‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 31 sur 230 · CHAPITRE IV.— LES BOULEVARDS (Suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV.— LES BOULEVARDS (Suite

et que s’est épanouie cette littérature musquée, affectée, spirituelle et amusante, dont on a dit beaucoup trop de mal, la littérature de M. Scribe et compagnie. Ce théâtre de Scribe, un théâtre complet, restera parmi les œuvres de ce temps-ci, et survivra à un grand nombre de prétendus chefs-d’œuvre, parce qu’il a, quoi qu’on en dise, son petit cachet de vérité et d’originalité. G est sur les planches du théâtre de Madame que la Restauration a vu défiler cette ribambelle de charmantes binettes, la Mansarde des artistes, Michel et Christine, Malvina, un Mariage de raison, la Heine de seize ans - c’est le Gymnase qui nous a donné les jeunes colonels tués au champ d’honneur et ressuscités après la victoire, les jeunes veuves, les Schabert revenant de la Sibérie, les soldats laboureurs, les banquiers fashionables, tout un monde microscopique, fluet, d’une élégance douteuse, et où il se trouve un peu de vérité â côté de beaucoup de convention. Les rois et les reines de cette petite scène ont été mademoiselle Léontine Fay, Volnys, Ferville, Allan, Numa, et M. Paul. Qui se souvient aujourd’hui de M. Paul, ce modèle d’élégance des dandys delà demi-aune? Depuis queM. Scribe a abandonné la comédie à couplets pour la comédie parlée, le Gymnase est devenu ce qu’il a pu. A l’heure présente , rien ou presque rien ne le distingue de ses confrères de la place de la Bourse ou du boulevard des Panoramas.

Entre le Gymnase et la rue Hauteville on côtoie quelques beaux magasins malheureusement isolés par leur situation ('levée. La rue Hauteville, qui autrefois était beaucoup plus basse que la chaussée, est une immense rue de 774 mètres de longueur, qui mène en ligne droite à la place la Fayette et à l’église Saint-Vincent de Paul , dont nous parlerons plus tard. Cette rue Hauteville, commencée en 1772 sur le terrain des religieuses Filles-Dieu, ne fut achevée dans toutes ses parties que vers 1832. Pour la faire aboutir jusqu’au boulevard, on fut obligé d’exécuter des travaux considérables, et on supprima la rue Basse-Saint-Denis.

Elle doit le nom qu’elle porte à un prévôt des marchands, J. -B.

de la Michaudière , comte d’Hauteville.

Sur le même côté est la rue Mazagran, qui rappelle une des belles pages de notre histoire d’Afrique, et qui attire facilement le regard par ses deux lignes de maisons sculptées. La partie du boulevard qui vient immédiatement apres compte plusieurs constructions remarquables par leurs élégantes décorations: il est surtout une maison facile à reconnaître entre toutes, et qui est comme un poème en six chants. Dans les caves vous trouvez une jolie halle oii les gens de la campagne viennent, le mardi et le vendredi, vendre leurs choux et leurs carottes. Le rez-de-chaussée est occupé par un bazar toujours en grande toilette et confortablement chauffé. Au premier étage, un monstrueux estaminet; plus

15 Cent. LA LIVRAISON. — ll' Livr.

haut, une salle de lecture accompagnée de longues galeries où l’on remarque plusieurs tableaux distingués : un choc de cavaliers, par Delacroix , de charmants pastels de Maréchal et de Tourneux. A côté de ce musée, dans une mystérieuse pénombre, habitait il y a quelque temps encore le prestidigitateur Philippe.

Du côté droit, on voit en passant la rue Bonne-Nouvelle , où on n’arrive plus qu’en grimpant un étage. Elle a été construite en 1030. On aperçoit au fond le clocher de l’église Bonne-Nouvelle, qui date de 1028. Lette église est la seconde succursale de la paroisse Saint-Eustache.

Puis il y a encore la rue de Cléry et la rue de la Lune.

Sur ces deux boulevards Poissonnière et Bonne-Nouvelle, on ne se promène guère, on passe. Si l'on s'y arrête un instant, c’est pour donner un coup d’œil aux petits industriels qui s’y installent malgré les ordonnances du préfet de police, et qui débitent leurs marchandises à côté de l’ordonnance qui leur défend de stationner. Voici, entre autres, le vendeur de pièces neuves, marquées a une nouvelle effigie : «Cinq francs cinquante centimes. Messieurs, la pièce de cent sous a l’effigie du nouveau roi. » — • Gela se criait en 1830. — « cinq francs < inquante centimes. Citoyens, la pièce de cinq francs de la République. » Tel était le cri de notre industriel en 1848. Aujourdhui, il offre, toujours moyennant cinquante centimes de bénéfice, les pièces de cinq francs qui portent l’effigie de Louis- Napoléon. C’est un commerçant éclectique ;

s’il aime le changement, c’est qu a chaque révolution il s’agit pour lui, comme pour le célèbre Bilboquet et quelques autres hommes d’Etat, de la somme de cinquante centimes. Un mot maintenant sur la galette du Gymnase.

11 serait impossible de parler du boulevard Bonne - Nouvelle sans s’arrêter un instant devant cette célèbre boutique où se débite à toute heure du jour les tranches de galette à deux sous.

A côté de l’aristocratie pâtisserie, qui compte plus de trois cents membres â Paris, vient se placer la pâtisserie populaire , laquelle, pour occuper un degré moins élevé dans la hiérarchie de cette friande fabrication , ne donne pas lieu à une consommation et à des transactions commerciales moins importantes. Indépendamment des masses de pâtisserie plus ou moins fine que la boulangerie parisienne jette journellement dans la circulation; indépendamment de ces nombreux gâteaux qui se colportent et s’étalent dans les lieux et les jardins publics, où ils excitent la convoitise des enfants et des écoliers en promenade, il existe à Paris certains établissements qui, par le développement qu’ils ont su donner à un produit unique, se sont créé une réputation spéciale que le temps n’a fait que confirmer et affermir. Tout le monde, à Paris, connaît le marchand de galette du Gymnase; on ne passe guère

tvp. de firmin didot, rue jacob, 56. k20 C. par la poste.

Cent sous pour o l'r. àO.

La galette du Gymnase.

devant cet établissement sans contempler la dextérité, la promptitude et la justesse avec lesquelles l’actif couteau de la débitante divise les bouillantes galettes circulaires et en distribue les morceaux a la foule toujours renouvelée. Mais ce que chacun ignore probablement, c’est que ce commerce, humblement fondé par un pâtissier auquel le public avait appliqué le sobriquet de M onsieur coupe toujours,

a pris un tel développement, qu’il n’occupe pas moins de vingt à vingt-cinq personnes, toutes logées et nourries dans l’établissement même, et qu’il consomme une quantité relative des meilleures productions de la Beauce en beurre et en farine. Fabriquée avec un soin scrupuleux, selon les variations atmosphériques de la saison, cette galette de pâte ferme donne lieu à un chiffre d’affaires qu’envieraient certainement de

plus hautes industries , et dont on pourra sefaire une idée approximative quand on saura que cinq à six mille livres de papier suffisent à peine chaque année à envelopper le morceau de galette distribué au consommateur. On raconte, à ce sujet, qu’un chiffonnier intelligent, qui se bornait à ramasser ces morceaux de papier livrés au vent après la consommation, a fait une petite fortune. Jaloux de conserver cette prospé.

Rue Saint-Denis. Rue de Clérv.

rite, et bien qu’il ait cru devoir, en joignant à son comptoir en plein vent un élégant salon, satisfaire aux exigences d’une consommation plus relevée , le propriétaire de l’établissement de la galette du Gymnase n’a cependant pas oublié son origine et son succès , avant tout populaires , et il y fait participer les indigents par une distribution gratuite de braises que produisent ses fours toujours allumés.

Encore de belles maisons et des étalages plus cossus que brillants ; dans presque toutes les boutiques, l’orfèvrerie éclate comme un feu d’artifice. Regardez ces montres , ces pendules , ces verreries diaprées comme les rubans du mois de mai. Mais après ce rapide examen oii l’œil seul est en jeu , voulez-vous quelque chose de plus philosophique et de plus caractéristique pour ce boulevard? Arrêtez-vous devant

chacune de ces trois petites échoppes où une femnu découpe dans la pénombre de la frangipane et des morceaux de flan , ce grand régal du gamin de Paris. Quelle appellation pittoresque ! du flan! etcomnu le nom dit bien la chose ! Je me rappelle qu'un cer tain soir où l’on jouait la Tour de Nesle à la porb Saint-Martin, au moment où Bocage disait son cou plet : C'est que ce sont des grandes dames ! un homme

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du peuple , pour exprimer son scepticisme à l’égard des dames dont il était question , répétait à chaque pause de facteur : du flan! Ce mot llan est en effet le plus usité parmi tous les mots qui composent le dictionnaire du populaire parisien. Sur la première des trois échoppes, on lit : A la Renommée; sur la seconde : A la véritable Renommée; sur la troisième : A l’ancienne Renommée. Hélas ! des trois renommées, pas une seule n’est la bonne. Ces trois boutiques sont

la monnaie d’une autre qui autrefois fit à la même place une fortune colossale. Elles sont venues là comme trois pauvres glaneuses chercher les épis oubliés; mais le moissonneur n’y a rien laissé, il a emporté la gerbe tout entière. Il ne reste vraiment plus qu’une échoppe de galette à Paris, c’est celle dont nous parlions tout à l’heure, la galette du Gymnase.

Paulo majora canamus. Nous sommes devant la porte Saint-Denis.

Lorsqu’en 1072, le prévôt des marchands et le échevins de Paris élevèrent cet arc de triomphe et l’honneur de leur jeune roi Louis XIV, ils étaient loi» de prévoir quelle serait la destinée du glorieux monu ment , et quel effrayant tourbillon de vie allait désor mais l’envelopper. A cette époque , en effet , le fau bourg Saint -Denis était alors loin d’avoir acqui: l’importance que lui a donnée depuis la créatioi de la nouvelle ville qui s’étend au nord de la capitale

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