CHAPITRE III. — LES BOULEVARDS
en proie à tant de séductions. Une conspiration semble formée pour attaquer l’âme par tous les sens! N’est-ce pas ici que l’art le plus délicat , le plus doux sans contredit, fait litière de chefs-d’œuvre? Le sucre , le caramel, les fruits confits , la pâte tendre, se plient à plus de métamorphoses que n’en inventa Ovide, à plus de changements que n’en eût imaginé Protée , à plus de combinaisons inattendues que la chimie n’en eût fourni à Lavoisier doublé de Berzélius; et l’œil le plus distrait s’arrête au passage, dans une contemplation souvent dangereuse de ces enchanteresses devantures. Que de fois vous verrez, je ne dis pas des enfants , de petites tilles , mais bien de grandes, de fort grandes demoiselles, d’autres qui ne le sont plus, et voire même de terribles porteurs de barbes, en extase devant les prodiges de la tarte et du petit-four , devant les édifices du sucre candi , les pyramides de bonbons et les montagnes de gâteaux! A ce ravissant spectacle, plus d’un crispe ses doigts au fond d’un porte-monnaie, hélas! trop dégarni; plus d’un, fasciné par les charmes de tant de belles et bonnes
choses, franchit le seuil du temple de la gourmandise, et, peu soucieux de l’offrande obligatoire, aborde résolûment le sanctuaire : lisez le comptoir. Ce sanctuaire est un salon, doré, laqué, verni , poli, plein de fresques, de glaces, de colonnettes, de cannelures; rien n’y manque , gracieux tête-à-tête oti l’on s’assied nonchalamment, fauteuils élastiques où l’on repose sur la soie et le velours , sourires diamantés de belles dents, que prodigue mainte agaçante sirène de magasin, à l’œil noir , à la main blanche : au milieu d'un paradis que Mahomet eût rêvé pour ses élus, vous savourez des chefs-d’œuvre de l’art, chefs-d’œuvre enfantés en vue uniquement du goût des amateurs , et atteignant sans faute leur but , celui de chatouiller et de faire délicieusement vibrer en eux la fibre la plus sensible. Puis, dès que vous avez dégusté un nombre raisonnable de ces petites merveilles qui croquent sous la dent et parfument le palais de leurs saveurs odorantes, ou qui fondent, laissant une douce fraîcheur, s’avance un plateau curieusement fouillé par le ciseau de quelque Benvenuto , travaillant trop sou¬
vent chez M. Ruolz, et vous êtes invité à goûter également d’un vin incomparable , soit qu’il ait cuit au soleil de Madère ou de Constance , soit qu’il ait emprunté aux landes bordelaises son amertume siliceuse, soit que, plus divin encore, il reconnaisse pour père le Vésuve ou l’Etna aux bienfaisantes éruptions, puisqu’ils produisent le lacryma-christi. Malheureux, plongez-vous dans cette ivresse de toutes les faveurs de la fortune; hâtez-vous de jouir : le bonheur n’a qu’un instant , et je vois une main traîtresse traçant furtivement quelques chiffres...
Tout à côté, autres séductions. Nous ne parlons plus seulement des pièges tendus à nos sens grossiers : la haute poésie, la haute éloquence, drapées dans leur plus hellénique manteau , se haussent sur les talons et nous proclament des prodiges. Allez lire ces volets emphatiques, où les pruneaux, la pâte de réglisse et l’huile d'Aix ont su inspirer et faire écrire des dithyrambes : allez , et n’entrez pas.
Là également se trouve la station des voitures , le débarcadère et l’embarcadère des omnibus. Mercier,
Le en b.
qui consacre trente lignes aux boulevards, accorde aux fiacres de son temps le même honneur et le même espace : pour nous, s’il nous faut aussi quelque chose comme sept à huit livraisons pour notre odyssée à travers celte rue immense qui passe tout au milieu de notre monde parisien, il faut que nous réclamions l’indulgence, si même proportion et même travail ne sont accordés aux divers exemplaires qui nous sont conservés de l’invention d’Éricthon ; car c’est ce bon vieux roi qui, le premier, selon Delille,
Osa soumettre au joug deux coursiers orgueilleux ,
El, porté sor un cliar, s’élancer avec eux.
Il serait fort curieux de le voir revenant sur la terre et contemplant les petits-fils de ce char oii il domptait tes coursiers orgueilleux. Que de choses , grand Dieu ! qui peuvent rouler sur deux ou quatre roues ! Des coffres allongés, des boites arrondies, des claies, des grillages, des cercueils mal joints, des corbeilles , des paniers , des banquettes ! tout , excepté peut-être des formes gracieuses. Arrêtons-nous un instant, un seul, à contempler cet assemblage de vé¬
hicules aux mille aspects, aux mille vitesses. Ici, le lourd omnibus, criant sur ses essieux, avec son cocher drapé ou plutôt englouti, tant son manteau se replie sur lui de cascade en cascade, avec son conducteur penché en avant et cherchant de 1 œil le complément de sa boite roulante. La machine, enfin, fait halte : coup de sifflet, double flux et reflux de gens qui descendent en hâte, offrant parfois les plus incroyables raccourcis , les plus grotesques galbes de tailles, de jambes et de tournures; échange bruyant de cachets, enchevêtrement de paniers, parapluies, cannes, cartons à chapeaux, et souvent épisodes tragicomiques, tels que réclamations bruyantes, objits perdus , directions opposées , comme ceux qui ont passé par la Madeleine pour se rendre du Marais a la barrière Saint-Jacques. Plus loin, la voiture de remise, cinglant, avec sa cargaison de dandys, au milieu des ondes d’une mer toute hérissée de crinières perlant la sueur, de chapeaux cirés, de fouets en branle, et de pavillons d’omnibus. Arrive encore le fiacre a 1 attelage suant, soufflant, rendu; avec son conducteui
toujours crotté, quoiqu’il ne mette jamais le pied a terre, sans doute parce que cette boue est congeniale avec ses grosses bottes et son immortel et indestructible pantalon. Puis le cab, nouveau-né dans la langue française et dans le monde, qui marche a la suite du cheval. Le cab, composé de deux capotes de cabriolets superposées, avec le guide derrière, tenant un fouet et des brides a n’en plus finir ; le cab, qui prouve qu'en fait d’innovation dans la carrosserie, il ne reste plus qu’à mettre l’attelage derrière, en compagnie du cocher. Le cab est parfaitement laid , c’est convenu, et non moins absurde, mais il attire les regards de la foule, et c'est assez. Deux belles dames passent un jour, rengorgées dans d’élégantes et luxueuses toilettes, au fond du véhicule anglais. Profitant d’un embarras de voiture , un monsieur se précipite... Vous croiriez qu’il a vu quelque danger imminent, ou qu’il est intimedes brillantes voyageuses; mais non... c’est un simple et vulgaire amateur de la beauté en elle-même ; et quel est le mot qu obtiennent les objets de son admiration? « Vous êtes en vérité char-
mantes, mes toutes belles; voudriez-vous bien ne pas oublier mon adresse?... »Et il leur jette sa carte, carte glacée, satinée et dorée sur tranche , ma loi ! Après cela, mesdames, tenez-vous dans des voitures excentriques et exceptionnelles, pour qu’on s’imagine que ces voitures-là sont pour vous ce qu’étaient pour les prêtresses de Vénus la branche de myrte dans les dents, et le Kings-Charles pour les lorettes d il y a dix ans.
Un autre type à étudier, c’est là, au coin du Ministère des affaires étrangères, cette escouade de balayeurs et de balayeuses, parias en sabots, en haillons et en médailles, qui luttent avec un courage toujours nouveau contre la boue et les immondices toujours nouvellement détrempés. On pourrait peut-être reconnaître dans ces figures couperosées par l’eau-de-vie et le vin frelatés des pires barrières les traits de quelques illustrations des théâtres secondaires, de quelques écuyères du Cirque ou de 1 Hippodrome, appesanties Par l’âge ou paralysées par la débauche. Mais tant de
sujets d’observations se présentent, qu’il faut les franchir pour le moment à la hâte, se réservant d y revenir.
Le boulevard des Capucines est plus triste et moins vivant que son prédécesseur. Compris entre les profondeurs de la rue Basse-du-Rempart et le mur aride du Ministère, sa physionomie se ressent de cette double barrière : on y passe pour aller à ses affaires, et le peu de figures cpie vous rencontreriez encore appartenant à la race désœuvrée sont celles de quelque naïf exotique au bras de son épouse, et se livrant avec conscience à une étude des boulevards, à partir du commencement : tel est le couple fidèlement retracé ici par le dessinateur.
Quelques chaises pourtant, par les belles soirées d’été, se hasardent à sortir des cafés, et s’échelonnent, soit adossées aux glaces des magasins, soit tout simplement rangées contre la balustrade de la lue Basse-du-Rempart ; mais on n’y voit guère que les têtes graves et réfléchies des mères de famille et le
fourmillement de leur jeune postérité, qui vous fait rêver aux banquettes de la petite Provence. Les jours du marché aux fleurs, ou du quai aux fleurs à la Madeleine, pour employer une de ces locutions qui ne doivent leur popularité et leur fortune qu’à leur absurdité même, le boulevard s’égaye, et l’on y voit fourmiller des nuées de commissionnaires, porteurs de pots, caisses et corbeilles où fleurissent l’arbuste de prédilection de la grisette ou le plant rare et précieux, l’un pour la mansarde joyeuse, l'autre pour le boudoir doré; des bouquetières, avec leur assortiment d’énormes bouquets diaprés et constellés de vives couleurs; de pauvres femmes, criant à bas prix la rose, la violette, l’héliotrope. Tout ce monde, qui n’est pas précisément aussi gai, aussi riant que sa fraîche marchandise, se presse, se heurte, se répand, et la monotonie de ce bitume noir se trouve pour quelques heures joyeusement diversifiée.
Les richesses et les illustrations de tout genre ne manquent pas néanmoins au boulevard des Capu-
Les balayeurs.
La province à Paris.
cines, comme le pourraient faire supposer ses maisons silencieuses, ses foules matinales d’ouvriers gagnant leurs ateliers, et courant remplir à la lettre l’injonction divine qui ordonne à l’homme de gagner son pain à la sueur de son front, et les physionomies affairées de tous ceux qui le traversent en hâte : vous y trouverez côte à côte le haut commerce, l’industrie artistique, la vieille noblesse, la fabrique en grand, bien que le boulevard ne se compose, à droite et à gauche, que de quelques maisons. C’est le noble hôtel d’Osmont, porté par ses lourds pilastres et mystérieusement abrité derrière une avant-cour et des murs jaloux : vieux nom aristocratique, vieux souvenirs d’une grandeur qui aujourd’hui dédaigne Paris, veuf de ses rois, pour se consoler dans les solitudes, sous les ombrages verts, au fond des parcs et des châteaux. A côté, c’est Bapst, autre vieux nom, autre antique gloire : nom cpii réveille les idées d’homme habile et d’homme probe, du patriarche fondu avec le commerçant ; Bapst, chez qui l’on naît apprenti et l’on meurt contre-maître, chez qui l’on travaille encore à l’établi, même quand
on est riche de ses économies, et dont tous les ouvriers sont inscrits sur le grand-livre de la dette publique. Puis le Benvenuto moderne, Odiot, qui depuis cinquante ans voit le Pactole solidifié s’entasser dans ses ateliers, dont il sort avec un prix double et sous toutes les formes que l’art pur, élevé, délicat, sait donner à l’or et à l’argent. Ce sont là des gloires de la France, non moins que tel littérateur, tel politique, tel général ; des noms qu’on peut proclamer sans faire crier à la réclame. Là aussi vous trouverez réunis, amoncelés, empilés sans ordre, mais pourtant non sans idée de goût et de grâce, de vrais musées d’antiquités et de curiosités de toute espèce, candélabres, pendules, meubles artistement fouillés, reliquaires, dieux indiens, statuettes, médailles, crucifix, tableaux même et vieilles étoffes : en un mot, le riche supplément du musée de Cluny. Et, pour arriver au terme de notre première exploration, jetons un coup d’œil final sur un artiste moderne qui rivalise avec les plus merveilleux produits des siècles passés, dont nous venons de voir de si beaux échantillons. Le fameux Boule est
vaincu : sous la main de ses successeurs modernes, dont nous admirons les chefs-d’œuvre, l’ébène, l’acajou, le palissandre, le bois de rose, se marient si harmonieusement avec les métaux précieux, le cristal, le velours, la soie, qu’il est difficile de songer encore à la matière, en présence des miracles de l’art. Voici d’ailleurs les grands, les splendides magasins de luxe ; nous approchons du boulevard des Italiens.
On demandait à quelqu’un pourquoi le boulevard qui commence au coin de la rue de la Chaussée-d Antin et va mourir au cap de la Grange-Batelière se nomme boulevard des Italiens : « C’est sans doute , répondit-il , parce que le boulevard des Italiens est le point le plus français de la France. » Sans nous arrêter à cette boutade , qui ne prouve pas d’ailleurs que le personnage en question ignorait l’étymologie de ce boulevard , ainsi baptisé à cause de son voisinage du Théâtre-Italien, il faut néanmoins rendre hommage à la vérité de sa remarque. A certaines heures, la flânerie s’y concentre; les gens d’esprit et les gens de let-