L’HOTEL DES MONNAIES
Ce qu on nomme monnaie. Monnaies des Moskovites. — Les diverses monnaies. — Caïn, inventeur de la monnaie. — Les alchimistes et les métaux. — Aloi. — Altération des monnaies. - Une ordonnance de Charles VI. — Les taux monnayeurs bouillis et pendus. — Fleurette — Compter fleurette. — Officiers et ouvriers ès monnaies. — Les pieds-forts. — Un édit de Louis le Débonnaire. • Un edit de Charles le chauve. — Ancien hôtel des Monnaies. — Hôtel actuel des Monnaies. — L’ahbé Terrai en pose la première pierre. — Jacques-Denis Antoine, architecte. — Aspect et étendue de l’hôtel des monnaies. — L ' Etat fabrique des monnaies. — L’alliage dans les monnaies. — L’atelier de fabrication et l’atelier de monnayage. — La commission des monnaies. — Origine des métaux employés aux monnaies. — Préparation de la matière. — L'alliage — L’essai. — La coulée. — L ’ebarbage . — Les recuites. ■ — Les flans. —
L ajustage. — Le cordonnage. — Le blanchiment ou le décapage. — L’atelier de laminage. — L’atelier du monnayage. — Historique des divers procédés de fabrication de la monnaie. — - Le coin. — La virole. — La matrice. — Le poinçon. — La virole brisée. — Les presses Thonnelier. — Différentes pièces de monnaie qui ont eu cours en France.
Que le lecteur nous permette de remonter un peu la Seine pour nous transporter à l’hôtel des Monnaies, situé sur la rive gauche, à côté du Pont-Neuf.
Ce qu’on nomme monnaie n’est autre que le signe représentatif de toutes choses. On conçoit que ce signe soit ou ait été fort variable.
Il y a des peuples qui se servent de monnaie de cuir, et d’autres qui échangent de menus coquillages. Les Moskowites ont eu longtemps des fourrures pour numéraire. Ils ne se disaient pas : « Je vous dois cent écus, mais bien cent martres zibelines, cent hermines, cent renards bleus, » etc.
Mais, sitôt que les peuples deviennent policés, ils adoptent uniformément l’usage des monnaies métalliques.
La France est le pays du monde le plus riche en argent monnayé. Sparte en fut longtemps le plus pauvre. Lycurgue fit une certaine monnaie dont il fallait une charretée pour s’acheter une tunique. C’était sa manière, à lui, de supprimer le capital; mais il ne réussit qu’à le grossir, matériellement parlant, et a appauvrir le pays.
Presque toutes les monnaies sont d’or, d argent, de cuivre , de bronze ou de billon ; mais il y en a eu de fer, et Martial parle de monnaies de plomb. Les Russes en possèdent, de platine.
Quelques écrivains prétendent que la monnaie a été inventée par Caïn ; il faut ranger cette opinion à côté de celle du médecin qui assure que l’or est une résine tirée de la terre, et qu'entre cette substance et lésant / il existe une grande affinité naturelle.
Selon les alchimistes :
L’or répond au soleil. 1 argent à la lune , le plomb à Saturne, l’étain à Jupiter, le fer à Mars, le cuivre à Vénus, et le vif argent à Mercure.
Les monnaies sont de bon ou de mauvais aloi. Aloi vient de ad legem. Les monnaies qu’on frappe au jourd’hui sont toujours de bon aloi. 11 n’en fut pas toujours ainsi. Les rois de la troisième race, depuis Philippe de Valois jusqu’à Charles VI y compris, ne se firent aucunement faute d’altérer extraordinairement le numéraire frappé en leur nom Charles VI, dans une ordonnance, déclare qu’il est obligé d affaiblir la monnaie « pour résister à notre adversaire d’Angleterre et obvier à sa damnable entreprise, attendu qu’à présent, dit-il, nous n’avons aucun autre revenu de notre domaine dont nous nous puissions aider. »
Ainsi la chose était patente, et les écus se falsifiaient au grand soleil. Mais les particuliers à qui les revenus de leur domaine pouvaient aussi faire défaut avaient fort mauvais jeu à vouloir imiter ces procédés et ces ressources princières. La coutume de Bretagne porte en termes exprès « que les faux monnoyeurs seront bouillis, puis pendus. » Et celle de Loudun dit : « Que fait ou forge aussi monnoie doit être traîné, bouilli et pendu. »
Et cette pénalité n’était point lettre morte.
On lit dans les registres du parlement :
« L’an 1347, sixième jour de mars, furent bouillis, en la place aux Pourceaux , maître Étienne de Saint- Germain, autrement dit de Compiègnes, et Hemi Foinon , écuyer de Treslon, vers Château-Thierry, pour ce qu’ils avaient taillé coins à faire brûler et coins à faire deniers d’or à l’ange... et puis furent pendus. »
15 Cent. LA LIVRAISON. — 87- FT 88' Livr
Il est remarquable que le premier édit condamnant, 1° à la marmite, et 2° au pléonasme de la potence, les fabricants maladroits de faux testons, de faux agnels, de faux besants , de faux cavalofs et de faux saints d'or , ainsi nommés parce qu’ils représentaient la salutation angélique, etc.., etc.; il est remarquable, dis-je, que ce premier édit naquit sous Louis le Débonnaire.
De nos jours, les faux monnayeurs sont traités avec plus d’égards. Ils en sont quiltes pour les travaux forcés à perpétuité. Il est vrai que les difficultés d imitation sont fort accrues par suite des perfectionnements introduits dans le monnayage, et il faut tenir compte au talent malheureux des déboires de l’entreprise.
Au nombre des monnaies qu'honora Charles VI d’une falsification spéciale, il faut citer la flourelte ou fleurette, qui de dix-huit derfiers fut réduite à deux. C’est de ce mot qu’est venue la locution : « Compter et non pas conter fleurette. »
Dans les premiers temps de la monarchie française, les monnaies étaient fabriquées partout oii les rois faisaient résidence, et, à ces causes, les officiers et ouvriers ès monnaies étaient « commensaux de la maison du roi. »
Mais, dès le quatorzième siècle, une chambre des monnaies et des généraux, maîtres ou présidents des monnaies furent institués. Les rois siégaient dans cette chambre des monnaies, qui fut accrue par François Ier , et érigée en cour souveraine par Henri II , l’an 1552. Malheureusement, l’année d’après, toute la cour, sauf un président en second, fut condamnée, soit aux galères, soit à la pendaison, soit à la brûlure, par le procédé relaté plus haut.
Henri IV, Louis NUI et Louis NIV furent les premiers rois qui donnèrent des soins véritables à l’organisation du monnayage. Des commissaires généraux furent créés, et c’est sous Louis XIII que furent frappés ces beaux pieds-forts universellement admirés dans les colleclions des monnaies publiques ou particulières, et dont l’existence prouve que la virole brisée était connue dès cette époque, bien qu’elle n’ait été importée usuellement qu’en 1830.
Dans un édit de Charles le Chauve, de l’année 864, Paris se trouvait au nombre des villes ayant le droit de fabriquer des monnaies. Le bâtiment affecté à cette fabrication devait faire partie du palais de la Cité. Il fut ensuite transféré dans la rue nommée encore aujourd’hui Vieille-Monnaie ,■ puis, au quatorzième siècle, dans la rue dite de la Monnaie, où un hôtel spécial de fabrication subsista jusqu’au dix-huitième siècle. Comme, à cette époque, il était en ruines, il fallut lui donner un successeur, et ce fut l’hôtel actuel, dont la construction s’opéra sur l’emplacement de l’ancien hôtel Gonti, acquis par la ville quelques années auparavant, dans l’intention d’v établir son hôtel de ville, moyennant la somme de 160,000 livres. La création fut arrêtée en 1767, et la première pierre posée en 1771 par l’abbé Terrai, au nom et comme ministre de g. M. Louis XV.
L’arqhitecte de cet édifice recommandable fut Jacques-Denis Antoine, membre de l’Institut, dont on voit le buste dans le grand escalier du monument. L’hôtel a soixante toises de façade. Deux vastes ailes sont reliées par un avant-corps dont l’étage inférieur est le soubassement d’une ordonnance ionique de six co-
lonnes. Cette ordonnance est le support d’un entablement et d’un attique orné de festons, parmi lesquels s’élèvent les six statues de la Paix, du Commerce , de la Prudence, de la Loi, de la Force et de V Abondance, par Lecomte, Pigale et Mouchy. L’escalier d’honneur, décoré de seize colonnes doriques, est fort monumental. L'édifice contient huit cours intérieures, dont la principale, cintrée à l’une de ses extrémités, et ornée des bustes de Henri IV, de Louis XIII, de Louis XIV et de Louis XV, était plantée en outre d’un arbre de la Liberté, qui poussait vigoureusement au milieu d’un parterre soigneusement entretenu , aux nez, barbes et hautes perruques de ces royales effigies, en faveur desquelles cependant on l’a fait enlever.
Une erreur très-généralement accréditée est celleci : l’État fabrique des monnaies. Il n’en est rien. L’État ne frappe aucune monnaie ; il surveille seulement la fabrication de celles qui devront avoir cours.
11 les reçoit ou les repousse, suivant qu’elles sont, ou non, au titre, au poids, au type légal, et se trouve, vis-à-vis du fabricant des monnaies, de l'industriel qui a cette grande entreprise, à peu près dans la même position que le ministre de la guerre recevant d’un soumissionnaire une confection de draps pour les troupes, ou la rejetant parce qu’elle lui semble contenir des défauts de matière ou de fabrication.
Ainsi, l’alliage devant être d’un dixième pour les monnaies d’or et d’argent, aucune pièce n’est reçue si elle ne contient, sur mille parties, neuf cents du métal principal qui la compose, ou tout au moins 897 parties, et 903 au plus. Trois au delà, trois en deçà, là se borne la tolérance.
L’État n’intervenant, qu’au moment du monnayage, et laissant la fabrication parfaitement indépendante, il en résulte cette division naturelle de l’établissement en deux grandes parties bien distinctes : l’atelier de fabrication, et l’atelier de monnayage.
Avant de passer à l’état de capital, avant de s’élever à la dignité de numéraire, but final, hélas! de l’activité humaine; avant de revêtir la forme la plus prestigieuse et la plus élégante qui soit donnée au minéral, le morceau brut de métal, naguère enfoui dans les entrailles de la terre, a bien des transformations a subir. Quand une pièce d’or ou d’argent s’échappe de nos mains, nous ne nous préoccupons guère de tout ce qu’a coûté de peines, de sciences, de travaux, la brillante livrée qui la couvre. Pour elle cependant la mécanique et l’art du graveur ont développé leurs plus ingénieuses ressources; l'austère chimie lui a donné le baptêqje de la loi; vingt mains humaines, une succession d’instruments des plus admirables l’ont tour à tour pétrie, modelée, façonnée , et son entrée dans le monde n’a eu lieu, pour ainsi dire, qu’après que de grandes litres de citoyenneté lui ont été délivrées par un tribunal spécial nommé Commission des Monnaies, qui garantit son origine et constate qu’elle réunit toutes les qualités nécessaires pour ne point être confondues avec ces filles perdues du vol et de la fraude, clandestinement engendrées.
Les métaux qui servent à alimenter la fabrication des monnaies sont ordinairement apportés sous la forme de barres ou lingots. Néanmoins les piastres de l’Amérique du sud, les dollars, les monnaies d’Europe et l'argenterie entrent dans ces apports pour un vingtième environ.
Ces matières métalliques sont versées par des tiers,
20 C par la poste.
PARIS TYP. DK FIRM1N D1DOT, 50. RCE JM'OR.
plus particulièrement par la Banque de France, souvent aussi par le directeur de la fabrication lui-même, à qui il n’est point interdit ( ce qui est blâmé par quelques-uns) de chercher à alimenter son entreprise en se livrant au commerce des métaux de prix ou autres.
Quelle que soit au reste l’ori gine de ceux qu’on emploie, la valeur en est payée à la partie versante en un bon à huit jours , sous la retenue de un pour cent applicable aux frais de fabrication.
C’est durant ces huit jours que la matière subit les diverses préparations par lesquelles elle doit passer pour devenir pièce monnayée.
Ces préparations se succèdent dans l’ordre suivant :
Le métal est offert à la fonte , et c'est dans ce moment qu’a lieu l’opération de Y alliage, qui doit le ramener au titre monétaire.
L’essai a lieu ensuite et détermine l’état de l’alliage effectué dans le creuset.
Si le titre est jugé convenable ( et les erreurs sont très-peu fréquentes), la coulée du métal a lieu en lames étroites, d’une dimension proportionnée au modèle des pièces à frapper.
\J cbarbige s’opère ensuite, c’est-à-dire l’ablation des aspérités rnd h,,ricce>it t^nî^nrc l« 1 rin nna.
La fonderie de l‘or.
lames au sortir des moules qui ont servi à la coulée. Les lames sont maintenant soumises à plusieurs
recuites successives, afin de les rendre plus malléables. Une succession de laminoirs ingénieusement combinée les réduit ensuite à l’épaisseur des pièces qu’elles doivent servir à fabriquer.
Puis a lieu dans la lame le découpage des flans ou disque de métal qui seront bientôt la pièce même.
Les flans sont pesés un à un :
ceux qui sont trop légers sont jetés au rebut et destinés à la fonte; ceux qui sont trop lourds au contraire sont soumis à l’ ajustage, mécanisme qui en rabote instantanément juste la parcelle excédant le poids réglementaire.
Vient maintenant le cnnlonnagc , par lequel les bords de la pièce sont relevés légèrement, afin de faire disparaître le biseau , de disposer le liane à recevoir l’empreinte circulaire qui bientôt lui sera donnée , et de protéger celle des faces contre les frottements extérieurs.
Parvenu à ce point de préparation, le flan a encore besoin d’être blanchi; car jusqu’alors il a conservé une couleur terne et bleuâtre qui le ferait prendre plutôt pour
un disque d’acier mal poli que pour une pièce d’argent. C’est ce qui a lieu au moyen d’une dernière
Atelier des prestes inoihtaires.
recuite , qu’on nomme le blanchiment ou décapage , d’où les flans sortent radieux, dignes sous tous les
points du rôle brillant que la destinée leur apprête. Tous ces mouvements, sauf les opérations de fonte.
LE LONG DE LA SEINE (Suite)