‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 221 sur 230 · CHAPITRE XXXV1ÎI. — LE LONG DE LA SEINE (Suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV1ÎI. — LE LONG DE LA SEINE (Suite

que possible sur les émotions parlementaires dont le Palais Bourbon fut le théâtre. Le conseil des Cinq- Cents était divisé en trois partis : « Les thermidoriens, défenseurs de la République, bien qu’ils se fussent délivrés de Robespierre; les royalistes , qui travaillaient de tous leurs efforts à réunir le gouvernement établi et à préparer une restauration; enfin, une troisième faction, défendant en apparence les principes constitutionnels, mais se ménageant en vue de l’avenir , et connue sous le nom de diplomates. Le parti des royalistes, le plus prononcé des trois, avait à sa tête Pichegru et Vaublanc; ses membres, les partisans de la bonne cause, comme ils s’appelaient eux-mêmes, se reconnaissaient à la cadenefte et au collet noir, qu’ils portaient en signe de ralliement. Leurs menées aboutirent au coup d’état de fructidor , cette préface du 18 brumaire.

Le Palais-Bourbon est également le berceau de l’École polytechnique : cette école fut fondée par la Convention et installée d’abord dans l’emplacement de la commission centrale des travaux publics. Elle reçut son nom et son organisation dès 1793.

Le Corps législatif de l’Empire succéda au conseil des Cinq-Cents, et occupa, sans grandes modifica¬

tions, le même local; le personnel seul dut être modifié.

L’extérieur du monument avait reçu, à travers ces vicissitudes , quelques améliorations et quelques embellissements. La Convention fit élever du côté de la cour , au centre , un avant-corps décoré de finit colonnes, surmontées d’un attique. Cet attique fut couronné d’un fronton, dont le bas-relief représentait la Loi protégeant l’innocence et punissant le crime : les statues de Minerve et de la Force accompagnèrent ce morceau de sculpture, dans lequel on reconnaîtra ce goût des allégories à la manière antique, qui distingue les constructions datant de la première République. En 1807, on éleva, sur les dessins de M. Poyet, le magnifique péristyle que nous voyons encore aujourd’hui : il se compose de douze colonnes corinthiennes de grande proportion, qui supportent un entablement et un fronton; en avant, règne un perron divisé en deux rampes, large d’environ cent pieds et haut de dix-huit. Le bas-relief du fronton a changé de nature aussi souvent que l’édifice a changé d’hôtes : il a représenté tour à tour l’Empereur offrant au Corps législatif les drapeaux enlevés aux champs d'Austerlitz et d’autres épisodes de la vie de Napoléon, sculptés sur la façade par Chaudet; puis la

Charte , accompagnée de la France et de la Justice, protégeant les sciences , les lettres, les arts et l’industrie; et enfin aujourd’hui, ce fronton, sculpté par Fragonard, représente la Loi appuyée sur la Justice et la Force, appelant à elle l’Abondance suivie des Sciences et des Arts. A sa gauche, figure la Paix ramenant le Commerce et l’Industrie; à chacune des extrémités du fronton se trouvent des fleuves tenant des urnes renversées.

Quant aux statues qui sont devant la façade du monument, elles ont montré plus de fermeté politique : personne n’a encore songé à remuer de leur piédestal les images allégoriques de la Justice et de la Sagesse, sculptées par Houdon et Roland, et les statues de Sully , de Colbert, de l’Hospital et de d’Aguesseau , signées de noms peu connus , Beauvalet , Dumont, Deseine et Foucon. On se souvient, à l’aspect de ces deux derniers, du mot célèbre d’un membre de l’opposition, s’adressant à un ministre : « Monsieur, je ne vous inllige qu’une seule punition : c’est de contempler, en sortant de cette enceinte, l’image de l’Hospital et de d’Aguesseau ! »

En définitive, l’aspect du monument actuel manque surtout de grandeur : la façade, malgré l’élévation et

le mérite réel du péristyle, est déparée par ces deux murs aveugles qui s’attachent comme deux ailes à 1 1 colonnade. La véritable entrée n’est pas sur le bord de la Seine : elle se trouve par derrière, sous le porlique de l’ancien palais Bourbon, où il faut remarquer encore l’horloge, décorée de figures dues à Fragonard. Avant de pénétrer à l’intérieur, et de continuer cette description et cette revue de l’histoire parlementaire, commencées à propos des Cinq-Cents, il faut en finir avec quelques détails historiques relatifs au monument lui-même. Le prince de Coudé fut réintégré dans son domaine lors de la rentrée des Bourbons. Le payement annuel d’un loyer de 124,000 fr. permit aux députés d’y continuer leurs séances. En 1827, le prince vendit à l’État une partie de sa propriété au prix de 5,300,000 fr., et l’année suivante on en commença la restauration. Presque tous les planchers des voûtes, et principalement la coupole de la salle des séances, furent établis en fer et en poteries creuses, les couvertures en cuivre. Ces travaux occasionnèrent une dépense de 4,420,000 fr. Enfin, après 1830, le duc d’Aumale, héritier du prince de Coudé, continua la location de cet hôtel, devenu depuis longtemps indispensable à la Chambre des députés , et une loi du 30 juin 1830 approuva la vente qui lut

faite à l'État de tout le reste du palais et de scs dépendances, pour la somme de 5,047, 173 f. au total, de 1813 à 1818, le palais Bourbon a coûté 18,439,473 fr., y compris 124,000 fr. de location pendant vingt-huit ans.

Les dispositions intérieures du Palais-Bourbon, depuis qu'il a été appelé à servir de siège au gouvernement parlementaire, ont varié aussi souvent que les dispositions extérieures. On le comprendra aisément : pour le Corps législatif de l’Empire, on n’avait besoin ni de tribunes publiques, ni de places réservées aux journalistes. La Restauration, qui n’appelait à la représentation nationale que les nobles de vieille souche et les grands propriétaires, demandait moins d’espace que la monarchie de Juillet et ses débats orageux : et les neuf cents membres de la Constituante, les sept cent cinquante de la Législative avaient besoin d’un local plus vaste que les quatre cents députés qui composent aujourd’hui le nouveau Corps législatif. En outre, les peintures, les emblèmes, les ornements de toute sorte ont été modifiés en même temps que le personnel législatit : tour à tour les victoires de l’Empire, les souvenirs de l’ancienne royauté, les fictions constitutionnelles de 1830 et les images républicaines de 1848, ont été repro¬

duites sur ce théâtre où une dynastie succède à un république, oii un pouvoir fait place à un autre pouvoir renaissant, tout cela dans un intervalle fort court et presque périodique. Je crois qu’il est à propos de décrire les coulisses avant de parler de la scène : il est plus facile de se rendre compte des drames et des comédies politiques qui se sont jouées et qui se joueront peut-être dans l’enceinte du Palais-Bourbon , quand on connaîtra l’autre côté des décors : les lieux oii s’élaboraient jadis les lois et les discussions, où les députés des divers régimes conféraient entre eux, arrêtaient leurs plans, se mettaient en contact avec les profanes du dehors, et aussi ceux où ils venaient se délasser de leurs fatigues et rafraîchir leur éloquence. Parlons donc de la salle des Pas-Perdus, qui n'est plus, du salon de la Paix, de la salle des Conférences, des bureaux, des couloirs, du vestiaire, de la bibliothèque, etc., etc., et n’oublions pas la buvette. Quel rôle n’a pas joué la buvette dans toutes les phases de cette histoire qui s’étend de 1804 à 1832!

Le salon de la Paix, ainsi nommé sans doute par opposition avec la salle qui suit, et dans laquelle a régné si longtemps une guerre perpétuelle, est la partie la mieux décorée de tout le Palais-Bourbon. Le plafond est orné de peintures dues à M. Ho-

race Vernet. Ce sont trois sujets allégoriques plus ou moins en rapport avec les hôtes habituels du salon et la destination du monument. Le sujet du milieu représente la Paix sous la figure d’une jeune tille radieuse, tenant de la main gauche la branche d'olivier obligée, et de la main droite des fleurs qui s’effeuillent : près d’elle, une ruche et une charrue; à ses pieds, un lion couché. Elle est assise sur des gerbes de blé, recouvrant le bronze d’un canon, et s’appuie mollement sur un long coussin rouge. Ce coussin serait-il une réminiscence classique du pulvinar, accordé, suivant Cornélius Nepos, par Timothée à la déesse, quand on lui éleva pour la première fois un temple à Athènes? Je ne le crois pas : M. Horace Vernet n’est pas homme à s’embar¬

rasser de ces curiosités d'antiquaire. 11 lui aura mis sans doute un coussin derrière les épaules pour qu’elle soit assise à son aise, et pour exprimer les douceurs de la situation. Cette figure repose sur des nuages, au milieu d’un ciel azuré : tous les emblèmes accessoires se groupent autour d’elle, le lion endormi, la ruche, la charrue; et dans le lointain on voit fumer les cheminées des usines. Le tableau est bien composé : la Paix ne manque pas de grâce et de majesté; sa pose est gracieuse et ses ajustements ne laissent rien à désirer aux antiquaires et aux amateurs de l’allégorie. A droite se trouve une seconde composition, consacrée au Génie des sciences. Pour de pareils sujets, les anciens avaient sur nous un grand avantage ; chacune de leurs divinités allégoriques avait un type et

des emblèmes qui lui étaient propres : la lyre, la faucille, le trident, le caducée, etc., suffisaient pour indiquer les personnifications de l’agriculture, de la navigation et du commerce. Ne pouvant se contenter d’une si grande simplicité dans un sujet moderne, l’artiste en a pris bravement son parti : il a représenté le Génie sous la figure d’un homme à l’air méditatif, nu, et accoudé sur une enclume où un plan est étalé. Son autre main s’appuie sur une machine pneumatique, et une étoile rayonne dans le ciel, au-dessus de son front. Sur le second plan, une locomotive lancée à toute vapeur se dirige vers une galerie souterraine : le conducteur, qu’on eût trouvé peu poétique en bras de chemise et en casquette, a été complètement déshabillé, et, dans l’appareil le plus primitif,

vais

Mi

liL ~

ÜIS

Pi

Salon de la Paix.

il s’occupe à mouvoir les bielles et les excentriques de sa machine. La vapeur a également les honneurs du troisième tableau qui représente les Divinités de lamer fuyant devant elle. Le paquebot mugit : sa roue à palettes blanchit d’écume, et tout à l’entour s’envolent des goélands effarouchés ; l’un d’eux est saisi d’une telle frayeur, qu’il sort du cadre et semble vouloir s’élancer dans la salle, au risque de se faire rappeler à l’ordre. Les tritons sont en fuite derrière l’audacieux navire ; sur le devant une néréide éplorée se livre au désespoir et semble maudire le nouveau conquérant du vieil empire de Thétis. Seul, un marsouin philosophe apparaît ricaneur à la surface des flots, et semble défier l’homme de venir jamais le troubler dans les abîmes de son humide séjour. Une pareille gaieté de pinceau serait à peine acceptable si la peinture de

cette scène maritime n’était, pas d’une vérité d’aspect, d’une réalité saisissante, réalité d’ailleurs que ni la destination ni l’emplacement du tableau ne légitimaient.

Ces trois tableaux, exécutés avec la liberté d’allures particulière à l’artiste, sont conçus avec clarté et attestent la facilité, le parti pris d’une intelligence sagace, qui franchit lestement les difficultés sans s’arrêter longtemps à les étudier et à les vaincre. Ils satisfont, mais ils ne laissent pas une empreinte vive dans l'esprit du spectateur, et n’éveillent pas d’idée artistique élevée. Cela tient à la nature du talent si fécond de M. Horace Vernet, à son universelle aptitude à traiter avec mérite les genres les plus opposés : tableaux d’histoire, de genre, batailles, marines, paysages, plafonds ou caricatures.

Outre ces trois compositions que nous reproduisons

ici , l’artiste a figuré dans la partie inférieure, et formant voûte du même plafond, d’un côté, les pairs et la magistrature; de l’autre, les membres du corps diplomatique et de l’Université, regardant, du haut des terrasses du palais Bourbon, défiler le cortège du roi à l’ouverture des chambres. O11 voit que ce sujet est emprunté à l’histoire ancienne. Le spectateur se trouve séparé de tous ces dignitaires par une balustrade d’or, aux extrémités de laquelle sont des factionnaires de la garde nationale et de la ligne. Un Algérien est assis dans une pose pleine de naturel sur cette balustrade, et près de lui un négrillon grimpe en se tenant à un vase de bronze doré. Ces deux grandes scènes, où figurent un grand nombre de personnages, sont ingénieusement rendues. Je ne m’arrêterai pas davantage à décrire l’ornementation abon-

Page 1