière avec un rez-de-chaussée destiné aux réceptions, ouvrant sur un jardin placé au nord du Louvre, comme celui de l’Infante au midi.
Le plan que nous donnons permet d’apprécier dans une certaine mesure l’ensemble des dispositions générales, et peut-être même, malgré l’échelle réduite , quelques - uns des détails. Les critiques sans doute ne manqueront pas à un ouvrage dont l’exécution très-controversée a été l’objet de tant de conceptions écloses à tort ou à raison, et qui, par 1 intérêt même qui s’y attache, a donné lieu à une foule de partis pris à l’avance, à des divergences d’opinions sans nombre. Toutefois, et pour nous résumer, nous dirons que l’œuvre de M. Yisconti, autant que nous pouvons en juger dès à présent, paraît renfermer plusieurs mérites.
Indépendamment des difficultés sérieuses qu’il a pu rencontrer, sous le rapport des différences de niveau et dans les exigences du programme, on doit tenir compte à l’artiste de la simplicité de la donnée
générale du plan, de ses combinaisons heureuses quant aux proportions relatives des masses et de l’espace, et enfin de la convenance du style architectural qui relie la partie neuve à l’ancien état de choses.
Au point de vue économique, on n’aura qu’à féliciter l’architecte, si, comme il l’annonce, dit-on, il arrive à exécuter dans l’espace de cinq années, terme fixé par le décret, le plan dans son entier, et y compris les travaux d’appropriation et de décoration intérieures des constructions nouvelles, et cela, sans dépasser le chiffre de vingt-cinq millions accordé pour faire face à la totalité de la dépense. Ce serait la première fois peut-être cjue les limites d’un devis de cette importance, où une erreur serait sans doute possible, sinon excusable, ne seraient pas excédées. Quant à la durée de l’exécution , malgré la brièveté apparente du délai prescrit , tout porte à croire que les conditions de temps ne seront pas moins rigoureusement remplies. S’il faut en croire les calculs, les soubassements sur la rue de Rivoli devraient être terminés au printemps prochain. Les fondations de l’aile qui se relie au musée (lettre A du plan) seraient faites à la fin de cette année au ras de terre, et qui plus est, selon toute apparence, à la fin de 4833 les grosses constructions sur la rue de Rivoli, et en retour jusqu’au pavillon de Beauvais, point de raccordement avec le Louvre, seraient entièrement montées et les combles en fer posés, et, dès cette époque, le vaste périmètre du Louvre et des Tuileries réunis se trouverait enfin fermé par une enceinte de constructions. De pareils résultats ajouteraient d’autant plus à l’intérêt et à la satisfaction publics, que jusqu’ici l’œuvre n’avait pas été favorisée sous le rapport de l’activité de l’exécution. Ils seraient dus surtout à l’unité de Mies et d’action qu’une volonté supérieure et énergique a rencontrée pour amener à bonne fin une entreprise qu’on peut dire colossale.
Ainsi donc, grâce à l’impulsion extraordinaire imprimée aux travaux, il nous serait donné de voir s’achever comme par enchantement un édifice auquel on ne croyait plus, un de ces ouvrages gigantesques dont l’imagination ne trouve d’analogues, quant aux proportions, que dans les traditions de l’antiquité, dans le labyrinthe ou les pyramides d’Égypte, dans les primitives conceptions delà Babylonie ou les constructions démesurées de l’Inde, et dont, de nos jours, ni le Yatican, ni l’Escurial, malgré leur importance, ni aucun palais ou édifice connu, ne sauraient donner une idée.
Il est à présumer qu’une fois les travaux d’achèvement du Louvre venus à fin, on songera à perfectionner le système d’éclairage de la place du Carrousel, système qui, jusqu’à ce jour, est demeuré bien imparfait. Plusieurs essais cependant ont eu lieu pour parvenir à des résultats satisfaisants et nous citerons, entre autres, le bude-liyht , qui, élevé en 1844*, brille encore au milieu de cette vaste place, par cela même qu’il n’était établi que provisoirement, car, en France, il n’y a de réellement stable que ce qui est donné pour provisoire. Quand on commença à construire la colonne que représente notre dessin, et au sommet de laquelle se trouve placé l’appareil, tout Paris s’en occupa et forma les conjectures les plus diverses. Selon les uns, il s’agissait d’électricité et de galvanisme. A en croire les autres, la ville entière allait être illuminée par une immense gerbe de feu. Mais une expérience qui réussissait entièrement prouvait bientôt que le gaz seul était en jeu. Ce moyen d’éclairage, qui est d'invention anglaise, consiste simplement dans la réunion de plusieurs becs de gaz en un seul faisceau de lumière, qui, s’il offre quelques avantages, présente certains inconvénients. Sans aucun doute le milieu de la place du Carrousel est mieux éclairé par ce bec unique qu’il ne l’était par plusieurs becs séparés, mais le foyer est tellement éclatant qu'il éblouit les yeux des passants, et, au delà d’une certaine limite, l’obscurité paraît si grande qu’on a peine à distinguer les objets éclairés par les becs ordinaires.