CHAPITRE XXXVI. — LES CAFÉS
dans un lieu ad hoc pour savourer l’essence de la divine fève, ne consacrent à cet usage que des espèces de trous, sans doute fort pittoresques sous le pinceau des Marilhat et des Decamps, mais infiniment plus agréables à contempler au Louvre qu’à Alger ou à Smyrne.
Les Allemands ne possèdent guère que des tabagies assez mornes. Il en faut dire autant des Hollandais : à Amsterdam, un seul café, sur la grande place du palais, mérite à peu près ce nom ; mais il est silencieux, triste, froid comme un synode d’Arméniens. Il semble qu’on craigne d’y parler, d’y marcher, d’y agir, d'y vivre. Quelle différence avec l’entrain, la gaieté babillarde et expansive qui s’allument chaque soir, avec les feux du gaz, dans un café parisien ! Les Belges, les Bruxellois surtout, sont plus civilisés : leurs cafés sont montés à la façon de Paris, et ils leur ont tout emprunté, y compris la ridicule morgue, plus ridicule encore chez les Belges qu’ailleurs, de ne pas servir de bière, comme trop populaire et trop économique. J’ai ouï dire le plus grand bien des cafés de Naples et de Venise, mais j 'imagine que le lointain poétique du souvenir les rehausse singulièrement dans la pensée des narrateurs, et j’ai peine à croire qu’ils effacent ou égalent seulement tout ce que Paris peut offrir de splendeurs et d’élégance en ce genre.
Donc Paris est la terre classique des cafés, comme l’Arabie est celle du moka. Je voudrais bien savoir ce qu’en pense aujourd’hui madame de Sévigné, et je payerais bien volontiers les frais de poste d’une charmante lettre quelle nous écrirait de l’autre monde pour nous dire, dans le plus joli caquetage posthume, tout son courroux, tout son dépit de devineresse prise en faute sur une si sotte /si persistante, si inexplicable aberration. Et le Racine, qui a encore ses grandes entrées au château, plus heureux que de son vivant, où il les perdit, et ne put se consoler de sa disgrâce ! C’est scandaleux, c’est inouï , c’est révoltant! mais c’est exact.
Les plus anciens cafés de Paris sont , si je ne 'me trompe , le café Manoury, sur le quai de l’Ecole, qui n’a plus aucun caractère, et le fameux café Procope, où s’est réunie un demi-siècle, en face de la Comédie, alors rue des Fossés-Saint-Germain des Prés, l’élite des beaux esprits français. Je ne ferai pas d’archéologie, et ne chercherai pas à restituer cette belle époque procopéenne de laquelle il ne reste qu’une décoration assez laide et assez enfumée, et une grande table située au fond de l’une des deux pièces, dont le marbre gris et jaune a longtemps eu l’honneur de supporter les coudes et la demi-tasse du châtelain de Ferney. Aussi porte-t-elle son nom et est-elle l’objet de la vénération des étudiants. C’est l’aristocratie de la jeunesse étudiante qui se réunit a ce calé Procope. On y fait encore un certain esprit, mais on y pratique surtout un transcendental domino.
Deux autres très-anciens cafés sont celui de la Régence et le café de Roy, l’un sur la place du Palais-Royal , et l’autre au Palais-Royal même. Le premier a toujours été et est encore renommé1 pour le nombre et la force de ses joueurs d'échecs, de même que le café Manoury l’était anciennement pour la réputation de ses joueurs de dames.
On y voit le portrait du célèbre Philidor, jadis un de ses habitués les plus assidus, qui fut à la fois le rival de Monsigny et de Grétry, et maître en l’art de Palamède. Là, trente batailles pacifiques s’engagent chaque soir sous l’œil d’une galerie compétente et nombreuse qui juge les coups, et décerne au général victorieux des applaudissements motivés, bien sentis, et d’autant plus enivrants. Quant à
ment, qui affecte , dans sa simplicité systématique et étudiée, la morgue de l’ancien régime, et s’est préservé avec soin de toutes les innovations romantiques du café moderne. Il a rejeté loin de lui le cigare, le domino, le billard, les déjeuners à la fourchette, comme autant de souillures à ses quartiers de noblesse. Il n’a pas besoin de ce clinquant pour enrichir septennellement chacun de ses propriétaires. Sa grande salle basse est une succursale de l’orchestre du Théâtre-Français. C’est là encore, et là seulement, qu’on s’occupe sérieusement des mérites du dernier Frontin et des grâces de la dernière soubrette, toujours, bien entendu, inférieure à ses nombreuses devancières. Il y a la des gens dont les somenirs dramatiques remontent, sans solution de continuité, à Monval et à la petile Murs. On respire dans cette atmosphère comme un parfum d’ailes de pigeon et de littératureempire. Au reste, que d’illustrations diverses a vues passer le café de Foy ! Que d’anecdotes s’y rattachent ! C’est presque un monument historique. C’est là que Sainte-Foy eut sa fameuse querelle de la bavaroise au laitqui, pour lui avoir valu un si bon coup d’épée, n’en demeura pas moins ce quelle est en effet, un fort détestable souper. N’est- ce pas du café de Foy que Camille Desmoulins s’élança aux jours de l’insurrection populaire pour haranguer les citoyens, leur distribuer de sa main des signes de ralliement arrachés aux branches des arbres , et jeter ainsi la première base de la cocarde nationale? Qui n’a remarqué au plafond de l’établissement cette hirondelle brossée dans un ciel de plâtre par Carie Vernet, dans un jour de verve bachique et de débauche pittoresque? Nous venons de revoir à l’exposition des peintres plusieurs des toiles jadis les plus vantées de ce spirituel artiste, et vraiment, il nous semble que son meilleur tableau est encore cette hirondelle, au reste la seule peinture qui décore le café de Foy.
Le café Valois (donnons en passant une larme à sa mémoire) était, après celui de Foy, le plus ancien café du Palais Royal. Longtemps encore, nous l’avons vu brillant d’un reste de splendeur.
Le café d'Orlcans , de récente origine, ainsi que la galerie vitrée dont il se pique d’être le plus bel ornement, et le café de ta Rotonde, résistent courageusement. Le café de la Rotonde dispute au café de Foy le fermage des chaises et tables du jardin, moyennant la simple bagatelle de quarante mille francs par an. C’est lui qui à cette heure est en possession de ce privilège si envié, que cent mille demi-tasses ne sauraient payer. Il ne pense pas sans doute, puisqu'il l’a emporté, payer cet avantage trop cher. Que le ciel lui soit pur et les zéphyrs légers !
Le café Corazza date de cette époque d’invasion napolitaine où les célèbres glaciers Zoppi , Tortoni, Corazza, vinrent populariser, en France, l’art du sorbet au marasquin et de la glace panachée. Placé aujourd’hui scus la direction de l’un des frères Douix, qui furent dans la bouche de Charles X, il a subi les influences de la vocation première de son propriétaire actuel, et a pris une place distinguée au nombre de ces amphibies agréables qu’on nomme ca/és-reslaurants. Personne ne saurait s’en plaindre.
Le café Lcmblin, renommé pour l’excellence de son café et de son curaçao sec, fut longtemps au café Valois ce qu’était le National à la Gazette de France. Sous la Restauration, il fut une loge maçonnique pour le carbonarisme ; dans les premiers jours de la révolution de juillet, une succursale du Mais il est reconnu aujour-
Les joueurs d’echees du calé Procope au dix-huitième siècle. *
celui qui fut battu, il jure de prendre sa revanche .
El (lu terrible mat à regret convaincu, 1 Considère longtemps le coup qui l’a vaincu.
Le joueur d’écUccr du café de la régence.
( afé de la Régence.,)
On ne joue pas au café de Foy. La conversation et la lecture font tous les frais de ce vénérable établisse-
club des Amis du peuple.
d’hui qu’un café ne doit point avoir d’opinion.
Tous ces établissements, sauf le café de Foy, ont plus ou moins sacrifié au culte envahissant du havane et du panatellas; mais, sous ce rapport, ils sont hors d’état de soutenir la concurrence avec les grands estaminets que renferme le Palais-Royal , et qui occupent pour la plupart les vastes et beaux appartements des anciennes maisons de jeux. Les plus célèbres sont l’estaminet Hollandais et l’estaminet de l’Univers , auxquels dix autres sont venus s’adjoindre depuis quinze ans, tons jouissant d’une certaine faveur et attirant à eux un public de plus en plus convenable. Le temps n’est plus oii l’épithète de chevalier d’estaminet était un stigmate repoussant dont les gens bien nés flétrissaient tout homme plus ou moins inculpé d’odeur de cigare. Aujourd’hui , puisque chevalier il y a, tout le monde est plus ou moins chevalier de cet ordre.
Sur la rive gauche, le café Molière et le café Vol¬
taire méritent aussi une mention. Ils comptent déjà une existence signalée par une vogue constante, et tout porte à croire qu’ils passeront à la postérité étudiante en l’an scolaire 1900, et peut-être bien au déjà. Je cite ces cafés, parce qu'ils sont littéraires (il n’en est plus de politique, même dans le pays latin); parce qu’il s’y réunit une jeunesse d’élite, jeunesse intelligente, enthousiaste, dont les nobles instincts ne se sont point encore desséchés au contact des intérêts matériels, et qui apportent une passion d’autant plus vive à examiner, à juger, à débattre les questions d’art, de sciences, de lettres, de philosophie à l’ordre du jour. Tout cela est bien, il est vrai, entremêlé de poules et d’un peu trop de punch; mais on a vingt ans; et qu’importe ! le fond est bon , le cœur est droit et les tendances élevées. C’est là que les productions des feuilletonistes à la toise sont estimées à leur valeur; c’est là que les pevues et les recueils sérieux , ou du
moins ceux qui se respectent, sont lus, commentés, étudiés, et que l’honneur de tenir une plume littéraire est dignement apprécié. Plus d’un écrivain l’est devenu dans cette fécondante atmosphère et dans ce milieu plus paisible qu’on ne le pense communément. — Le café Tabourcy , qui occupe le rez-de-chaussée de la maison habitée par M. Jules Janin, est, à cette cause peut-être, du nombre des cénacles littéraires du quartier latin. Il fut le berceau de la naissante renommée de M. Ponsard, et c’est de là que la Lucrèce s’élança, timide d’abord, puis grandissant outre mesure, pour courir sus aux Tarquins. Depuis cette époque, |e véritable foyer de l’Odéon , dans les entr’actes , est à l’estaminet du café Tabourey.
Des autres tabagies innombrables et innommées où s’assemble, la pipe à la boutonnière et le béret basque sur l’oreille , la tourbe des étudiants moins aristocratiques et moins raffinés dans leurs goûts, et aussi celle
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des étudiantes, je ne dirai rien. J’aurais bien là quelques scènes de mœurs à offrir, mais je craindrais que les mœurs mêmes n’en prissent ombrage, et d’ailleurs le cadre restreint qui m’est assigné ne me permet de m’attaquer qu’aux sommités.
Je quitte donc le Latium pour regagner la ville moderne ; mais, en traversant en toute hâte le faubourg Saint-Germain , et en longeant cette rue du Bac si chère à madame de Staël, je ne puis omettre entièrement le café Desmares , qui joua un si grand rôle légitimiste sous la branche aînée des Bourbons; qui, plus tard, avec les débris du café Valois, composa une sorte d 'Union monarchique, et qui aujourd’hui, revenu de ses rêves politiques, se contente d’être un excellent restaurant, où les chefs supérieurs des ministères coudoient les vétérans du droit divin, et où tous sont servis et accueillis à merveille, sans distinction d’opinion. Il y a beaucoup de tenue et même une sorte de roideur
dans l’aspect de cet établissement. Il n’est pas sans analogie avec le café de Foy, si ce n’est que ce dernier tient pour l’Empire, tandis que le café Desmares nourrit, à son insu, un faible pour la Restauration, ses premières et. je crois bien, ses seules amours.
Nous voyageons en zigzag. Nous voici au boulevard. Tortoni, dont l’européenne renommée nous dispense de tout éloge, mais dont le perron est un peu morne depuis qu’il a été déserté par ces gros messieurs de lu/m courant et du report.
Puis le café du boulevard de la Madeleine, le café Rousseau, un établissement unique en son genre : on y aspire le moka sous des arbres séculaires. Le jardin est orné de lustres et de girandoles. La campagne au milieu de Paris.
Le café Anglais et la Maison-d' Or , chers aux viveurs, aux débardeurs, aux Mogadors et aux Frisettes; temples du lansquenet, manoirs de gentilshom¬
mes, ouverts le jour, ouverts la nuit, salles à manger et exutoires des bals masqués de l’Opéra, officines gastronomiques, établissements dionysiaques dont les galants réduits ont vu plus d’aventures que le fameux sofa de M. Crébillon le fils. Quelle chronique nous pourrions dérouler sur ces deux célèbres réfectoires de la jeunesse dorée ! Que d’anecdotes, de souvenirs se pressent en foule sous notre plume, ou pour mieux dire dans notre tête ! Mais il faut laisser là notre mémorial, et contenir notre envie de poursuivre, qui nous entraînerait beaucoup trop loin.
Le Divan de la rue Lepellefier : c’est le café Procope du dix-neuvième siècle. Tous les arts, tous les organes de la presse y sont représentés. On y fait beaucoup de critique, trop de critique , et en général plus d’esprit que de consommation. Le maître du café s’en plaint dans l’intimité; mais comme il est glorieux au fond de posséder tant de grands hommes, il n’a