‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 4 sur 230 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

des Russes, les meilleurs copistes de nos élégances, tout passe sous nos yeux comme une éternelle fantasmagorie, et nous laisse, si nous savons les recueillir, une leçon et un hou conseil.

Parmi tous ces êtres divers, il en est un dont il faut parler longuement, c’est le Parisien. L’Esquimau s’attache moins à sa cabane de glaçons, le sauvage à sa hutte natale, que le Parisien à ses boulevards, à ses quais, à son Palais-Royal. Parlez-lui, s’il vous plaît, de longs et périlleux voyages, de difficiles circumnavigations autour du monde; essayez de l’émouvoir par toutes ces odyssées du tillac et de la table d hôte, de la caravane et du bateau à vapeur. Vous aurez lieu d admirer les superbes dédains de cet homme qui n’a, dit on, rien vu que son ciel toujours gris, ses rues toujours noires, ses barrières avinées, ses jardins et ses environs peignés, ràtissés, émondés, éternelle parodie de l’œuvre du grand auteur des choses. Mais toutes les variétés de la race voyageuse comprise entre Alexandre de Humbold et Alexandre Dumas, entre la haute science et la haute fantaisie, n ont rien à opposer à cet éternel voyage du Parisien, à la flânerie, cette flânerie féconde, instructive, piquante, animée, riche d'émotions, de souvenirs, d’enseignements. Vous aurez fait le tour du monde, ô voyageurs ! Et lui donc, ne l’a-t-il pas parcouru, ne le parcourt-il pas tous les jours, son univers? Ne trouve-t-il pas la Chine et le Japon dans un magasin du boulevard? Est-ce que le Pérou et Elude n’étincellent pas dans toutes les montres des joailliers, des bijoutiers et des orfèvres? N’a-t-il pas, pour opposer aux chasses fantasmagoriques de Nemrods célèbres et aux forêts cyclopéennes des romanciers du nouveau monde, les parages fameux de la plaine Saint- Denis, les solitudes agrestes des bois de Fontainebleau? Essayez de l’étonner par toutes les merveilles des annales de la navigation : n’a-t-il pas dans la Seine le roi des fleuves, et les premiers mariniers du monde dans les canotiers d’Asnières? Il a vu lancer à Neuilly la frégate-modèle! parlez-lui donc des vaisseaux à trois ponts! Il a vu les régates et les joutes nautiques: racontez-lui après cela des batailles navales! Pour lui, l’univers entier a été mis à contribution; aussi rien ne l’étonne, et, après quarante ans passés dans les limites de sa banlieue, il se mettrait à parcourir le inonde qu'il n’y trouverait que les pâles spécimens de tout ce qu’il a vu, observé, remarqué dans sa fleur, dans sa gloire et dans sa perfection.

Puis il y a encore des gens émerveillés, s’il se rencontre un Parisien qui leur avoue naïvement son goût pour la badauderie, ses instincts si casaniers dans son Paris, et sou peu d’attraits pour d’inutiles voyages. Que voulezvous donc qu’il cherche, lui, fils de la cité encyclopédique et universelle; lui, flâneur par goût, par passion, par métier; lui, spectateur assidu et journalier d’une revue éternelle que passent en son honneur tous les produits imaginables de notre monde sublunaire?

Il n’a pas besoin de voyager: c’est l’univers qui voyage pour son compte, qui se déplace pièce par pièce pour venir solliciter son suffrage, faire appel à ses goûts d’amateur et de consommateur. N’a-t-il pas sous les yeux tout

ce que la nature enfante en matières premières, tout ce qu’élabore l’industrie humaine, tout ce que créent le ciseau, le burin, le pinceau des artistes, les chefs-d’œuvre de la littérature, de la poésie et de la musique? N’est-ce pas pour lui que vit, que s’agite, que travaille tout ce qui est fort, vivace, énergique, intelligent? Certes l’univers a bien raison de voyager, et le Parisien de rester à sa place : car le Parisien, encore une fois, possède tout ce que l’univers pourrait lui montrer, et de plus mille trésors qui lui appartiennent en propriété exclusive, ne fût-ce que cette collection unique des fruits de l’activité de toutes les nations !

Qu’est-ce donc que Paris possède à l’exclusion du reste de l’univers? Quoi?... Ce génie des arts qui en fait la mère-patrie et pour ainsi dire l’entrepôt des grâces, des délicatesses et des élégances ; ce goût inimitable qui préside à toutes ses créations ! cette aptitude universelle qui le rend manufacturier comme Lyon ou Mulhouse, commerçant comme Southampton et Marseille, industriel comme une usine anglaise, savant comme une université d’Allemagne, artiste et poète comme... que dirons-nous? comme Paris luimême. Aimez-vous la science, la philosophie, la littérature? Les professeurs sont dans leurs chaires et vous attendent, depuis le praticien qui dissèque le corps humain à la Clinique, jusqu'au métaphysicien qui dissèque le moi et le non moi à la Sorbonne, jusqu’au docteur ès lettres qui analyse au Collège de France un vers de Virgile, jusqu’à l’orientaliste qui vous dit au juste l'année dans laquelle vivait le célèbre réformateur Bouddah-Mouni, dont personne n’a jamais entendu parler. Et ne parlerons-nous pas aussi de cette mode parisienne, créée à chaque instant uniquement en haine de ce qui ressemble à la stabilité? Qu’on se figure, si toutefois l’imagination se prête à le concevoir, des échantillons réunis de toutes les fantaisies bizarres, inouïes, incohérentes, inexplicables, impossibles, qui ont passé par la tète de toutes les femmes dans tout le cours des siècles ; c’est ce que notre plume se refuse à décrire, et ce que vous verrez pourtant sans peine en deux heures de promenade entre la Madeleine et la Bastille.

Ce que Paris possède encore, c’est cette population si mêlée et si originale, qui se compose pour ainsi dire de plus de nuances que d'individus, où, aujourd’hui encore, comme au temps de Mercier, vous trouverez des Asiatiques vivant sur des piles de coussins, dans des palais resplendissants de marbre et d'or, et des Lapons accroupis dans des terriers, sous de méchantes huttes ouvertes à tous les frimas. Ce qu'il possède enfin ce Paris sans pair, ce sont des personnages fortement caractérisés, des t\pes aussi originaux qu innombrables, des industries de toute sorte, où éclate le génie inventif du peuple le plus inventif de la terre; en un mot, les incalculables variétés de toutes ces espèces si diverses que nous avons essayé d'étudier, de surprendre et de peindre au vol du crayon et de la plume, heureux si nous sommes parvenus à faire connaître, mieux que nos devanciers, la capitale du monde, la merveille des merveilles, l’alpha et l’oméga de la civilisation humaine, l’humanité entière, comme nous le disions plus haut, faite ville.

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