‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 209 sur 230 · LES CAFÉS · texte numérisé non relu

LES CAFÉS

Le quai Malaquais. — Le port Malaquest. — Le quai Voltaire. — L’hôtel Voltaire. — Les temples du bric-à-brac sur le quai Voltaire. — Le café des Muses. Les vers de l’abbé Delille sur le café

cafetière de Belloy. — L'importation du café.— Le calumet du l>etit-( bàtelet. — Solirnan-Aga. — L’Arménien Pascal . — Le Sicilien Procope. —Le plant decàfé du Jardin des plantes’ — I .a consommation

du café. — Moka super fin perfectionné.. ■ — Les cafés à Paris. — Les cafés à l’étran.' — ' — “ **- . * ~ * .

— Le café Valois. — Le café d’Orléans. . — Le café de la Rotonde

Molièi c et \ ol taire. Poules et punch. - Le café 1 about . .... ...... ............ ..... . ...... . .... ..... .. .. . . ... . aie n ci m :viaison- u etc. - — i.e mvan uc la rue i cpt

— Le café Cardinal. — Frascati. — Le. café Pierron. — L’estaminet du Cheval blanc ; son public. — Le café Turc. — Les joueurs de dominos. — Le géant du café Mulhouse —

— Les cafés chantants. — L’estaminet lyrique du passage Jouffroy. — Darcier et son talent. — Les estaminets lyriques en Angleterre. — La dame de comptoir.

eiu.-t.nai.eiei. -—aom u jn-Aga. l. Arménien eascai. — Le sicilien Procope. — l.e plant décalé du Jardin des Plantes. — La consommait)

■is. — Les cales a I etranger. — I.c cale Manoury. — Le café Procope. — Les cafés de la Régence et de Fov — Les joueurs d’échecs ‘tonde. — Le cale Cora/./.a — Les cafés-restaurants. — l.e café Lemblin. — Les estaminets Hollandais et de l’Univers. — Les cafés irey. — Le cate Desmares. — Tortoni. — Le café Rousseau. — Le café Anglais et la Maison- d’Or. — Le Divan delà rue Lenellctier.

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En sortant du palais Mazariri, et en suivant le cours de la Seine, on se trouve sur le quai Malaquais. Avant sa construction, le bord de la Seine se nommait, en cet endroit , le Port Malaquest. Ce quai est remarquable par la beauté de ses hôtels et de ses maisons, dont les rez-de-chaussées sont presque tous des magasins de librairie ou de marchands d’estampes. Immédiatement après est le quai Voltaire, appelé jadis quai des Théatins, en raison des religieux qui y étaient venus s’établir. Ce fut dans l’hôtel qui porte le numéro 23, que le plus grand écrivain du dix-huitième siècle a passé les derniers moments de sa vie. C’est là que ce prodigieux génie tomba de l’ivresse du triomphe dans les angoisses de l’agonie. Voltaire mourut le 30 mai 1778, et était né à Chatenay, près Paris, le 20 février 1694. C’est sur le quai Voltaire que sont venus s’établir les marchands de curiosités, les meubles de Boule, les potiches japonaises, les magots de la Chine, les bahuts, les vases de Saxe et de Sèvres; tout cela resplendit à travers les vitrines de ces temples du bric-à-brac. Jadis, à la place qu’occupent aujourd’hui tous ces objets précieux, s’élevaient des cafés ; le plus célèbre était le café des Muses. Tous ont disparu , à l’exception d’un seul , situé au coin de la rue du Bac et du quai d’Orsay. Arrêtons-nous-y un instant, et signalons l’importance de ces sortes d’établissements dans l’existence parisienne.

Il est mie liqueur au poète bien chère,

Qui manquait à Virgile et qu'adorait Voltaire...

C’est toi, divin café...

Ainsi parle l’abbé Delille : sous l’ancien régime un homme de haute naissance, le marquis de Belloy, n’a pas cru déroger en attachant son nom à une nouvelle

Le garçon de café.

cafetière. Voltaire a sustenté de café coupé avec du chocolat sa débile et longue vieillesse; Fontenelle s’est abreuvé un siècle|de ce poison lent. La révolu¬

tion a su l’apprécier, tout comme le règne du bon plaisir, et plus d’un girondin a payé de sa tête le crime d’avoir aimé à prendre son café chez madame Roland. Sous l’empire, Berchoux et Delille l’ont chanté. Aujourd’hui, qui ne sait que le café au lait forme le déjeuner des trois quarts de la population de Paris? Boudoir ou mansarde, échoppe ou salon, hôtel somptueux ou loge de portier, le café est partout. L’est, encore le déjeuner national, et le thé, cette importation anglo-chinoise, se renferme dans les limites d’une minorité comparativement imperceptible.

Cependant l’importation du café est toute récente. Non-seulement Virgile l’ignorait, ainsi que nous l’apprend judicieusement Delille, mais Corneille aussi lorsqu'il tit le GUI, Horace et Cinna , et Racine lorsqu’il composait Andromaque, bien qu’on ait dit plus tard qu’il passerait comme le café. L’usage de cette boisson ne se répandit guère, et seulement dans la haute société parisienne, qu’après 4669, époque de l’ambassade de Soliman- Aga , qui en fit venir la mode. Les Arabes en avaient déjà répandu l’usage dans tout l’Orient. Une vingtaine d’années auparavant, un Levantin avait établi sous le petit Châtelet une boutique où il vendait du café sous le nom baroque de caliouet ou cahoté. Mais le pauvre diable ne put faire valoir sa marchandise, et il fit faillite. Premier exemple malheureusement trop suivi depuis par les vendeurs de café, malgré la vogue de la liqueur qu’ils vendent.

Au commencement de cette vogue, le prix n’était

pas fort élevé, si pn le compare au prix actuel, en ayant égard toutefois à la différence de valeur de la

Au café.

I monnaie. L’Arménien Pascal, qui établit sa boutique I à la foire Saint-Germain , trois ans après le départ de

Soliman-Aga, le vendait deux sous etdemi la tasse. Il fit là de brillantes affaires; puis il se transporta quai de

de l’École; mais la faveur publique ne l’y suivit pas, et il quitta cette nouvelle boutique pour se transporter à Londres, où le café était déjà connu.

Ce ne fut que vingt ans plus tard que l’usage du café se popularisa tout à fait. Un Arménien nommé Maliban, qui avait ouvert une boutique, rue Mazarine ; un Levantin d’Alep,

Étienne et un certain Joseph, qui avaient tenu des établissements semblables au bout du pont Notre-Dame et rue Saint - André des Arts, n’avaient pas réussi, lorsqu’en 1689 le Sicilien Procope fonda, rue des Fossés Saint-Germain des Prés, le café célèbre qui porta son nom et qui devint aussitôt le rendez-vous des sommités artistiques et littéraires de l’époque. On comptait si* cenls autres cafés à la fin du règne de Louis XV. Aujourd’hui tout Paris en est rempli.

On eut d’abord beaucoup de peine à se procurer le café. 11 fallait le faire venir directement d’Arabie, seul pays qui en produisît alors, et ce commerce se trouvait restreint aux Échelles du Levant . On chercha à se procurer la plante même pour la propager ailleurs; mais cette tentative était d’autant plus difficile que les graines telles qu’elles sont livrées au commerce, sont privées du germe de reproduction, et que les Arabes avaient interdit sous peine de mort l’exportation des plants de café. Les Hollandais parvinrent cependant à s’en procurer, et les multiplièrent à Java, qui fut longtemps le principal centre de cette culture.

Les Hollandais en donnèrent un plant au jardin des Plantes de Paris, et ce fut un des produits de ce plant unique, qui , transporté en Amérique par les soins et le dévouement de M. Declieux, en 1716, fut l’origine des caféières des colonies françaises. Elles prirent presque aussitôt un grand développement. A l’époque de la révolution, la partie française de Saint Domingue produisait de 45 à 50,000,000 livres de café ; la Martinique,

40, 000, 000; la Guadeloupe, 6 à 7,000,000 livres, qui représentaient au total pour la production coloniale une valeur de 30,000,000 tournois environ. Le café valait alors 10 à 12 sous hi livre.

La consommation française , déjà bien inférieure comparativement à celle de l’Angleterre , n’est rien en comparaison de celle des États-Unis. Ainsi, un Américain boit, en moyenne, quatre livres de café, un Anglais plus d une livre, et un Français moins d’une livre.

Et, cependant, qui est-ce, à Paris, qui ne prend pas

son café"? Nous ne parlerons pas de celui qui est servi, le matin, dans des porcelaines de Saxe ou du Japon,

Chez la portière.

et qui sort bouillant d’une cafetière en argent ciselé; ne parlons même pasencore deces torrents qui coulent

Chez la petite maîtresse.

chaque jour dans les innombrables établissements où un garçon en veste, et la serviette sous le bras, sert le

reste d’une cafetière en fer-blanc, avec les cinq ou six morceaux de sucre de rigueur, au célibataire de tout âge, qui met trois morceaux dans sa tasse et le reste dans sa poche ; nous ne dirons rien non plus de celui qui se boit à domicile, dans la loge de la portière. Mais comment passer sous silence celui qui s’absorbe sous les piliers des halles, celui qui se colporte sur le quai du Mail, sur le pont Saint-Michel, le long des éventaires de pommes à un sou le tas, et qui est offert par une Hébé sexagénaire ou un Ganymède contrefait, portant au choix, sur deux réchauds en tôle, d’une main du bouillon... et quel bouillon! de l’autre du café...

et quel café! — O Delille ! ô Berchoux ! ô statistique du caté colonial ou indien ! celui-là n'est pas compris dans vos vers plus ou moins inspirés, ni dans vos chiffres plus ou moins exacts; celui-là n’est ni poétique, ni digestif, ni même nutritif! Celui-là ne vient ni de Bourbon, ni delaMartinique, ni même d’Arabie, bien qu’il soit ordinairement enveloppé d’un rouleau soigneux de papier jaune, sur lequel est écrit : Poudre de moka superfin, et même Moka superfin perfectionné !

O siècle de progrès ! nous avons tout perfectionné, même le fruit qui mûrit dans l’ Arabie- Heureuse. Ce perfectionnement pousse généralement dans le département du Nord, en Belgique, en Allemagne, sur les bords du Rhin, pays peu favorisés cependant par le soleil; il y pousse, d est vrai, sous la forme désavantageuse de pissenlit et autres chicorées sauvages. Alors, on en fait du moka superfin perfectionné, et on nous l’expédie sous la forme des affreux rouleaux jaunes que vous savez, ornés d’une épouvantable vignette représentant des nègres hideux qui ouvrent une grande bouche faisant si laide grimace, qu’on dirait qu’ils ont pris eux-mêmes de leur moka perfectionné. Et on expédie de cette abominable trituration jusqu’àconcurrence de 8,006,000 kilogr.

par an. Étonnez-vous donc si la portière, cet oracle du quartier, dit sentencieusement que le café au lait creuse l’estomac!

Nulle part plus qu’cn France, et surtout à Paris, le café, érigé presque en divinité, n’a des temples coquets, somptueux, innombrables. Partout 0,1 prend le café; mais, en aucun lieu du monde, on ne le hume avec tant d’aise, de eoniort, de joyeux et brillants accessoires qu’à Paris. Le café est inconnu à Londres; on n’y trouve que d’odieuses tavernes. Les Orientaux, d’où nous vient I habitude de s’assembler expressément

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