CHAPITRE XXXIII
LE LONG DE LA SEINE (Suite)
Parlons maintenant des ponts qui, de cet endroit où nous nous trouvons, unissent les deux rives.
Le Pont-Royal d’abord : on ne communiquait jusqu en 1032, du faubourg Saint Germain au Louvre et
aux Tuileries, que par un bac qui avait d’abord donné son nom à un chemin, ensuite à une rue nommée Bac.
A cette époque, un sieur Barbier, construisit sur la rivière un pont de bois, il fut appelé : Pont Barbier d’abord, puis Pont Sainte- Anne, en l’honneur d’Anne d’Autriche, puis Pont des Tuileries, puis Pont Bouge, et, en 1664, il fut emporté par les eaux. Les fondations de celui qui existe aujourd’hui furent jetées en 1663, et ce pont fut appelé Pont-Royal, parce que Louis XIV en fit les frais, qui s’élevèrent à la somme de 742,171 livres 11 sous. Mansardet Gabriel avaient été chargés de cet ouvrage; mais la conduite et l’inspection en furent confiées au frère François Romain, dominicain, don.' les talents supérieurs surmontèrent tous les obstacles qui s’opposaient à l'exécution. Il se compose de cinq arches à plein cintre , dont le diamètre moyen est de 22 mètres; sa largeur entre les tètes est de 17 mètres, et sa longueur totale entre les deux culées
de 128 métrés. Sous la première république on l’appelait naturellement Pont National. A l’un des éperons de l’arche, la plus voisine de la porte des Tuileries, est tracée une échelle divisée en pieds et pouces qui marque la hauteur successive de l’eau et le point jusqu’où elle s’est élevée dans les années où il y a eu des crues considérables.
C’est presque toujours entre ce dernier pont et celui de la Concorde qu’ont lieu les fêtes nautiques, régates en eau douce offertes au peuple parisien, lors des réjouissances publiques.
Sous le régime de Juillet, tous les
Joute sur la Seine.
ans, à l'anniversaire des trois journées, se donnaient, près du pont alors Royal, des joutes qui ne man¬
Fëte vénitienne sur la Seine.
quaient pas d’attirer grand concoursde populaire; puis le soir c’était une splendide illumination s’étendant
Illumination du bassin de la Seine.
tout le long de la terrasse du bord de l’eau, et dont notre dessinateur se charge de rendre l’éblouissant effet.
Là encore était le port de cette gondole dite vénitienne, qui apparut comme un météore pendant l’été de 1843, surnagea quelque temps et finit par s’abîmer dans sa mauvaise fortune.
Depuis sept heures jusqu’à dix heures du soir on pouvait, sur cette gondole à vapeur, descendre et remonter la Seine du pont Royal au pont de Saint- Cloud. Glaces, rafraîchissements, musique mélodieuse, gondolier, tout se trouvait sur ce navire enchanté et enchanteur, tout excepté les vers du Tasse. L’illusion était complète, et pour peu qu’on y mit un peu de bonne volonté, il était permis, du pont Royal à Sèvres, de se croire le fils du doge ou le doge lui -même, et de prendre la Madeleine pour Saint-Marc, le pont d’Iéna pour le Rialto, la butte de Passy pour l’Escalier des Géants. Mais le badaud parisien ne trouvait pas ce genre de plaisir assez excitant
et il fallut y renoncer. Paris est ainsi fait : tandis qu’on se ruine ou qu’on se désole d’un côté, de l’autre on exécute de nouveaux moyens de s'amuser et de se distraire : sur les ruines d’un récent naufrage, Paris a bientôt élevé un nouveau théâtre, car il lui en faut et toujours et partout. Cette gondole vénitienne était un de ces deux bateaux à vapeur qui sont au repos dans la semaine, et font chaque dimanche l’innocente traversée de Paris à Saint-Cloud.
Le pont du Carrousel date d’hier; il est en fer fondu, et composé de trois arches de 47 mètres 07 centi-
L' Abondance. — Rive droite, cote dru t.
mètres d’ouverture. Ces arches sont formées par des arcs en fonte ayant la forme de tuyaux courbés à
section elliptique ; il a coûté 1,000,000. Outre cette dépense, la compagnie concessionnaire fut obligée de verser au trésor la somme de 100,000 fr. destinés à l'embellissement de ce pont. C’est avec ces 100,000fr. qu ont été élevées les quatre statues colossales, dont deux se dressent h chaque bout du pont du Carrousel.
Les quatre statues représentent, du côté du Louvre,
1 Abondance, tenant 1 inévitable corne et un écrin de bijoux, et V Industrie, assise sur une enclume, tenant un marteau et ayant le caducée et les ailes de Mercure, le dieu des industriels et des fripons; sur le quai Malaquais, la 1/7/e de Paris, tenant d’une main une épée, de l’autre un bâton , et ayant en tète une couronne de fortifications; elle l’a payée assez cher pour avoir désormais le droit de la porter; la Seine, reconnaissable à son urne , à sa rame, à ses roseaux et au cygne qu’on n’aperçoit jamais sur ses bords. Ces quatre statues, dues au ciseau de M. Petitot, sont habilement exécutées et d’un aspect assez satisfaisant quand on les voit par devant; il n’en est pas de même lorsque, étant sur le pont, on les voit par derrière; quelle que soit la variété de forme des sièges sur lesquels elles trônent , elles ne sont pas bonnes à voir de ce côte ; mais cela n’est pas le moins du monde la tante de l’artiste; c’est un défaut inhérent à la position : des statues assises doivent être adossées à des monuments ou a des massifs de verdure. Il n’est pas responsable non plus des singularités allégoriques du sujet : cette Seine qui se tourne le dos à elle-même ;
cette Abondance mise là on ne sait pourquoi! L’allégorie, il faut bien le reconnaître, a été inventée pour
L’ Industrie. — Rive droite, coté gauche.
e tourment des artistes et la moindre joie des peuples. Le pont du Carrousel est appelé concurremment pont
des Saints-Pères, comme voisin de la rue de ce nom. Cette double dénomination, représentant l’antago-
t-a 1 il te île Paris. — Rive gauche, côté droit.
nisme des deux rives, devrait disparaître, pour laisser Pi ‘■‘valoir le nom de pont du Carrousel, qui est celui
Vue generale du lient du Carrousel.
du projet primitif et de la clarté comme indication topographique; tandis que l’autre est inexact, puisque le pont n’aboutit pas à la rue des Saints-Pères et est. inintelligible pour les étrangers, qui ne savent où sont ces saints pères à Paris, et qui seraient d’autant plus embarrassés de les trouver, qu'il n'y en a jamais eu, même dans la rue de ce nom. Appelée d’abord chemin aux \aches, elle prit, en 1643, son nom actuel à
< au se d une chapelle de saint Pierre, qui devint successivement un saint père, puis plusieurs saints pères, pendant qu’on était en train de mal prononcer et de ne pas savoir ce qu’on disait. Ce pont a eu aussi pendant quelque temps une troisième désignation, celle de pont Polonceau, du nom de l’ingénieur qui l’avait
< onstmit , mais ce nom a disparu; suivant une loi fatale, les monuments qui servent à embellir la ville deivent rester pour la foule des œuvres anonymes, et tandis qu’elle désigne un roman, une chansonnette, une image par le nom de ses auteurs, elle ignoré ceux des artistes à qui elle doit ses temples et ses palais.
La décoration du pont du Carrousel, si elle est parfaitement admissible du côté du Louvre, l’est moins sur le quai Malaquais où les statues font face a P étalage d’un marchand de papillon. Espérons qu un jour ce pont aboutira à quelque édifice plus dignede lui, et que, commençant au Louvre, il ne se terminera plus à une échoppe.
Le pont des Arts, qui conduit de la cour du Louvre à 1 Institut, est exclusivement réservé aux piétons. Il
a neuf arches de fer fondu, de 16 mètres 80 centimètres d’ouverture, et date du Consulat (16 mars 1801).
t.u Seine. — Rive gauche, côté gauche.
ces deux derniers ponts, qui avaient droit de péage, ont été rachetés en 1849 par la ville.