‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 38 sur 230 · CHAPITRE Y. — LE CARNAVAL · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y. — LE CARNAVAL

laient de leur diversité pittoresque les parterres de l’Opéra et des bals publics, l’uniformité commence à s’étendre, à gagner de l’empire au centre même de la patrie du varié et de l’incohérent. On a reconnu avec trop do raison qu’il ne fait pas bon danser dans une boîte ou sous un arbuste qu’on traîne après soi; que les abdomens par trop farcis de crinoline gênent dans les exercices de la haute chorégraphie, et que rien ne serre aux entournures comme les maillots étranglés du costume diabolique ou entomologique. Peu à peu ces causes de désertion dépeuplèrent la garde d’honneur des excentriques, messieurs les défenseurs nés de la morale publique, municipaux, sergents de ville, pompiers et autres aidant, on v it disparaître de concert les déguisements par trop débraillés, et les intrus qui avaient passé par la vigne du Seigneur avant de se présenter au contrôle. Règle générale, le champagne doit être la clôture, et non le prélude du bal masqué.

Il n’a survécu dans cette razzia générale qu’un nombre restreint de types à part; toute nuance s’est fondue dans le costume pierrot. Débureau, sous son vêtement blanc, son visage enfariné et son chapeau conique, a servi de modèle à la tourbe des danseurs; leurs pas se sont modifiés d’après leur écorce. Avec ce léger appareil, veste lâche, pantalon llottant , chapeau arrimé au crâne, rien déplus aisé que de se livrer aux tours de force de la chorégraphie

et qui font fuir d’horreur les rentiers égarés dans cette Babel originale et pleine de rumeurs. Le pierrot engendra la pierrette; signalement : une simple chemise, sur une peau lustrée et provoquante; un pantalon brodé, aussi court que possible, et un feutre enrubané qui caresse crânement l’oreille, grâce à la courbure de la plume qui le surmonte. Pierrots et pierrettes, voilà une majorité qui n'a rien de rébarbatif; les masques non plus ne sont pas d’une austérité effrayante, et, en dépit de messieurs les contrôleurs, le loup ne tarde pas à tomber et la figure n’a plus d’abri où cacher son rayonnant incarnat et son ardente joie. Quelques camargos à jupon court, à bas rouges, à corsage juste, mais économiquement échancré, des Romains empanachés de hauts plumets, et cuirassés d écaillés en carton doré, se faufilent encore au milieu du blanc et du rose de la population turbulente des pierrots: en cherchant bien , vous trouveriez par-ci par-là des sauvages, des postillons , des Californiens , et même des escargots sympathiques. Car l’escargot sympathique a fait le tour du monde. Créé et mis au jour lors d’un moment de disette dans les bureaux d’un journal, l’intéressant crustacé chemina sur les traces de ce fluide mystérieux que lui octroyait libéralement le coupeur de nouvelles; il parvint de la sorte partout, iusque sur la coiffure d’un débardeur femelle, dont il illustra ainsi les derniers instants, car le débardeur

carnavalesque, aux pirouettes et aux jetés -battus qu’envieraient les premiers sujets des anciens théâtres,

est mort; il est mort, non en retirant sa cargaison de bois tlotté de quelque radeau échoué à Bercy ou à file des Cygnes, mais il a expiré à la fin d’un mer¬

credi des Cendres, en revenant de la Courtille, ou en achevant de porter Musard dans son douloureux triomphe,

Nous sommes au pays des contrastes : démasquons, s’il vous plaît, ce Huron, cet Iroquois, tout hérissé de chevelures scalpées, et parodiant sous un maillot le

costume simplifié des peuples qui ne connaissent pas encore les charmes du pantalon à sous-pieds, du talma et du col de crinoline. Ah ! quel malheur, si par hasard vous êtes en procès ! Vous avez sous les yeux, tout furieux et écumant de votre indiscrétion, un auditeur au conseil d’Etat,

qu'une spéculation : on aime à loisir, quand on n’est, pas occupé, quand on n’a pas autre chose à faire. Mais une réflexion nous arrête : n’est-ce pas un peu ainsi partout, et dans le monde lui-même, dans le monde qui n’a pas la prétention d’être masqué , l’a-

un membre de la magistrature militante , un attaché aux parquets ou aux ambassades. Tel est le faible, échantillon des surprises qui vous attendent au bal masqué.

Nous sommes vraiment fâché qu’il ne soit venu encore à 1 idée de personne d introduire dans ce fouillis d’existences

égarées une somnam¬

bule lucide, une Henriette, une Prudence, une Alexis quelconque:

bon Dieu ! que de révélations imprévues, que d’indiscrétions amusantes, quel chapitre curieux à joindre aux écrits de la Bruyère !

L’amour , ce grand mobile des choses humaines , surtout de dix-huit à trente ans, l’amour a sa physionomie particulière ici , et ne se conduit pas précisément sous les feux du lustre comme sous le rayonnement du soleil. Ici, hélas! il n’est, le plus souvent,

particulier au café de Foy, d’un de ces garçons modèles qui voient tout et ne disent rien.

Enfin, au milieu de tous ces gens qui s’amusent, ou qui prétendent s’amuser, il existe encore quelques échantillons de la grande variété des gens qui ne s’amusent pas. L’ennui, di-

mour est-il toujours autre chose qu’un passe-temps chez les uns, qu’un calcul chez les autres? D’ailleurs nous n’insisterons pas sur ce chapitre : il nous faudrait pour l’écrire la collaboration d’un de ces discrets serviteurs préposés à la garde du mystérieux cabinet

vinité morbide et somnifère , appesantit son bras sur bien des fronts; l'ennui , qui ne pardonne pas, même au débardeur guilleret et léger , même au pierrot insouciant et folâtre. On le voit prendre place à la table chargée de vins mousseux et de mets inconnus, fruits de la féconde imagination de messieurs les chefs de cuisine; on le voit s’asseoir à côté de ces deux masques, au fond d’une loge d’avant-scènes; on le voit partout, répandant ses pavots au fond de tous les verres, et défigurant les plus jolies bouches de ses bâillements convulsifs. O masques! quand vous n’êtcs pas drôles , vous êtes bien tristes !

Le carnaval n’est pas essentiellement démocratique , il règne dans toutes les classes; et s’il est aussi fêté aux barrières qu’à l’Opéra, il n’est pas moins bien

accueilli dans les hôtels écussonnés du faubourg Saint- Germain que dans les maisons profanes du quartier Bréda.

C’est un usage aujourd’hui adopté par les parents parisiens de faire participer leurs enfants aux plaisirs du travestissement : de même qu’il y a dans les familles aristocratiques des soirées d’enfants pen¬

dant l’hiver, il y a également des matinées d’enfants costumés à l’époque du carnaval. Petites filles et petits garçons , celles là accourues de leurs pensions, ceux-ci échappes pour quelques jours du collège, se prélassent en débardeuses et en pierrots, en marquis et en dames de la halle. Des habits de soie, des falbalas en satin, de la poudre, des dentelles, des mou¬

ches, et quelles mouches! sur ces jeunes visages! L; mouche assassine que l’on place au coin de l’œil, 1; majestueuse qui se met au milieu du front poli commi l’ivoire, Y effrontée, cette mouche narquoise, qui vol tige au bout du nez; la coquette , la galante , etc., tou les accessoires de la coquetterie. Ah ! mon Dieu ! vou retrouvez dans cette matinée lilliputienne tous le

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