CHAPITRE XXXYI. — LES CAFÉS
La prima donna.
bureaux de 1 Illustration, rue de Richelieu, 60,'i
Le baryton.
rua TïP. DE F1RM1N DID0T, RUE JACOB, 56. 20 G. par la porte.
mour-propre satisfait et d’une émotion pudique. Je me retourne, et vois sournoisement tapis dans quelque angle certains lions à toute crinière, fourvoyés — dans des intentions que je soupçonne de n'ètre pas scrupuleusement musicales — en cet antre, pardon, en ce temple lyrique de la petite propriété, en ce caveau de la romance.
Quant au vrai public, il ne songe point à mal; il savoure et applaudit tout, bavaroises et concertantes. Une affiche manuscrite, placardée à l’entrée, renferme le programme de la soirée, et fait part aux consommateurs des i norceau x qu’ interpré feront respectivement mesdemoiselles Palmyre, Angélina, Clara,
Rosalba et Anna. Un autre avertissement moins honnête prévient messieurs les amateurs de musique de chambre qu’il n’est point servi de consommation au-dessous de cinquante centimes; mais, pour faciliter l’exécution de ce règlement aristocratique, les prix de la denrée sont fixés de façon que chacun puisse atteindre à peu près à
coup sûr au minimum obligatoire. Un autre article de ce code draconien enjoint auxdits consommateurs d’avoir à renouveler leurs commandes, toujours d’au moins cinquante centimes , à chaque partie du concert. Cette obligation m’a mis en pleine déroute après le troisième morceau, non, veuillez m’en croire, par un sordide calcul, mais parce que, me venant de régaler pour mes dix sous d’une choppe de cinq, je me trouvai tout à la fois saturé, comme disent les chimistes, de fioritures équivoques et de bière de Strasbourg.
Un autre temps d’arrêt résulte de la quête , dont chacune de ces dames se charge à tour de rôle, et dont le casuel, réparti entre tous les artistes de la troupe, s’ajoute aux traitements, dont j'ignore le chiffre. Je n’aime pas à voir ces belles personnes courir de table en table avec leurs magnifiques aftiquets, leurs robes de damas et leurs mantes d’hermine, pour récolter, dans un panier à échaudés, quelques décimes crasseux.
La gueuserie qui met des fleurs dans ses cheveux, la mendicité en gants blancs, sont bien de toutes les plus tristes et les moins dignes d’intérêt. On leur donne pourtant, moitié respect humain, moitié remercîment de l’ariette qui vient d’enlever les suf¬
naud, un éternel amour à son Victor ou à son Arthur.
La forte chanteuse à roulades, la Damoreau, l’Ugalde, la Diva, et que sais-je encore?
La Stoltz, la Falcon, l’infante de Castille, le contralto, la voix profonde, la cantatrice dramatique,
l’amante du beau Sigismond»
la malheureuse Léonor :
Mon arrêt descend du ciel ; Venez tous, c’est une fft-ê-te !
La chanteuse de genre, la Du gazon, toujours couverte d’applaudissements, et assassinée de bouquets dans le couplet de facture :
Mon Aldegonde,
Ma blonde !
Ma Roxelane, Sultane !
Ma Rodogune,] Ma brune ! !
L’orchestre.
frages à la pointe d’une roulade ; et il paraît que, sous à sous, ces artistes de la sébile se constituent, grâce aux divins sourires de la quêteuse, un total de feux assez rond.
Le personnel de la troupe est modelé sur le patron des entreprises dramatiques.
11 y a d’abord Vinqénue, jeune chanteuse de romance, qui, les yeux baissés, s’avance vers la rampe, et jure, sur un air de M. Paul Henrion ou de M. Ar¬
et ainsi de suite, sur un air de valse très-précipité ( dix minutes sans reprendre haleine );
La Déjazet, chanteuse grivoise et populaire :
J’suis née-z-à la point’Saint Eustaohe; J’élais 1’ rossignol du quartier,
Et j’ suis capable, afin qu’on l’ sache, D’ chanter z-un opéra /«entier.
« Imaginez-vous, ma’ame chose, » etc., etc.
Puis vient le personnel masculin :
Le ténor :
Un ange, une femme inconnu-u-e,
A genoux priiiait près de moi,
Et je me sentais à sa vu-u-e Frémir de plaisir et d’effroi !
La basse chantante :
Les matelots de la Belle- Eugénie Ont pavoisé des plus riches couleurs Ce beau vaisseau qui part pour l’Italie;
C’est le pays des belles et des fleurs!
Le baryton :
Des bras pour la défendre!
Un cœur pour la chérir!
Des bras!... un cœur! des bras!...
Le comique enfin, le Trial, le Sainte- Foy, le Levassor, qui est ordinairement louche , assez souvent bossu, mais qui n’a aucune chance de dérider son audi-
Le ténor.
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ditoire, dp belle humeur pourtant, si à ses talents naturels il ne joint quelque bonne infirmité, difformité, désagrément, tels qu’un nez trop long ou trop court, une bouche tordue, enfin quelque don de naissance.
Tout ceci ne s’appelle pas précisément de la musique , mais enfin cela y ressemble d’un peu loin, et en tient lieu à peu près comme un dialogue vif et animé supplée à des chanteurs absents dans certaines représentations d’opéras comiques en province.
Il y avait, il y a encore quelques jours, un estaminet lyrique au passage Jouffroy; mais de cet établissement à grand orchestre il ne reste plus que le souvenir, et le célèbre Darcier, qui, chaque soir, venait jeter au public mélomane de l’estaminet lyrique ses notes puissantes et si pleines d’originalité. Darcier est certainement un talent tout à fait hors ligne. Il parle, il déclame, il gesticule, il chante surtout avec une profondeur de sentiment si extraordinaire et une passion si vraie, que l’auditeur se sent emporté comme Mazeppa sur le coursier ardent et sans frein.
Le goût de la musique se répand de plus en plus dans les masses populaires , et il suffit, pour en demeurer convaincu, de considérer les affiches bariolées de toutes nuances, qui, après avoir exécuté pour l’œil, sur le clavier de leurs couleurs variées, renouvelé de la curieuse invention du père Kircher, des symphonies très-fantastiques, convient les oreilles à venir les entendre à leur tour, dans les nombreux cafés et autres établissements musicaux dont les portes s’ouvrent chaque jour à de nouveaux concerts, avec accompagnement de demi-tasses et de petits verres, et intermèdes obligés de chansonnettes qu’on
La dame de comptoir.
s’obstine à déclarer comiques. La musique, même quand elle n’est pas bonne, contribue trop à adoucir les mœurs, pour que j’aie un seul instant le désir d’ar¬
rêter l'essor qu’elle paraît devoir prendre en France; le peuple français a d’ailleurs aimé de tout temps à chanter, et c’est un passetemps que Mazarin et bien d’autres ministres lui ont fait payer assez cher pour qu’il ait le droit de s’y livrer sans contrainte.
Cette passion musicale, cette fureur de la chansonnette comique a même passé le détroit, voilà ce qui est difficile à croire; mais John-Bull a aussi ses estaminets lyriques, probablement à cause de la quantité de pots de bière et de cidre qu’on y flûte. Si les figures impassibles de nos voisins d’outre-mer ne paraissent pas justifier l’étiquette invariablement accolée à la chansonnette qui leur est chantée dans ces établissements et ne manifestent pas leurs émotions intimes, comme il ■est d’usage chez nous autres Français, expansifs, elles n’offrent pas moins une étude physiognomonique très-curieuse et tout à fait digne d’attacher l’attention.
Dans cette nomenclature des cafés de toutes sortes, il est un personnage dont je n’ai pas parlé : c’est la dame du comptoir. Elle pose majestueusement sur sa banquette, j’allais dire sur son trône. Décolletée comme une pairesse d’Angleterre, parée comme une châsse, elle a un regard pour tous ceux qui arrivent, et un sourire pour tous ceux qui s’en vont. Une dame de comptoir doit être jolie, et bien des cafés ont dû leur clientèle à cette reine qui perçoit le prix des consommations. Que devient la dame de comptoir? Elle vise ordinairement au cœur d’un noble et riche étranger ; mais le plus souvent elle va grossir la catégorie des femmes aimables du quartier Bréda, à moins quelle n’épouse un garçon de café, qui aspire à devenir, à son tour, chef d’établissement.
Lstaminet lyrique du passage Joulfroy.