CHAPITRE IL
Si vous aimez l’art grec, les colonnades, les portiques , les frontons, imités de l'envergure d'ailes d’un aigle qui plane , au dire d’un esthéticien beaucoup trop haut placé pour qu’on le nomme ici, les feuilles d acanthe, les plinthes, les astragales, en un mot tout 1 attirail de \ itruve compliqué des architectes de la renaissance, vous serez satisfait, et nous vous dirions
presque, avec le satirique : Aimez-vous l’ordre corinthien, on en a rnis partout. Le palais Bourbon, méchamment surnommé hier encore le moulin à paroles : colonnes grecques, fûts , chapiteaux, et inévitables feuilles d’acanthe; la Madeleine : colonnade non moins grecque, chapiteaux, fronton et bas-reliefs; le Ministère et le Garde-Meuble : encore des colonnes
grecques, avec un portique, même style que les précédents. Pour faire diversion, des piédestaux sculptés s’élèvent à profusion de toutes parts, avec des fûts étincelants d’or, cannelés, incrustés, et couronnés des proues emblématiques qui supportent la cage de verre où brûle le gaz administratif; et au milieu de cette forêt de bronze coulé en colonnes, au milieu des
statues des grandes villes, assises sur des canons, des affûts, des ballots de marchandises, armoriées, portant sceptre, épée et diadème, le fds des Pharaons, l’obélisque de Louqsor, dresse sa cime dépaysée dans un ciel brumeux, et demande l’ombre hospitalière de quelque musée où il brille avec ses frères exilés.
15 Cent. LA LIVRAISON. — 7e Livr.
Malgré le caractère grave, et peut-être même austère, de ces nobles monuments; malgré les tons heurtés et criards des bronzes trop bariolés d’or et trop enjolivés pour s’assortir à l’ensemble majestueux de tant d’édifices; malgré, enfin, cet affreux bitume noir, gluant au soleil d’été qu’il réverbère et reflète,
Aux bureaux de l'Illustration, rue de Richelieu, 60.
glissant et miroitant par le verglas des hivers ,[la place offre le coup d’œil le plus beau , le plus pittoresque peut-être, et à coup sûr le plus imposant qui puisse se rencontrer. On perd, dans l’aspect général, la vue des défauts de détail, et il ne reste que l’impression de tant de beautés réunies en un espace limité. Par-
TYP. DE FIRMIN DIDOT, RUE JACOB, 56. 20 C. par la poste.
tout des monuments magnifiques : ici, les Tuileries, a demi voilées par les massifs d’arbres séculaires qui les environnent ; là, l’immense avenue terminée par l’Arc-de-triomphe de l’Étoile; d’un côte, le palais Bourbon, le palais de la Présidence , et le nouveau ministère des affaires étrangères; de l’autre, le Garde- Meuble, le Ministère de la marine, la rue Royale, s’ouvrant en face de la Madeleine, et les premières arcades de la rue de Rivoli. Qu’un soleil clair se lève audessus de toutes ces splendeurs de la civilisation , ou ([lie, s’encadrant sous le portique de l’Arc-de-triomphe, il dore de ses derniers rayons les palais et les colonnades, le spectacle se transforme en féerie, et l’on se croit quelques instants le jouet d’une de ces visions merveilleuses, de ces fantasmagories magiques, telles que les décrit la plume d’or des conteurs de l’Orient. Quelques pas encore, vous arrivez sur le pont, et vous découvrez de nouvelles et non moins admirables perspectives. A vos pieds, la Seine se dé¬
roule à flots lents , promenant avec nonchalance ses grands bateaux et ses trains de bois, tandis que, sous la vive impulsion de la rame, on voit cingler, comme une flèche qui vole, les fameux canots, si légers, si gracieux , si rapides dans leurs fréquents trajets de Saint-Cloud à Bercy, d’Asnières à Saint-Denis.
A droite et à gauche, les arches des ponts se dessinent , lourdes et massives , ou bien transparentes et découpées; puis, dans le demi-jour, les dômes élevés, les tours prédominantes : ici, les Invalides , élançant leur tête arrondie au-dessus d’arbres épais; là bas, les deux tours de Saint-Sulpice , et la couronne du Panthéon, phare où se dirige d’abord tout regard qui explore Paris. Et la nuit, quand les colonnes rostrales brillent de tous leurs feux; quand la double illumination des quais se reflète au milieu de la Seine en larges et onduleuses lames d’argent ; quand les lumières du gaz scintillent sur le noir feuillage des allées, on se prend Ji trouver les nuits plus belles que les jours, et
à demander la suppression de ce pâle et froid soleil si rarement vainqueur de son voile jaloux de brouillards.
Le nom de ce rendez-vous de merveilles devait être illustre , connue tout ce qui se rapporte aux belles choses; aussi a-t-il changé souvent, tant chacun était désireux d’attacher son souvenir à la place qu’embellissent les plus splendides monuments de Paris. Tous les gouvernements qui ont passé en revue sous nos yeux, et qui perpétuent chez nous depuis plus de soixante années les charmes du régime transitoire, ont voulu laisser quelque trace au moins sur les [murs et aux angles des rues; d’où il suit que la capitale a changé aussi souvent de géographie que le pays de gouvernants. Tour à tour baptisé des noms de place Louis XV et place de la Révolution, le magnifique débouché des Champs-Elysées se trouve aujourd’hui étiqueté place de la Concorde. Pourquoi une pareille dénomination? Est-ce une ironie amère, une sanglante antithèse, ou
Vue a vol d’oiseau prise du quai d’Orsaî.
tout simplement un vœu pour la pacification générale, un appel à l’union et à la paix , qu’on fait entendre dans les lieux mêmes où la paix et l’union furent le plus souvent violées? Ainsi l’on prodiguait jadis les noms les plus doux et les appellations les plus filiales aux divinités malfaisantes, et on appelait mer bienveillante et hospitalière celle (pii engloutissait le plus de navires. De même on aura voulu donner le nom de place de la Concorde à l’espace (pii sépare les Tuileries de 1 échafaud de Louis XVI, pour invoquer en quelque sorte 1 oubli de toutes ces haines, plaies que le temps creuse , quand il ne les ferme pas , et empêcher que plus tard cet espace ne devînt de nouveau la place de la discorde. Il sera cependant toujours étrange, au milieu de tant de souvenirs , de penser que telle est 1 enseigne définitive de la place Louis XV, de la place de la Révolution, où dominèrent tour à tour, en attendant 1 obélisque, la liberté en bonnet phrygien, avec sa hache et son triangle, et la chapelle funéraire des victimes de 93; la place où retentirent d’un côté
les terribles débats de la Convention siégeant aux Tuileries, ce vieux sanctuaire de la royauté, et de l’autre les querelles des assemblées filles du régime constitutionnel. Voilà de singuliers antécédents pour s’appeler place de la Concorde !
Historiquement parlant, cette place, commencée en 17C)3 sur les dessins de l’architecte Gabriel, ne fut achevée qu’en 1772. Elle fut longtemps divisée en quatre parties, occupées par des pièces de gazon entourées de barrières. Sa longueur, du nord au sud, en dedans de ses limites, est de 125 toises, et de l’est a l’ouest de 87 toises. Cette place dut d’abord son nom de Louis XV à la statue équestre de ce roi, laquelle s’élevait au centre. Dès l’année 1718, le prévôt des marchands de Paris avait déterminé ses subordonnés, les échevins de cette ville, à faire élever ce monument à la gloire du monarque, et à le lui offrir au nom des Parisiens. Edme Richardon, chargé de taire cette statue, 1 exécuta dans les ateliers du faubourg du Roule. Elle fut transférée, en 1703, à la
place Louis XV; mais, Bouchardon étant venu à mourir subitement, ce fut Pigalle qui fut chargé de l’exécution des figures et des ornements du piédestal.
Le 20 juin 1 /Oo, la statue equestre et ses accessoires furent offerts aux regards de la foule. Aux angles du piédestal se dressaient quatre figures allégoriques représentant la Force, la Paix, la Prudence et la Justice. Louis XV, couronné de lauriers, coiffé à la moderne, était en Romain. Il portait le paludamentum antique. La tête du cheval se distinguait par la beauté et 1 élégance de ses formes. Parmi les nombreux traits satiriques qui circulèrent dans le temps, le plus acéré fut celui-ci :
O la belle statue ! ô le beau piédestal !
Les vertus sont à pied, le vice est à cheval.
Le 11 août 1792, cette statue fut renversée, ainsi que tous les autres monuments de cette nature qui existaient à Paris, en vertu d’un décret de l’Assemblée législative.