‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 224 sur 230 · CHAPITRE XXXVIII. — LE LONG DE LA SEINE (Suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII. — LE LONG DE LA SEINE (Suite

En voilà assez pour les diverses salles qui précèdent l’amphithéâtre où se sont débattues pendant si ldngtefnps les destinées de la France : ce sont, à proprement parler, les coulisses du théâtre parlementaire et politique. Toutefois, avant de monter sur la scène et de parler de la salle des séances dont nous donnons ici une reproduction fidèle, il ne faut pas oublier quelques lieux moins apparents, dont l’influence et l’importance ne sauraient être contestées. La bibliothèque d’abord, où les représentants de la France sous les divers régimes, sont allés tour à tour puiser des ressources oratoires, des preuves, des voies et moyens ; la bibliothèque où vinrent s’inspirer les doctrines de l’opposition libérale et mitigée de la Restauration, et le républicanisme un peu rétrospectif de la Montagne de 1818; la bibliothèque, qui , avec une impartialité rare et digne d’éloges, a prêté indifférem¬

puté, discourant ou écoutant, oublie de se rafraîchir.

La buvette nous ramène à ces fameux dîners politiques et ministériels, immortalisés par Béranger, auxquels, dit la tradition , les ministres durent si longtemps des majorités dociles et bien disciplinées. En supposant même qu’il y ait quelque vérité dans cette accusation qui n’a épargné aucun gouvernement, on doit convenir d’une chose : c’est que les ventrus des divers régimes n’ont pas fait les affaires du pays beaucoup plus mal que les députés indépendants, qui se drapaient dans l’austérité de leur vertu. Piet, de gastronomique mémoire, fut longtemps le restaurateur en titres des majorités. La truffe du Périgord jouait un rôle influent dans les agapes des élus des départements, et ce noir tubercule fit déposer plus d’une boule blanche dans l’urne législative du palais Bourbon. A cette époque se rapporte le mot fameux

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ment, ses richesses aux royalistes purs, aux constitutionnels, aux opposants radicaux et aux socialistes de toutes les écoles. Les anciens avaient donné aux collections de livres cette inscription pompeuse de : « Trésor des remèdes de l’âme. » A côté de ce trésor un peu immatériel , qui ne saurait suffire aux besoins d’une assemblée politique, les architectes du palais législatif ont jugé convenable d’en établir un autre plus positif, capable de réconforter le corps aussi bien que l’intelligence, et qui renouvelât les forces dépensées dans les luttes oratoires. On voit qu’il s’agit de la buvette. La buvette et la bibliothèque, tels sont, ou, pour mieux dire, tels étaient les deux fortifiants de l’éloquence parlementaire : les députés ont également besoin de recueils de statistique pour nourrir les arguments et de boissons excitantes ou rafraîchissantes, suivant la saison, pour calmer leur fougue oratoire ou

du général Foy, qui divisait la chambre de son temps entre deux sortes de gens : ceux qui prennent et ceux qui comprennent. Et malgré ces abus, malgré le développement excessif de la buvette et du restaurant législatif, qui s’étaient surajoutés à l’antique et classique verre d’eau sucrée, les chambres oii abonda le plus la race des ventrus et des centriers furent les plus fécondes en orateurs : elles eurent la gloire de faire entrer la France dans les voies de la libre discussion, hors de laquelle, on croyait hier encore qu'il n’y a point de salut pour la France.

Parlons encore du vestiaire. On a eu longtemps chez nous l’engouement du costume officiel. Les triomphes militaires du temps de la République et de l’Empire avaient mis à la mode les uniformes guerriers : le Corps législatif lui-même , malgré ses fonctions pacifiques, reçut un habit brodé d’or et d’argent,

pour acquérir une nouvelle énergie. Les historiens étudieront un jour l’utilité et l’importance de la buvette, considérée dans ses rapports avec les lois et les amendements : cette institution, éminemment hygiénique et philanthropique, ne date cependant que de l’Empire. Les députés au corps législatif de ce temps-là s’y consolaient apparemment de ne pouvoir discuter. U existait autrefois, témoin Racine, une buvette auprès du Palais de justice, et la défunte épouse de Perrin Dandin, la pauvre Babonnette, l’a illustrée, de même que les serviettes qu’elle en emportait lorsqu’elle était obligée de quitter les plaideurs les mains nettes; mais sans doute la buvette fut au nombre des traditions détruites d’un passé que la Convention avait aboli : et cela nous prouvera une fois de plus quelle chose terrible fut la révolution : il faut que tout soit renversé et bouleversé pour qu’un dé¬

nué épée , un chapeau d’ordonnance analogues à ceux des officiers généraux. Là Restauration modifia ce costume , sans oser le supprimer. A la révolution de Juillet, le vestiaire devint inutile; il resta fermé pendant dix-huit ans, ou du moins n’offrit d’asile qu’aux chapeaux de castor et aux paletots plus démocratiques de la bourgeoisie et de l’aristocratie industrielle. En 1848, le gouvernement provisoire décréta pour les futurs représentants le gilet à revers et les autres accessoires plus ou moins arriérés qui composaient le costume des conventionnels de 17Ù3; cette mesure ne fut pas adoptée, et c est a peine si 1 on vit quelques purs se distinguer par cette mise empruntée à un autre siècle. Cependant il s’est attaché à quelques costumes excentriques d’alors une célébrité qui n’est, pas oubliée : on se souvient encore de la veste ronde du portefaix de Marseille et du fameux chapeau

PARIS. TYP. DE FIRMIN DIDOT, 56, RUE JACOB. 20 C. par la poste .

Chambre des députésjmus le gouvernement de Juillet.

du préfet de police du gouvernement provisoire. De nos jours, le nouveau Corps législatif, héritier des traditions impériales, a reçu un costume brillant de broderies et d’argent , qui se distingue à peine de celui du Sénat.

Dans l’ancien palais Bourbon, les nécessités parlementaires ont exigé successivement la construction de plusieurs salles, destinées aux séances des chambres, sans compter les divers salons intérieurs qui existaient probablement du temps des princes de Condé. La chambre où siégea le conseiLdes Cinq-Cents, puis le Corps législatif de l'Empire, demanda de nombreuses appropriations pour recevoir les députés de la Restauration. En 1830, cette salle insuffisante et menaçant ruine fut remplacée par une salle en bois, construite dans le jardin , au grand déplaisir de ses hôtes ailés et chantants , qui durent porter ailleurs leurs nids et leurs ramages. C’est dans ce lieu que Louis-Philippe vint, le 0 août, prêter serment à fa charte, qu’on appela plus tard charte bâclée, et recevoir celui des députés et des pairs de France.

La construction de la salle définitive ne fut terminée que le 21 novembre 1832. Elle mérite une description plus dét aillée, car c’est celle qui aujourd'hui sert, avec quelques modifications , aux séances du Corps législatif. Elle forme un hémicycle. Le bureau du président, assisté de deux secrétaires, attire d’abord les regards; au-dessous se trouvait la tribune, qui a été remplacée par une sorte de bureau; aux deux côtés de la tribune , les pupitres des sténographes du moniteur. Le tableau représentant le serment du 9 août , qui domine le siège du président , a été provisoirement voilé; il est flanqué parallèlement de deux statues, figurant l’une la Liberté, l’autre, 1 Ordre public, à la place desquelles s’élevaient , sous la Restauration , six effigies de héros et de législateurs, que nous avons retrouvées dans 1 intérieur des salles fermées au public. Les

Sonnette du président de la chambre <L ,11! .

sièges des députés, disposés circulairement et en amphithéâtre, se composent d’une banquette garnie de velours et rembourrée : des séries de gradins servant de communication, rayonnent à partir de l’hémicycle central jusqu’au couloir qui fait le tour de la salle. Chaque membre a devant lui un pupitre fermé,1 sur lequel il écrit ou s’appuie, et où il serre sa correspondance et le couteau à papier parlemen¬

taire. Les tribunes, embrassant le pourtour de la salle, sont garnies de drap rouge; elles se divisent en compartiments : tribune du pouvoir exécutif, du corps diplomatique, du conseil d’Etat, des anciens députés, etc. La tribune publique renferme peu de places; on y arrive au moyen de billets qui sont dis¬

Ancie.ine tribune des journalistes à la Chambre des députés.

tribués à chaque député; une autre tri! une publique est ouverte au premier occupant, et ne contient qu’un petit nombre de places. Jadis la tribune des journalistes était un véritable pouvoir : députés de l’opinion, ayant aussi leur droite , leur gauche et leur centre, silencieusement rapprochés dans un étroit espace et réunis par une sorte de trêve de Dieu , ils laissaient à la porte leurs souvenirs et leurs inimitiés , quelque violente que dût être la bataille du lendemain , et quelque acharnée qu’eût été celle de la veille. Ils étaient là comme les yeux attentifs de la France, observant ses représentants , comme les mille voix mobiles de l’opinion publique et de la patrie. De nos jours, le Corps législatif estaccessible aux journalistes, comme à tous les autres citoyens ; mais il est interdit de rendre compte des séances, de les discuter et de les faire connaître aux lecteurs autrement que par le procès-verbal signé du président.

Du temps de f ancienne chambre des députés, on montrait aux visiteurs certaines curiosités parlementaires, dont il n’est plus question ici que pour mémoire : la tribune , avec son bas-relief représentant l’Éloquence, la Vertu ou toute autre allégorie patriotique; le verre d’eau sucrée où venaient puiser tour à tour ministres et députés, centricrs et membres de la gauche; la sonnette du président destinée à rétablir l’ordre et à imposer le silence à cette classe d’écoliers politiques. Cette sonnette fut remplacée plus tard par un timbre sonore, dont le retentissement dominait à peine les tumultueuses conversations des 750 représentants de la législative. Enfin , on conduisait les curieux sur divers points, et principalement au pupitre où l’honorable M. Berryer avait sculpté avec patience, pendant le cours de plusieurs législa¬

tures , une foule d’arabesques et d’ornements de fantaisie. Il est de notre devoir de conserver à la postérité un échantillon des travaux artistiques de ce Démosthènes du parti légitimiste.

Chacune des séances do ce temps-là avait sa physionomie distincte : tantôt agitées, passionnées, sombres, concentrées, le plus souvent calmes, assoupies, tranquilles, suivant la nature des questions.

Cependant il y avait encore une certaine uniformité au sein même de cette variété; les traits fondamentaux ne se modifiaient guère, et Ton peut placer au premier rang le manque de tenue de l’assemblée. Au commencement des séances surtout, la chambre ressemblait un peu à une classe d’écoliers indociles : le tintement dè la sonnette et les cris des huissiers ; « Silence, messieurs ! » réussissaient difficilement à rétablir une apparence d’ordre et de tranquillité. Pourtant , lorsque , sous la monarchie de 1815, avaient lieu de ces discussions solennelles oii les Foy, les Benjamin Constant, les Périer , élevaient la voix et combattaient des ministres comme Laine ou Yillèle, les chambres introuvables se taisaient : malgré son énergie, l’orateur obtenait le silence et l’attention , sinon l’approbation universelle, et le bruit de ces débats majestueux se répandant au dehors , gagnait de proche en proche la capitale, la province et l’étranger. Le gouvernement de Juillet lui-même, quoique plus positif et plus pratique, compta aussi bon nombre de ces solennités oratoires. Aujourd’hui que le système parlementaire a cessé d’être en vigueur, et qu’il est encore trop voisin de nous pour que l’histoire puisse apprécier ses résultats et le juger, nous nous bornons ii rappeler ces luttes mémorables oii les combattants se nommaient Casimir Périer et Odilon Barrot, Thiers, Guizot, Villemain ; la discussion relative aux fortifications de Paris , la loi sur l’instruction publique , la question d’Orient, une foule d’autres, réveillèrent souvent les

Pupitre Je M. Berryer, à la Chambre des députés.

échos du palais législatif. Plus d’une fois aussi la voix de l’émeute vint retentir au dedans de l’enceinte où s’élaboraient les lois; elle y trouvait une émeute intestine qui venait assaillir les ministres sur leurs bancs et à leur tribune. C’est au milieu d’un de ces orages que M. Guizot prononça ces paroles plus élevées que justes : « Vos insultes n’atteindront jamais à la hauteur de mes dédains ! »

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