‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 39 sur 230 · LE CARNAVAL · texte numérisé non relu

LE CARNAVAL

Où

germes de nos ridicules , toutes les herbes de la Saint- Jean; c’est la société en miniature. Une triste mode cependant , avouez-le , que cette mode des bals d’enfants travestis ou non travestis! Voici des petites filles que vous arrachez à leur poupée, voici des petits garçons que vous enlevez à leur toupie ou à leur cerceau pour les hisser sur le théâtre de l’étiquette et des conventions. Ces enfants ont besoin du grand air, du soleil et du laisser-aller, et dès leurs premières années vous les emprisonnez dans la serre-chaude de vos plaisirs factices ! O parents imprudents! comme elle va dédaigner désormais ses leçons d’histoire et de géographie, ses aiguilles et ses crayons , cette belle demoiselle de dix ans costumée en duchesse , et qui se promène , bras dessus bras dessous , avec ce bri¬

gand calabrais de quatorze ans ! Ah ! le brigand ! comme il va envoyer promener son professeur ! quel mépris pour la version latine ! quel superbe dédain pour le thème grec ! Que de solécismes et de barbarismes lui fera commettre le souvenir de ce brillant costume et de ce chapeau pointu! Ce n’est pas tout. Quand on a assisté à un bal , en beaux habits et en belles robes, on n’est plus un enfant ! On est un homme comme papa, et une dame comme maman. De sorte que les petits garçons de notre temps sont déjà aussi fats que leurs pères, et les petites filles non moins coquettes que leurs aimables mères. Ces jeunes collégiens qui sautaient hier encore au cheval fondu, qui faisaient des parties de barres , qui jouaient à la marelle , en ont assez de ces plaisirs puérils ; ils fument

des cigares , ils parlent politique et négligent leur orthographe; ces petites pensionnaires sont roides, empesées et ridicules. Une triste génération que nous préparent les papas et les mamans de notre époque ! Ces petits êtres passeront sans transition de l’enfance a la jeunesse; ou, pour tout dire, ils n’auront jamais eu d’enfance,— un progrès, si l’on veut; — mais l’ancienne éducation, qui prolongeait l’enfance au lieu do la supprimer, valait peut-être encore mieux.

Et puisque nous parlons du carnaval , c’est-à-dire de cette époque de l’année où Ton se métamorphose et oii Ton cache son visage sous un masque de carton ou de satin , pourquoi ne pas parler, en passant , de ce carnaval moral qui se prolonge depuis le 1er janvier jusqu’à la saint Sylvestre? Ce qui manque

Matinée d’enfants costumés.

le plus à ce temps-ci, c’est la sincérité et la naïveté; chacun veut paraître ce qu’il n’est pas; tout homme et toute femme a son loup et ses oripeaux de parade. C’est une mode parmi les jeunes gens de rire de tout ce qui est grand, noble et généreux; ils prennent le rôle de sceptiques au sortir du collège ; ils affectent pour l’amour, ce lointain écho des passions célestes, un mépris qu’ils n'ont pas. Faux don Juan, ils disent qu’ils dédaignent les grandes dames, et ils tombent palpitants aux genoux des femmes de chambre. Ils se déguisent en hommes sérieux ou en Almavivas moqueurs, à l’âge où le sang bat dans les artères et où la passion, cet oiseau des jeunes années, chante la divine romance de l’enthousiasme. Allez ! je vous connais, mes beaux masques! Voyez cette jeune

15 Cent. LA LIVRAISON. — 141- Livr.

femme si admirée, si belle et si charmante, et qui gagnerait tant à paraître ce qu’elle est en réalité, une femme simple de cœur et enthousiaste ; elle affirme qu’elle ne croit plus à rien, et sur 1 arbuste de sa jeunesse s’épanouissent toutes les fleurs de 1 illusion. Encore un masque du carnaval contemporain. A l’heure présente , je veux bien croire au peuple français ; mais je ne sais plus ce qu’est devenue la société française. A force de vouloir absolument jouer un rôle , tout le monde, s’est travesti. Les hommes ont si bien fait, que les femmes s’en vont de plus en plus, et avec elles s’en va le côté charmant, poétique et romanesque de la vie. On s’est beaucoup récrié à toutes les époques contre ce grand seigneur mythologique qui n’avait pas dédaigné de filer, un certain soir, aux

Aux bureaux de l'Illustration, rue de Richelieu, 60.

pieds d’Omphale. Je ne lui en veux pas pour ma part : c’était un acte de déférence pour un caprice de jolie femme ; mais aujourd’hui on trouverait beaucoup plus naturel qu’Omphale portât la massue de son amant. Ce serait plus dans nos mœurs, comme- on dit ; et cependant que d’etforts, que de sacrifices n’ont pas fait les femmes pour ramener les infidèles ! trop d’efforts, trop de sacrifices peut-être. En vous voyant courir les cercles et les clubs, oii vous alliez désapprendre les traditions de la galanterie et apprendre à jouer le lansquenet, ô jeunes gens! elles ont consenti à vous recevoir avec vos habits encore imprégnés des parfums de la tabagie. Plusieurs, pour vous être agréables , ont roulé la cigarette entre leurs doigts charmants; elles n’ont point dédaigné de parler votre pa-

PARIS. TVP. I't FI RMI N D1POT, RUE JACOB. 20 0. par la poste,

tois macaronique ; il en est même qui ont, ajoute aux grâces de leurs personnes des séductions toutes nouvelles : le culte du champagne; l’étude approlondie de votre politique et la connaissance exacte du cours de la rente; et, grâces à ces belles combinaisons, à ces rôles intervertis, il est résulté la société la plus maussade et la plus ennuyée qui soit au monde. Quand donc viendra le mercredi d< s Cendres de cette triste mascarade ?

rues par ses caravanes animées, par ses drapeaux flottants et ses costumes aux mille couleurs; les badauds de Paris et de province qui s’éveillent de bon

carnaval partout et ils ne le trouvent nulle part; car on ne peut appeler carnaval quelques ignobles caricatures en haillons , barbouillées de suie et de boue , qui traînent de rues en rues leurs hideuses personnes au milieu des huées. Si deux ou trois fiacres chargés de masques un peu plus relevés viennent à passer, c’est un grand hasard et une grande merveille. Si bien que les curieux dé= sappointés en sont réduits à regarder les pas-=

Grâce pour cette échappée morale : je reviens à mes moutons , et je reprends l’épopée interrompue. Contemplons, s’il vous plaît, rhomme qui se prétend fait à l’image de Dieu , gesticulant à la façon des damnés , hurlant comme un porte-faix ivre , et s’étalant horriblement dans les mascarades les plus grossières sous les costumes les plus difformes. Ce que je reproche au carnaval , c’est moins son exis- I tence que la manière dont il l’exerce. Si , comme | dans son bon temps , il courait les rues en costumes élégants , s’il cachait son visage sous un masque spirituel , s'il employait le mystère de son incognito en vives satires, en railleries piquantes, dussent-elles percer leur homme d’outre en outre, on se mettrait du côté fie la bande joyeuse , et l’on rirait de sa joie. Mais le carnaval d’aujourd’hui est un vieux libertin blasé ; il a perdu toute sa verve naturelle , et il se plonge pour y suppléer dans le tumulte et la violence de la plus brutale orgie. Ne vous adressez plus à lui pour échanger une mitraille de vives ripostes chargées et bourrées de poivre et de sel ; le carnaval est muet; il n’a plus d’idées, plus d’esprit, plus d’épices; il ne sait (pie se mouvoir violemment et pousser des cris furieux il la manière des brutes.

Certes, le carnaval n’a jamais été bien délicat; ce n’est pas sa vocation, et la déesse Gaudriole ne l’a pas inventé dans ce but. Jérôme X adé lut un de ses meilleurs compères, et nous n'irons pas étudier l’esprit raffiné dans son catéchisme; mais si le carnaval avait le propos plus que leste et le geste effronté, il n’était pas bâté cependant comme son descendant, son petit-tils actuel, qui ne trouve pas dans sa cervelle le moindre petit ou gros mot pour rire. Toute la science de ce carnaval dégénéré consiste dans la férocité de ses mouvements et le désordre de ses danses furibondes : c’est de la matière enragée, et voilà tout.

Aussi a-t-il honte de se faire voir publiquement et de mettre au grand jour l’impuissance de son audace et de son esprit. Le carnaval ne court plus la ville ; il a cessé d’être nomade et d’égayer les

matin, le mardi gras, et se pressent, innombrable troupeau , sur les boulevards et les grandes voies pu¬

bliques, pour y voir passer le carnaval suivant 1 usage antique , sont complètement dupes de leur curiosité et de leur empressement matinal : ils cherchent le

sauts sous le nez, et à se servir ainsi les uns aux autres de masques et de mascarades.

Le carnaval d’à présent redoute le grand jour, et il fait bien. Ce qu’il cherche, c’est la nuit; ce qu’il lui faut, ce sont les ténèbres. Mille lieux nocturnes lui sont ouverts , et il s’y précipite furieusement dès que minuit a sonné l’heure des sarabandes diaboliques. C’est alors qu’il faut le voir, sous le feu des lustres étincelants, au bruit tumultueux des orchestres et des sataniques fanfares, se ruer, s’emporter, se renverser, se rouler, s’écraser au milieu des tourbillons d’une poussière enflammée et de l’épouvantable bruissement des danses échevelées et des cris sauvages. Entendez-vous les trombones , les ophicléides , les cors de chasse, toute la meute instrumentale du Prado? C’est le bal des étudiants et des étudiantes. Quelles étudiantes que ces femmes qui ne savent pas lire ! Voilà pourtant jusqu’où va l'euphémisme! Le quartier latin a abandonné le scalpel et le bistouri; il a refermé le Code et les Pandectes. Le carnaval agite ses grelots ; à demain de nouvelles veilles et des travaux plus rudes pour regagner le temps perdu. Il vole sur les traces du plaisir désordonné , ivre, furieux. Mais (pie de privations pour acheter ces joies passagères. Sans la vie des pères du desort, on refuserait de croire à la possibilité d’une si longue abstinence endurée avec tant d'héroïsme. C’est pour l’étudiant que le carême est une vérité encore plus vraie que le carnaval. A dater du mercredi des Cendres, plus de brie à dix centimes, plus de dîners à trente-deux sous, ce comble de l’épicuréisme dans le pays latin; plus ou fort peu de tabac. On se bornera il cassoi une croûte, à boire de l’eau claire, f paraître par intervalles chez les plus humbles Flicoteaux dont fume la douteuse cuisine, rue Saint-Jacques ou rut Saint Dominique d’Enfer. Mais, en atton dant, vive la joie! vive l’amour et le file de chevreuil au madère !

Deux violons, une flûte, un chapeau chinois, uni grosse caisse et des cymbales ; tel est le menu lyriqm du bal de guinguettes. Ici, c’est l’ouvrier qui se ruim

Page 1