LES BOULEVARDS
Boulevards de la Madeleine et des Capucines. — La boutique de- confiseur. — Les balayeurs I e cah et les nmnihnc r i nmvin™ i t™:. n , , 11 ,, , .
Un lion frisé, un lion défrisé.— La Maison-Dorée. — Un habitué du boulevard des Italiens — le IVu\ baron — les •rinlies vtvant<f‘ rB" Î? 'P h !cs Uabens et boulevard Montmartre. -L’Europe sur le bitume. - La fumée du boulevard de Garni. -Tortoni. - La iLson-d^ - Le “café R?che ï fc noirs-
le passage Jouilroy et le passage des Panoramas. — Le dieu Pavé. — Les pépites métamorphosées en pruneaux. — Le palais de Marquis. — Le"jockey-club "ld' " ’
Partant de la place de la Concorde , une double haie de maisons, grandes et belles comme des palais, conduit, sous le nom de rue Royale, jusqu’à un temple grec dépaysé , la Madeleine , copie gigantesquement
amplifiée du Parthenon d Athènes. Le monument élève sur un large frontispice de colonnes son fronton aigu, et, dominant l’océan d’habitations à cinq ou six. étages qui l’étreignent de toutes parts, il fait voir par
dessus les mansardes son toit aux larges pans, tout resplendissant d’ardoises. Telle est la première station du voyage auquel nous vous invitons : il s’agit de traverser une Europe au petit pied , un univers réduit
l-lace de 'la Madeleine.
Rue de la Eerme-des-Mathurins.
Rue Godot.
aux proportions d une promenade longue de cinq kilomètres; en un mot, nous allons naviguer de la Madeleine à la Bastille, en passant par les régions diverses qui prennent noms de boulevard des Capucines, boulevard des Italiens, boulevard Poissonnière, boulevard du Temple, etc.; car la géographie parisienne a orné
de noms divers ces contrées si différentes, avec non moins de raison que l’atlas des cinq parties du monde; et vous changez moins en passant de France en Russie qu’en foulant le bitume qui règne devant Tortoni, si vous descendez des sommités du Gymnase ou de l 'Ambigu.
Paris est-il possible, a-t-il une existence réelle, si vous le supposez sans ses boulevards? Mieux vaudrait intercepter la principale artère, arrêter le cœur, supprimer le cerveau d’un être organisé. 11 resterait une capitale quelconque ; mais Paris?... Pour avoir une capitale, en effet, que faut-il, sinon un ensemble suf-
BOLTEVABD RK LA MADF.I.MNK (côté SU(l).
Rue Neuve-de-Luxembourg.
Cité Vindé.
Rue Dupliot.
fisant d’ogives et de cintres , de piliers en faisceaux et de colonnes à feuilles d’acanthe, de vitraux et de dômes en cristal, de palais et de maisons? Ajoutez de la boue, de la fortune, de la misère; des criminels et des avocats, des prisons et des académies; puis un certain nombre de sociétés de gens de lettres, de philanthropes , de savants , du luxe et du macadam , des
15 Cent. LA LIVRAISON. — 8e Livr.
rues et des places publiques; amalgamez le tout, et vous obtenez le résultat demandé. Paris possède, de plus que tout cela, deux choses uniques, introuvables ailleurs : ses boulevards et ses badauds, le contenant et le contenu.
Il fallait, de tout temps, un centre à l’activité, à la curiosité, aux loisirs, à la flânerie des Parisiens. Sans
Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.
vouloir remonter aux temps fabuleux de la place Royale et aux promenades au bord de l’eau dans la saison des bains, promenades qui ont fourni une réllexion épigrammatique à la Bruyère , n’avons-nous pas vu sous la Restauration ce duel terrible entre le faubourg Saint-Germain et la Ghaussée-d’Antin, entre l’hôtel écussonné de la rue de Varennes et la maison
TVP. DE F1RMIN didot, RUE Jacob, 56. 20 C. par 1 a poste.
coquette de la rue Saint-Georges, entre le grand seigneur et le parvenu? Cette lutte s’est terminée au profit du quartier d’Antin. Le noble faubourg , abandonné comme un vaincu, n’a gardé que ses demeures aristocratiques, ses souvenirs, et peut-être ses espérances. La rive droite a absorbé la rive gauche, le papier timbré a remplacé les parchemins: Carthage a tué Rome. D’un côté, le bruit, le mouvement ; de 1 autre, l’immobilité et le silence; par ici, le commeue, le luxe, les affaires, la foule; par là, la vie du foyer, l’étude, le travail administratif; en un mot, Paris et la province séparés par un fleuve et joints par un pont.
Ébranlé par ce déplacement subit des affaires et du luxe, le Palais-Royal, ce capharnaüm des nations, cette ville enclavée dans une autre ville, ne tarda pas à décroître, vivant de souvenirs, de jeu et de prostitution. Un arrêt exila, au nom de la morale publique, les vierges folles, qui se glissaient le soir, resplendissantes de paillettes, sous les sonores arcades; un vote
parlementaire ferma les temples du hasard , d où s échappaient à chaque instant , aux appels de la rouge et de la noire, de métalliques tintements : et, à l’heure qu’il est., le Palais-Royal lutte de monotomie avec la place du Marais, et voit comme elle, unique délassement de ses loisirs, les enfants sauter a la corde ou poursuivre des parachutes.
Les boulevards ont hérité de tant de splendeur et de gloire. Ils sont devenus, à leur tour, le rendez-vous de l’univers, le point de ralliement de tous les peuples : forum cosmopolite ouvert à toutes les langues, centre merveilleux où aboutissent les chemins des cinq parties du monde. Londres a son Regent-Street, fourmillant d’équipages, de stick wen, de millions en habit noir , de misère en guenilles noires aussi ; Madrid réunit sous les ombrages qui accompagnent sa Puerta del Sol tous les types originaux, gracieux et pittoresques de caballeros , de gitunos et de immolas qu’ont enfanté les crêtes ou les vallons de ses montagnes , les bords de ses fleuves et les rives de ses mers.
Voulez-vous voir à Rome un abrégé de l'Italie , étudiez un dimanche la place Saint-Pierre; à Pétersbourg, la fameuse Perspective vous montrera ses foules émaillées d’uniformes, ses croix, ses crachats, ses épaulettes. Mais Paris a ses boulevards, ses boulevards oii vous verrez tout cela pêle-mêle, côte à côte , ensemble ou séparément. Pour faire connaissance avec notre monde sublunaire , connaissez bien les boulevards : une excursion faite avec soin instruit plus et mieux que tous les voyages de messieurs les touristes, gens à courte vue , cherchant au loin , mais ne trouvant pas ce qui leur crève les yeux, ce qui les serre, les heurte, les coudoie de toutes parts. Bien plus sage le badaud philosophe , en proie à tant d’amers et injustes sarcasmes : il sait que, pour qui les voit bien, l’aspect de ses boulevards non-seulement justifie, mais encore communique une curiosité contagieuse. Il sait qu’on ne résiste pas à cette parade sans cesse renouvelée des masques, des costumes, des travestissements les plus imprévus , les plus étranges , les plus
Une boutique (le confiseur.
incroyables , les plus variés : il sait qu’après l’avoir contemplé une fois, on revient tous les jours le savourer île nouveau, ce spectacle éternellement animé et mouvant, ce va-et-vient éternel , ce mélange inouï de toutes les races humaines représentées par tous les échantillons imaginables de leur beauté et de leur laideur, de leur originalité et de leurs analogies , de leur génie supérieur et de leur infériorité.
Avant les beaux jours du boulevard , un désert en ouvrait l’entrée, une prison en terminait la ligne. De la porte Saint-Honoré à la porte Saint-Antoine, les deux points extrêmes , bien des espaces vides s’ouvraient béants et séparaient les rares maisons : aujourd hui la rangée se continue et développe sans interruption son demi-cercle, de l’ancien temple de la Gloire, érigé par Napoléon aux héros de la grande armée, jusqu’à la colonne debout sur les restes des victimes de deux révolutions. L'ancien domaine des prélats immortalisés dans le Lu/rin de Boileau, laVille- 1 Évêque, la Ferme des Mathurins, et autres fiefs ecclé¬
siastiques, il y a soixante ans à peine encore tout entrecoupés de bourbiers , de flaques d’eau, de murs de clôture , de masures isolées et de chantiers de bois, ont vu leurs solitudes se hérisser de maisons splendides , se remplir d'une population riche, luxueuse et mondaine surtout. Pour elle , le temple de la Gloire a renoncé au culte demi-allégorique et demi-mythologique de cette divinité passée de mode, et s’est mis sous l’invocation de la pécheresse repentante, qui fut riche et mondaine aussi. Des noms ont survécu seuls, avec cette boue, sieur aînée de Paris, que le climat, vainqueur tous les jours des préfets de police et des agents de salubrité , renouvelle sans se lasser depuis les premiers âges de la vieille Lutèce. Mais ce n'est plus l’antique et honnête boue tout uniment mêlée et pétrie de terre et d’eau : cailloux broyés menus comme poussière, rouille, substances calcaires, animales, végétales, sans cesse triturées, amalgamées, humectées, liquéfiées, atomes appartenant à tous les règnes de la création , tels sont les éléments du gâchis adminis¬
tratif, de la fange perfectionnée avec garantie du gouvernement dont le Parisien doit la jouissance aux bons soins de ses ministres; et, reconnaissant, il a créé, lui, le grand créateur d’expressions pittoresques, un terme pour désigner ce mélange inconnu : la boue est devenue du lait : on patauge dans le lait de macadam Où commence le macadam commencent les boulevards. Celui de la Madeleine ne compte que peu de maisons, ainsi d’ailleurs que son voisin , le boulevard des Capucines. Mais que ce sont là de belles, riches, confortables demeures, dignes d’abriter l'opulence et les loisirs dorés de leurs heureux habitants ! Balcons ouvragés, larges sculptures encadrant les fenêtres, épais rideaux; en bas, somptueux étalages, où se déploient à longs plis robes chatoyantes , onduleuses , aux mille couleurs, châles tissés d’air et de soleil, étoffes précieuses, aériennes dentelles, où la mode établit son arsenal de parures élégantes , de toilettes a ravir. O Madeleine, que tu dois avoir d’intercessions à adresser au Très-Haut, en faveur de tes protégées,