CHAPITRE Y. — LE CARNAVAL
à son tour : le voici en polichinelle, en pierrot, en paillasse, en arlequin et surtout en Turc ! Ah, le Turc! On se demande pourquoi ce costume obtient tant de succès parmi les classes inférieures? Le large pantalon, la petite veste rouge et une serviette roulée autour de la tète en guise de turban, tout cela eonstitue-t-il donc le beau idéal aux yeux du populaire ?
Nous avons déjà signalé la différence qui existe entre le bal d'autrefois et le bal d’au jourd’hui ; le dessinateur va compléter nos observations. Ce jeune homme qui passe dans notre kaléidoscope, tenant sous son liras ces deux dominos craintifs, ne se montre plus qu’au foyer. S’il osait pénétrer dans la salle, que de huées! que d’exclamations ! que d’interjections de toute sorte ! Jadis le bal masqué était le rendez-vous du bel air et de la galanterie, le Longchamps 'des doux propos et des tendres aventures. Le marquis ou le chevalier passait un domino pardessus son costume de ville et venait, un loup sur le visage, débiter ces aimables fadeurs, charmante monnaie que nous avons reléguée dans le médailler du passé : Que ne suis-je Murs, puisque je viens de rencontrer Vénus! un compliment très à la mode et très-bien reçu... sous la Régence. Aujourd’hui on est moins fade, mais on est grossier. Il est de bon ton, dans un certain monde de jeunes gens, de parler à un domino comme on ne parlerait pas à une femme de chambre, et de transporter dans le foyer, ce dernier salon du bal masqué, le langage de l’écurie.
A l’époque oii écrivait Mercier, quelques années avant la révolution, le bal masqué avait déjà perdu un peu de sa physionomie primitive. Voici ce qu’il en dit dans son l'ubleuu de Paris :
« Le bal de l’Opéra entretient cette licence, la consacre par une sorte de convention générale, fl invite les caractères les plus réservés à se livrer au goût le plus universellement avoué. 11 est réputé très-beau quand on y est écrasé. Plus il y a cohue, et plus on se félicite d’y avoii assisté.
« Quand la presse est considérable, les femmes se jet tent dans le tlux et le reflux; et leurs corps délicats supportent très-bien d’être comprimés en tous sens au mi lieu de la foule qui tantôt est immobile, et tantôt flotte et roule.
« Il faut avoir bien peu d’esprit, dit-on, pour n’en avoir pas sous le masque; ce qu’on y entend est cependant beaucoup moins spirituel que ce qui se dit dans nos cercles.
On n’y parle point des per-
distingue. On distingue beaucoup moins les hommes ce qui prouve que les femmes ont, en tout genre, des nuances plus fines et plus caractérisées.
« C’est au bal, vers le matin , que l’on peut dire qu’à Paris surtout on rencontre des laideurs aimables.
« Je suis fâché qu’on y perde insensiblement (c’est très-sensible aujourd’hui) cette tournure attentive et polie que l’on doit aux femmes dans toutes les circonstances, et surtout dans les assemblées publiques.
« La seule chose que l’on exécute à Paris gravement et comme s’il s’agissait de l’affaire la plus importante, c’est un quadrille.
J’ai été stupéfait de la dignité qu’on y mettait.
« On sait que l’on envoie une poupée pour servir de modèle chez l’étranger; mais sait-on que dans une lettre on envoie le plan d’un ballet, d’une contredanse variée par mille figures, ou d’un quadrille nouveau pour le faire exécuter avec justesse et précision à cinq cents lieues de distance ?
« Le bal de l’Opéra a donné ieu à un événement qui tiendra sa place dans l’histoire , en ce qu’il aura servi à prouver que, malgré les changements des siècles, les anciens usages reviennent rapidement sur leurs pas, lorsque quelques circonstances frappantes rappellent le génie national.
« Quand un carme, un cordelier, un bénédictin, s’échappant du cloître, a pu assister une fois au bal sans être vu ni reconnu, il s’estime le plus heureux des hommes; il ne sait pas que l’ordre lévitiqi e y abonde, et que les petits collets qui courent tout le jour en habit violet sont blasés sur ce genre de divertissement.
« On danse au bal de l’Opéra , mais celui qui a vu les danses vives et animées des jeunes beautés du pays célèbre par les soupirs de Julie , les pas gais et légers des v ives Alsaciennes, les sauts des Provençales, l’expressn r.
de la joie sincère et ingénue parmi les Bretonnes, ne pourra plus souffrir les grâces froides de nos danses de bal, soit paré, soit masqué. «
Si Mercier revenait aujourd’hui, avouez qu’il n’aurait pas à se plaindre de la froideur de nos quadrilles. Les danses vives et animées des jeunes beautés du pays célèbre par les soupirs (le Julie ont été bien dépassées par les arabesques chorégraphiques des pierrots et des débardeuses de notre temps. Quel mine ferait les pas gais et légers des vives Alsaciennes auprès des pas encore plus gais et plus légers de nos chalouyeurs.
Revenons à notre carnaval contemporain.
«Les filles entretenues, les duchesses, les bourgeoises sont cachées sous le même domino, et on les
l’ABLEAU DE PARIS
Bit» ras'naval comparé.
En 1752.
En 1852.