CHAPITRE XXXVIII. — LE LONG DE LA SEINE (Suite
Du reste, si le cortège et les formalités de réception se trouvaient ainsi supprimés, les autres lois de l’étiquette n’en étaient pas moins rigoureusement observées.
Sous le règne de Charles X, elle demeura la même, et les députés continuèrent à porter un habit bleu, boutonné droit, à collet et parements brodés en argent, tandis que les pairs étincelaient dans un costume et sous un chapeau à la Henri IV que l’on admire encore dans les jours gras.
La quasi-démocratie inaugurée en 1830 sous le titre de gouvernement constitutionnel, et comme la meilleure des républiques, simplifia beaucoup l’appareil à demi féodal qui présidait à l'ouverture des Chambres. La messe du Saint- Esprit lut supprimée ; les Chambres s’assirent en même temps que le roi , et écoutèrent à l’aise, chapeau en tète, les promesses et le programme du pouvoir exécutif : on sait que l’adresse du roi et l’adresse de la Chambre ont joué un grand
Ancienne tribune des orateurs à la Chambre des députés.
rôle dans les assemblées législatives tic 1830 à 1848. Cette dernière date nous annonce l’apparition d un ordre de choses nouveau : le Palais-Bourbon cesse d’appartenir à la monarchie de Juillet, et va donner asile aux débats de la Constituante et de la Législative.
La révolution de Février, qui éclata tout à coup au milieu des paisibles discussions de la Chambre des députés, choisit le Palais-Bourbon pour théâtre d'un de ses principaux épisodes. Ce sera une page dramatique dans nos annales (pie le récit de cette invasion soudaine d’une assemblée en train de discuter sur un chemin de fer mis la veille a l’ordre du jour; 1 annonce imprévue de l’abdication du roi, 1 arrivée de la régente du nouveau souverain , de ses oncles et tuteurs. Et au moment où la Chambre allait reconnaître le jeune roi , la foule quf se précipite armée, furieuse, qui achève de détruire cette monarchie ébranlée, et qui élève la République sur ses débris.
La date du 24 février est aussi mémorable dans l’histoire du Palais-Bourbon (pie dans celle de la France. La salle, construite par M. Joly, demeura fermée jusqu’en 1852; elle perdit la tribune, qui fut transportée dans le local où la République appela scs neuf cents représentants; elle en a été chassee depuis, et elle a disparu de nos institutions.
Le gouvernement provisoire tenait ses séances à l’Hôtel de ville, où nous l’avons déjà rencontré : il s’occupa de ses successeurs et fit construire pour eux, dans l’ancien palais Bourbon , une salle immense qui remplissait presque entièrement la cour du coté de la place de Bourgogne. Cette salle, de la forme d un parallélogramme, n’offrait à l’extérieur aucun ornement contraire à 1 austérité républicaine : une façade en planches badigeonnées, avec quelques grossières peintures, représentant la Liberté, 1 Égalité, la Fia— ternité; des trophées d’armes, et en dessous l'Agriculture et le Commerce, exécutées en grisaille, voila
Outre ces jours de tempêtes et d’émotions , qui avaient le privilège de surexciter la foule et d’animer la polémique des journaux , la chambre des députés avait ses fêtes et ses grandes cérémonies ; je parle des lectures des discours de la couronne. Le cérémonial qui accompagnait ces solennités était un souvenir de l’ancienne royauté, et de ses rapports avec les anciens états généraux et les assemblées élues par la nation. Ce n’est pas ici le lieu de le décrire en détail; citons seulement quelques dates importantes, se rapportant au palais Bourbon actuel.
Le 4 juin 1814, Louis XVIII se rendit au Corps législatif. Deux des pairs ecclésiastiques et six des pairs laïques furent placés sur des banquettes, au-dessous et de chaque côté du trône. Le reste de la Chambre des pairs et de la Chambre des députés tout entière prirent place en face du trône et circulairement. L’assemblée, à l’arrivée du roi, était debout et découverte. Le roi s’assit et se couvrit , et invita d’un signe toute
l’assemblée à suivre le premier de ces exemples.
Le 7 juin 1815, Napoléon vint procéder, avant de partir, à l’ouverture des Chambres. Nulle distinction ne fut établie entre les pairs et les députés , et le grand maître des cérémonies , sur l’ordre de l’empereur, invita dans les mêmes termes lesunset les autres à s’asseoir.
En octobre de la même année, Louis XVIII , rentré pour la seconde fois, ouvrit les Chambres de nouveau à son tour. Cette fois, bon nombre des anciens usages furent rétablis, et ils continuèrent à être observés pendant toute la Restauration. La veille du jour fixé pour l’ouverture, le (1 octobre, une messe dù Saint- Esprit fut célébrée à Notre-Dame, à laquelle assistèrent les deux Chambres. Le lendemain, 7, un cortège nombreux et brillant suivit le roi au l’alais-Bourbon. .M. le chancelier eut un siégea bras et 'sans dossier; le grand chambellan eut un carreau placé au pied du trône. En face étaient les pairs, et derrière eux les
députés. Le roi ordonna aux pairs de s’asseoir, et M. le chancelier en donna , dit le Moniteur, au nom de Sa Majesté, la permission aux Députés. — Un membre de la Chambre des Députés, appelé à prêter le serment, demanda à prendre la parole. M. le duc de Richelieu’ président du conseil des ministres, s’approcha aussitôt du roi , prit ses ordres et dit : « L’usage immémorial de la monarchie ne permet pas, dans de semblables circonstances, de prendre la parole en présence du roi sans la permission de Sa Majesté : Sa Majesté ordonne que l’appel nominal soit continué. » Lors¬
que les infirmités de Louis XVIII lui eurent, en quelque sorte, rendu la locomotion impossible, la séance d’ouverture des Chambres ne se tint plus au Palais- Bourbon, mais dans une grande salle du Louvre, côté de l'horloge. Leroi, placé dans un fauteuil, était ainsi poussé tout le long de la grande galerie du Mu- 1 sée et de la galerie d Apollon, et arrivait sur roulettes jusque sur l’estrade destinée à porter son fauteuil.
tout. L’intérieur , aussi simplement décoré, était disposé autrement que l’ancienne Chambre. Vers l’un des petits côtés du parallélogramme s’élevait l’estrade du président, enfoncée dans une sorte d'hémicycle, dont les parois étaient ornées de quelques trophées en grisaille et du chiffre delà République, R. F., plusieurs fois répété. Un peu plus bas le bureau des secrétaires et encore au-dessous, la tribune, à laquelle on arrivait par un double escalier. Devant la tribune se trouvait un hémicycle assez vaste, limité, d’un côté, par le banc des ministres , de l’autre, par le banc de la commission. Le fauteuil de M. Sabathier-Laroche était isolé sur l’un des côtés : cette distinction avait était accordée à l’infirmité de ce représentant atteint de paralysie. Les banquettes se trouvaient rangées parallèlement à droite et à gauche, et circulairement dans le fond ; elles étaient garnies
de velours vert, et le dossier de chacune formait pupitre. 11 régnait à l’entour de la salle deux étages de tribunes : le premier étage, occupant tout le circuit, était divisé en plusieurs compartiments : tribunes publiques avec billets, tribunes du conseil d’Etat, du pouvoir exécutif, du corps diplomatique, des anciens représentants, des officiers de la garde nationale et des journalistes. Le second étage, qui n’existait que sur les deux extrémités, comprenant la tribune ouverte au public sans billets, et la tribune des gardes nationaux de service. Je ne dois pas oublier les fenêtres, situées à quelque trente pieds de hauteur : la prévoyance des architectes avait cru sans doute rendre impossible un nouveau 18 brumaire !
Cette salle provisoire a vu les débats de l’Assemblée constituante et de l’Assemblée législative : si j’écrivais une histoire, au lieu d’un livre simplement
descriptif, il me serait aisé de remplir des volumes avec les épisodes tour à tour tragiques ou bouffons qui se sont succédé dans son enceinte. Il en est peu d’aussi dramatiques que la violation de l’Assemblée, le 1S mai 1848. Empruntons le récit d’un contemporain : « Les membres des clubs, se précipitant vers les issues du palais, et escaladant les murs des jardins, parviennent à s’introduire dans l’enceinte, malgré quelques efforts tentés pour les en empêcher. Les tribunes sont envahies par des hommes portant des drapeaux tricolores, des bannières de clubs ou de corps d’état, et même des branches d’arbre. La plus grande agitation règne dans la salle à la suite de cet envahissement.
« Les représentants demeurent calmes et impassibles sur leurs bancs. M. Barbés paraît à la tribune et veut parler : un grand nombre de représentants s’y
Vue extérieure de la salle provisoire de l’Assemblée nationale en 1SJ4S.
opposent et lui adressent de vives interpellations. Des cris de : Vive Barbes ! partent des tribunes ; le tumulte continue, et l’on entend au dehors l’explosion d’une arme à feu. Cet incident, dont la cause est ignorée, fait naître une certaine stupeur dans les tribunes, tandis que les représentants conservent leur immobilité.
M. Raspail s’efforce de lire une pétition en faveur de la Pologne; mais le désordre esta son comble; M. Raspail commence, et il n’a pas achevé la première phrase qu’un jeune représentant, M. d’Adelsvvard , s’écrie: « De quel droit ose ici parler le citoyen Raspail "? » Cette interpellation suscite un orage terrible. Des hommes du peuple qui se tiennent dans le couloir central se précipitent le poing levé vers le courageux interrupteur; mais tous les représentants du côté
droit se lèvent et, luttant avec les factieux, les empêchent d’arriver jusqu’à M. d’Adelsvvard.
Le tumulte continue : plusieurs citoyens étrangers à la tribune s’en emparent successivement. On distingue MM*. Sobrier, A. Blanqui, Hubert, de Flotte. Les cris de : «Vive la Pologne ! vive Louis Blanc ! Non ! Lamartine ! » empêchent d’entendre la voix des orateurs. Tout à coup s’élève le cri: «Le peuple demande un ministère du travail! » A ce moment, plusieurs personnes s’emparent de la tribune des sténographes ; malgré quelques paroles de Ledru-Rollin, le désordre reprend une nouvelle force : les propositions se croisent en {ous sens, enfin Hubert monte sur le rebord de la tribune, et s’écrie d’une voix retentissante : « Au nom du peuple, je déclare l’Assemblée nationale dissoute. »
Au milieu de cette immense scène de confusion, la plupart des représentants, écartés les uns des autres par les factieux, qui les serrent pour ainsi dire de toutes parts, se lèvent et gagnent les issues. Une partie de la foule, accompagnant MM. Barbés, Blanqui, So-' brier, de Flotte et quelques autres, se rend avec eux à l’Hôtel de ville: le reste escalade les tribunes, le bureau, la tribune des orateurs, les bancs des représentants, en jetant des cris tumultueux dont on ne saurait même saisir le sens.
Quelques heures s’écoulent. Tandis que les clubistes proclament un gouvernement provisoire à l’Hôtel de ville; ceux qui demeurent maîtres de l’Assemblée en proclament un autre de leur côté. Cependant la garde nationale et la garde mobile se réunissent, grâce à M. Clément Thomas et à quelques autres; un batail-