CHAPITRE XXXVI. - LES CAFES
garde de laisser apparaître son secret désappointement. Ce n’est pas à dire qu’il ait à payer sa gloire; mais elle ne l’enrichira pas. Nous pourrions citer beaucoup de noms très-recommandables et quelques-uns même célèbres parmi ceux dont les propriétaires honorent le Divan de leur présence; la majorité toutefois s’y compose d’écrivains qui dépensent beaucoup d’esprit et de talent dans les travaux obscurs du petit et même du grand journalisme. Le Divan de la rue Lepelletier est la coulisse des belles-lettres, comme le café de l’Opéra est la coulisse de la Bourse.
Le café Cardinal réunit à l’heure du déjeuner la plupart des mêmes grands hommes. Ils entament, en prenant la tasse de café au lait, le haut problème d’esthétique qui sera résolu le soir. Le buste de Richelieu sourit à leurs combats et les protège, du haut de sa niche, de son patronage posthume.
Le café Frascati eut pendant une quinzaine d'années l’honneur d’occuper tout Paris avec une belle limonadière, si belle qu’il fallut bientôt la confisquer, de crainte d’effervescence et d’invasion populaire.
Le café Véron inaugura le règne des cafés splendides, où l’or, les peintures, les glaces, l’ameublement attirent et éblouissent l’œil.
Mais il fut bientôt distancé dans cette voie par le café Pierron. Ce ne furent plus seulement alors le pinceau et l’art du doreur que le limonadier-artiste sut mettre largement à contribution. Entre ses mains habiles et hardies, le café devint un palais magique, où tout l’art de la Renaissance fut mis en œuvre avec un goût d’archéologue et d’architecte. Ce ne furent partout que médaillons, pendentifs, culs-de-lampe, boiseries sculptées, plafonds dorés et ciselés. Là, véritablement, tout le monde pouvait se croire chez un prince, et tout le monde était chez soi. Cet exemple trouva beaucoup d’imitateurs. De là le calé de la Banque, les nouveaux Frères Provençaux , et quelques autres
qui sont demeurés enfouis sous
Il y a loin du café Pierron à l’estaminet du Cheval
leur magnificence.
Un joueur de billard à l’estaminet du Cheval blanc.
blanc, établissement peu connu.
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situé dans le faub-u’t - rùritif dans
toute sa pureté native. Loin d’appeler la clientèle par le charlatanisme, du reste fort licite, d'un étalage fastueux, il semble la fuir, comme au temps où fumer était un grand crime. 11 n’a point d’entrée sur la rue; on y pénètre par une cour et un dédale de couloirs. Aussi sa renommée ne dépasse guère l’enceinte du quartier; mais elle y est fort bonne, ce qui vaut bien les murs dorés. Les habitués du lieu sont tous gens respectables et établis, qui aiment à pratiquer dans l’ombre, comme s’il s agissait du plus affreux mystère, leur petit défaut favori. Je ne sais trop, en vérité, si une présentation quelconque n’est pas nécessaire pour qu’un étranger y soit admis. Et par ce mot étranger, notez qu’il faut entendre tout simplement les citoyens des onze autres arrondissements. Au reste, le Cheval blanc, par ses mœurs pacifiques et par sa bonhomie, tient beaucoup de l’eslaminet germanique, ce qui est certes une raison pour que le Parisien proprement dit y soit considéré comme étranger ; ses joueurs de billards y sont justement réputés.
En continuant à suivre la ligne des boulevards, nous trouvons :
Le célèbre Café Turc, dont la vogue, pendant et même depuis l’Empire, n’eut d’analogue peut-être que celle des Bains Chinois. A cette glorieuse époque, les noms exotiques faisaient fortune; l’Europe, que dis-je? le monde entier était devenu notre domaine. La foule s’est portée encore, il y a quelques années, au Café et au Jardin Turc pour assister aux concerts en plein vent, mêlés de pyrotechnie et de feux de Bengale que dirigeait le rival de Musard, Jullien. Cette union mal assortie et passablement incestueuse de Vulcain et d’Euterpe n’a pas eu de suites durables, et le Café Turc, un instant débauché et étourdi par tout ce fracas, n’a pas tardé à retomber dans l’heureuse placidité qui est le fond de son caractère, et dont il ne sortira plus. On soit qu’il est le rendez-vous de cette classe si
Estaminet du Cheval blanc.
enviable, qu’on nomme les rentiers du Marais. Cette clientèle vaut pour lui une inscription au grand-
livre. Bien que de moeurs très-différentes, il ofhe, comme on voit, une certaine analogie avec le cale de
l'Opéra. Seulement, au Café Turc on est dans l’habitude de garder les rentes qu'on a, tandis que dans
l’autre établissement on vend celles que l’on n’a pas. Voilà toute la différence.
Puis, il y a encore les établissements excentriques. Voici le café Mulhouse, qui pendant six mois exhiba un géant pour attirer les consommateurs.
Le géant est reparti pour son pays, le larynx légèrement endommagé par suite de l’abus des petits verres. Puis ainsi les cafés chantants d’hiver. La spéculation est simple : débiter
une consommation médiocre et fort chère sous h' couvert d’une musique de troisième qualité, tel est le problème résolu avec infi¬
niment d’avantage par plusieurs limonadiers mélomanes. Le peuple intermédiaire des petits boutiquiers, des petits rentiers du Marais et de la rue Coquillière, des jeunes commis de magasin et des troisièmes clercs d'huissier, lequel ne va, pour cause , ni au Conservatoire ni à l’Académie nationale de musique, et ne peut même qu’aux grands jours aborder son Opéra-National à lui, celui du boulevard du Temple, s’accommode, faute de mieux, de la chansonnette au moka, de la choppe au couplet de facture.
Un de ces établissements semi -tabagiques , semi-lyriques , existe dans la galerie Montpensier, du Pa-
Les joueurs rie dominos.
mais évidemment fort aguerries à toutes les senteurs variées de la régie. On aperçoit sur une estrade, au
lais-Royal , près de l’ancien café dit des Mille-Colonnes. Là, les consommateurs sont, sans hyperbole, entassés comme il n’est pas possible que les sardines le soient dans leur annuel passage sur les côtes de Lorient. Je sais bien des théâtres , et non des moins huppés , qui , bon soir , mal soir , s’estimeraient heureux d’une telle chambrée. Tout ce monde rit, jase, boit, écoute. Il y a beaucoup de dames,
fond de l’établissement, cinq houris en robes de bal : ce sont les prime-donne de cette académie-estaminet; non loin, un piano et un jeune pianiste qui martelle le clavier avec assez d'agilité. Je préfère, je l’avoue, ce mode d’accompagnement au détestable quatuor à tous crins , panaché d’un flageolet, qui , ai. leurs , ébranle les voûtes d’une symphonie à faire fuir un ménétrier de village.
Le piano , du moins, ne donne
que des notes justes, et Paris est plein de Thalbergs. Je reviens à ces dames : elles sont presque toutes
jolies, ou du moins agréables. Il en est qui possèdent des quarts, voire des moitiés de talent; ce sont apparemment des fruits secs, ou peut-être des quatrièmes accessit ex æcjuo du Conservatoire; mais il est évident pour un œil exer cé que la beauté et la toilette sont au moins de moitié dans l’apport artistique de ces sirènes du punch et de la demi-tasse. Il ne siérait point de dire toute ma pensée làdessus; mais je trouve que Margot la bouquetière opère de bien fréquents voyages de l’intérieur de la salle à V estrade, et vice versa.
Les énormes bouquets que je vois entassés sur une table, aux pieds de ces divinités, représentent là, exactement comme à l’Académie Nationale , les hommages et les brûlantes sympathies des dilettanti. Rien de mieux; mais ici il n’est pas d’usage de lancer ces sortes de choses : on les envoie, et ce va-etvient perpétuel de sélams contiés à la rugueuse main de la bouquetière , arrive fort à point pour distraire ces dames, pour chasser d’elles les pavots de la langueur et de l’ennui, et y substituer les roses de Ta¬
re géant du café Mulhouse.