CHAPITRE XXXI V
de recuite et de pesage , qui se font nécessairement à main d'homme, s’effectuent, au moyen de machines à vapeur, avec une promptitude et une précision véritablement admirables. C’est un beau coup d’œil que celui de cette activité, soit humaine, soit mécanique,
qui règne dans ce grand atelier de fabrication, oii les millions s’entassent et se succèdent chaque jour pour s’en aller répandre au loin les joies, le luxe et l’abondance, sans qu’il reste aux mains des probes ouvriers qui les confectionnent autre chose que le salaire mo¬
deste nécessaire a la subsistance de leurs familles et d’eux-mêmes.
Du reste, on prend l’argent en mépris à l’aspect de toutes ces richesses ; elles ne vous apparaissent plus alors que ce qu’elles sont en effet : une valeur nomi-
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Atelier du laminage, découpage, etc.
nale, un préjugé, un signe, et l’on se sent (pardonnezmoi ce détestable jeu de mots) une indigestion de flans, lorsque , après avoir tout passé en revue , on quitte l’atelier de fabrication. L’or surtout est hideux durant toute cette cuisine métallique : il sort pour ainsi dire à J’état de charbon , tant il est noir et en¬
crassé , des fours oii on le fait cuire et recuire : il semble voir ii nu les âmes qu’embrase son amour impur. Mis en lames , il acquiert plus tard des tons de mauvais acier ; et c’est seulement lorsqu’on le passe au laminoir qu’il commence à recouvrer cette couleur {lave et soleillée qui lui vaut tant d’adorateurs.
Un puits est la limite et le seul lien de communication entre les deux ateliers, celui de fabrication , que nous allons quitter, et celui dit de monnayage. C’est par cette voie qu’à toute heure on passe de 1 un dans l’autre d’énormes paniers de Hans qu’attendent les presses Thonnelier pour leur donner le type auguste,
Passant d’un atelier dans l’autre, afin d’y recevoir l’empreinte, le flan est comme un effet au porteur que l’on passe à l’État afin qu’il y mette sa signature, c’est-à-dire son sceau , et lui donne ainsi cours légal. C’est là en effet que , pour la première fois , l’État intervient par ses agents. Jusque-là, il s’est soigneusement abstenu et a laissé ses coudées franches à l’entreprise monétaire.
L’atelier du monnayage est d'un aspect monumental. Une toute gracieuse et toute souriante statue de la Fortune , par Mouchy, le décore et en est le génie symbolique. Là, dix presses à or et à argent travaillent sans cesse à transformer les flans en beaux et bons écus tournois, luisant, trébuchant au soleil.
Mais , avant de décrire ces presses, un coup d’œil historique sur les divers procédés de fabrication qui ont précédé et préparé cette quasi-perfection de l’art.
Jusqu’au cinquième siècle, les anciens ont employé le bronze pour faire leurs coins de médailles ou monnaies, ce qui était tout un alors. Ces coins, suivant l’opinion des archéologues, étaient gravés au touret , comme les intailles et les camées. Depuis, les coins furent d’acier, et on les grava au burin. Lorsqu’un coin était hors de service, il fallait en graver un au tre. La frappe des monnaies se faisait au marteau ou au mouton, procédé primitif, identiquement semblable à celui dont on se sert encore pour enfoncer les pilotis dans les rivières; et jusqu’au règne de Henri II il ne parait pas qu’aucun autre instrument ait servi au monnayage. Sous ce règne, au seizième siècle, le balancier parut, et jusqu’etl 1645 il fut employé simultanément avec le marteau à la frappe des monnaies. Le roi avait alors sa monnaie au marteau et sa monnaie au moulin (c’est ainsi que le balancier était désigné à cette époque). Tout porte à croire que, lors de l’établissement du balancier, la gravure des coins se faisait à l’aide de poinçons gravés en relief et enfoncés les uns après les autres sur les coins; il suivait de là que, tant que le poinçon durait, l’objet reproduit demeurait identique, màis l'ensemble de la gravure que représentait le coin ne l’était pas au même degré.
Sous Louis XIII, Briot, tailleur général des monnaies, et le célèbre Varin apportèrent de grands perfectionnements à l’outillage monétaire, et principalement au balancier. Néanmoins le monnayage à Coins libres et la gravure des coins continuèrent, comme par le passé, jusqu’à la tin du dix-huitième siècle.
C’est alors que la virole pleine fut adaptée au balancier. La virole n’èst autre que l’orbite, le calibre de la pièce de monnaie frappée. La matrice est l’empreinte eil creux, tandis que le poinçon est l’empreinte en relief. Ensemble, ils constituent le coin. Au dixhuitième siècle, la gravure des coins, en ce qui concerne la reproduction, reçut de grands perfectionnements, et elle devint d’une identité aussi complète qu’inaltéfable. Cela se comprendra facilement lorsqu’on saura que le type d'une monnaie est répété quatre fois avant de produire le coin de service, savoir : uné matrice originale et un poinçon original , une matrice et un poifiçdh de reproduction. C’est ce dernier qui est employé à la confection des coins de service. Lorsqu’il est usé ou cassé, le graveur en relève un autre dans la matrice de reproduction. Ainsi le type primitif est garanti à tout jamais.
En 1830, la virole brisée, dont le principe, comme on l'a vu, était connu au dix-septième siècle, fut mise en pratique; la gravure de cette virole se reproduit comme celle des coins , et son identité est garantie également par toute une série d’originaux.
Les presses Thonnelier, ainsi nommées du nom de 1 inventeur, (pii fonctionnent aujourd’hui, sont basées sur le principe de la virole brisée. On va voir quelle immense distance sépare cet ingénieux appareil de 1 antique trappe des monnaies au marteau ou mouton , et même du balancier consacré.
Cette machine, mise en action par la vapeur, donne aux pièces une régularité parfaite, qu’elles n’avaient jamais eue ; car, grâce à elle, il est. possible de déter¬
miner d'une manière certaine la force de pression, qu’on peut pousser jusqu’à l’infini.
C’est en 1829 que parurent les premières presses Thonnelier. D’abord repoussées comme imparfaites, elles furent cependant admises à titre d’essai lorsque l’inventeur leur eut fait subir d’heureuses modifications. Depuis le mois d’août 1843 jusqu’au mois de juin 1813, on leur a dû la moitié à peu près des pièces de cinq francs qui sont sorties de l’atelier monétaire de Paris.
La lutte établie entre le balancier et la presse, pendant ces deux années, n’ayant laissé aucun doute sur la supériorité de ce dernier instrument, le gouvernement, sur l’avis de l’administration des Monnaies, a fait construire neuf de ces presses, de diverses dimensions, qui ont été livrées en 1846 et fonctionnent exclusivement depuis le mois d’avril de cette même année. Leur emploi a fait subir une véritable révolution à la fabrication des monnaies, tant sous le point de vue de la supériorité des empreintes que sous celui de la promptitude et de l’économie obtenue.
Ainsi que nous l’avons dit plus haut, les flans bien préparés sont remis à l’agent, de l’administration, qui lui-même les distribue par paniers de 20 kilogrammes à l’ouvrier monnayeur, dont le principal office est de placer ces flans dans un gobelet fixé à la presse. Une main de métal vient prendre un flan et le poser entre les coins. Pendant ce mouvement de va-et vient, la pression s’opère, et, tout en attirant un autre flan, la même main reprend la pièce précédente, qui durant cette courte absence a eu le temps d’être transformée en une pièce parfaite.
Tous les mouvements de la machine sont presque simultanés, car ils se renouvellent dans leur ensemble cinquante fois à la minute. En dix heures, elle peut fabriquer 20,000 pièces de 5 francs ou 100,000 francs de numéraire, et, en prenant une moyenne de 23 jours de travail par mois, une presse fabriquera 30,000,000 de francs par an.
Après quelques opérations de contrôle, les pièces fabriquées sont livrées à la circulation.
En moyenne, la Monnaie de Paris reçoit 400,000 kilogr. d’argent, représentant 80,000,000 de francs, et 4 à 3,000 kilogr . d’or, valant de 12 à 13,000,000. La fabrication actuelle est de 800,000 francs par jour.
Il est plus difficile d’apprécier les quantités de cuivre qui sont fabriquées annuellement. Quelques rares fabrications oilt lieu dé temps à autre pour les colonies.
Deux cents personnes, non compris les fonctionnaires et agents de l’administration, sont employées journellement à cette fabrication, et solit rétribuées par le directeur au moyeil de la retenue qu’il est autorisé à exercer sur les métaux qui lui ont été apportés:
Sous le règne de Louis-Philippë, il y avait encore tin hôtel des Monnaies à Rbuèil, à Lyon, à Lille, à Strasbourg et à Marseille. Ces établissements furent supprimés en 1845, et la fabrication monétaire fut centralisée à Paris; mais les anciens hôtels des Monnaies départementaux doivent être Incessamment rétablis.
Ne quittons pas ce sujet sans examiner lés différentes pièces de monnaies qui ont eu cours en Fratlcë.
Les premiers rois capétiens faisaient forger des espèces tout à fait disparates, dans les villes de leur domaine. Philippe- Auguste essaya de centraliser la monnaie en la ramenant à un type uniforme. Il fit frapper des deniers parisis, non pas seulement à Paris, mais dans un grand nombre de villes qui étaient sous son autorité. Saint Louis contribua plus qué tout autre à établir la suprématie de la monnaie royale. Il établit que la monnaie des seigneurs rt’àurait pas cours hors de leurs terres et que celle de la couronne serait reçue par tout le royaume.
Dans l’origine, les principales monnaies furent le denier parisis et le dénier tournois.
Le chatcl du denier tournois fut vulgairement appelé pile. Il y avait une croix à branches égales sur les monnaies carlovingiennes. Cette pieuse manifestation fut depuis adoptée, non-seulement par les rois,
mais aussi par les barons du royaume ; elle devint un signe indispensable de la monnaie , à tel point que l’on dit encore croix et pile pour distinguer les côtés d’une pièce.
Sous le règne de saint Louis parurent deux espèces nouvelles, Vugncl et le gros tournois. L’agnel, appelé plus tard mouton d'or, valait dix sous parisis; il tirait son nom de l’agneau qui était gravé sur l’un des côtés, avec la légende Agnus Dei gui tollis peccata mundi. Quant au gros tournois, grossus denarius , qui était la plus forte monnaie d’argent, il valait douze deniers tournois.
La livre devint , sous Philippe le Bel, une monnaie réelle; elle fut représentée par le gros roijul } pièce d’or qui valait vingt sous parisis.
En 1 630, le roi Jean, de retour d’Angleterre, créa une espèce qui mérite d’être signalée, parce que son nom s’est conservé jusqu’à présent ; c’est le franc d’or ou franc à cheval, qui valait une livre ou vingt sous tournois, et par conséquent seize sous parisis.
Charles V fit forger le florin d’or aux fleurs de lis> autrement dit franc à pied, qui était de la même valeur que le franc à cheval.
Charles XI inventa l’écu à la couronne, qui a été en usage jusqu’à Louis XIII. Depuis l’apparition de cette pièce, on ne grava plus que trois fleurs de lis sur l’écu de France.
Louis XI remplaça l’écü d’or à la couronne par l’écu au soleil, ou écu-sol, qui tirait son nom du soleil gravé au-dessus de la couronne. Il émit aussi des blaPcs et des demi-blancs au Soleil.
Après la conquête du royaume de Naples par les Français, on frappa monnaie en Italie, au nom de Charles XII , qui prit le titre de roi de Sicile et de Jérusalem. Les testons, ainsi nommés à cause de l’effigie royale qui s’y trouvait, passèrent de l’Italie en France sous Louis XII; c’étaient de grosses espèces d’argent qui valaient dix sdlis tournois : elles furent en vogue jusqu’à Henri III , qui leur substitua les pièces de vingt sous. Sous François I", on commença à graver la tête du roi sur quelques-uns de ses écus à mârquer lespièces d’une lettre différente, suivant les ateliers monétaires d’oii elles sortaieht, enfin à mettre ie millésime. Cette dernière innovation, la plus impartante de toutes , fut sanctionnée par une ordonnance de Henri H, laquelle prescrivait, en outre, d’indiquer par des chiffres le rang que le roi occupait parmi Ceux du même nom que lui. On Comprend combien eût été simplifiée la numismatique française, si l’usage d’ifisérer la date sur les monnaies avait été adopté dès les premiers temps de la monarchie.
Henri II émit une nouvelle espèce d’or qu’on nomma Henri. En 1573, Henri III ordonna la fabrication des francs d’argent qui valaient vingt sous.
Pendant les troubles qui suivirent la mort de Henri 111, il y eut en France trois sortes de monnaies de l’État : celle de Henri IX, celle dû cardinal de Bourbon dit Charles X , et enfin Celle des politiques, qui ne reconnaissaient aucun roi. Henri IV mit fin à ce schisme monétaire.
Louis XIV voulut qu’On ne comptât plus désormais que par livres tournois ; et il acheva ainsi de constituer l’unité monétaire, but vers lequel tendaient, depuis Philippe-Auguste et saint Louis, tousies efforts des rois de France.
Le sou de cuivre rouge parut en 17lfi. L’émission désastreuse du papier-monnaie signala le règne de Louis XX et la fin du règne de Louis XXL
La révolution française éteignit les derniers privilèges monétaires que Louis XIV et Louis XV n’avaient pu acquérir. Au système duodécimal établi par Charlemagne, la convention substitua en 1794 le système décimal, qui avait l’avantage d’être en harmonie avec la numération ainsi qu’avec les nouveaux poids et mesures. Depuis cette utile réforme, nos monnaies ne laissent plus rien à désirer; elles sont sans contredit supérieures à celles des autres peuples, et il faut espérer quelles serviront de modèles dans tous les États de l’Europe.