LES CHAMPS-ELYSÉES
Panurge et la Bastille. — L’Arc de triomphe de l’Étoile. — Les portes Saint-Denis et Saint-Martin. — Les murailles de Paris. — L’Hippodrome, — Le Camp du Drap-d’Or. — La Folie Beaujon. — L’Avenue Fortunée. — Les Cliamps-Élysées. — Les promenades. — Le bal Mabille : le spectacle et les spectateurs. — Le Château des Fleurs. — Le Jardin-d’Hiver. — Le Chalet. — Le Cirque et Auriol. —
Les fêtes officielles. — Les cafés chantants — Le carré Marigny. — Le physicien en plein vent. — Le dynamomètre et le barymètre. — Les chanteurs ambulants. — Le tir à l’arbalète. — Les joueurs de ballon. — Le cochonnet. — Le nécromancien populaire. — Le théâtre de Guignol. — Le savon à détacher. — L’attelage de chèvres. — Voyons combien nous pesons. — Les tableaux vivants. — Restaurant Ledoyen. — Le lingot d'or. — Les orphéonistes.
Panurge, si j’ai bonne mémoire, fit son entrée dans Paris par la porte Saint-Antoine, et le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la tour de la Bastille : une triste entrée en ville et en matière pour un philosophe péripatéticien, qui arrivait en droite ligne du réjouissant royaume de Gargantua. Nous entrerons,
nous, par la porte la plus vaste et la plus monumentale qui soit au monde. De l’aveu de tous les voyageurs, pas un seul de ces nombreux poèmes de pierre qui s'appellent Rome, Naples, Milan, Venise, Florence, Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg, ne peut offrir un pareil début: l'Arc de triomphe et les Champs-Elysées.
Néron, cet artiste épileptique, n’aurait pas rêvé une plus magnifique avenue pour la ville de marbre et d’or qu’il avait bâtie dans sa tête extravagante et impériale.
Cet arc de triomphe colossal, qui semble la porte d’une ville de géants, est issu d’un décret de Napoléon,
Arc de triomphe de la barrière de l’Étoile.
TYP. DE FIRMIN DIDOT, RUE JACOB, 56. 20 G. par la poste.
15 Cent. LA LIVRAISON. — Ire Livr.
Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.
lequel décida, en 1806, que cette grande page serait écrite avec le ciseau à la gloire de l’année française. Mais l'Empire bataillait trop pour trouver le temps de remuer des moellons. En 1814, le chiflre consacré aux constructions n’avait pas dépassé trois millions deux cent soixante-treize mille francs cinquante-six centimes; or, l'arc triomphal devait absorber trois fois cette somme avant d’être achevé. La Restauration, qui eut un instant la pensée d’escamoter la construction de l’Empire à son profit, en substituant aux victoires républicaines et impériales la
campagne d’Espagne, déboursa, pour son compte, trois
millions sept cent soixante-dix-huit francs soixantehuit centimes; enfin, le gouvernement de Juillet eut la gloire de terminer le monument, en ajoutant aux sommes déjà dépensées trois millions quatre cent quarante-neuf mille six cent vingt-trois francs trentehuit, centimes ; l’arc de l’Étoile a donc coûté* neuf millions septcent vingt-trois mille quatre cent deux francs soixante-deux centimes : voilà un vrai compte d'architecte. La gloire et le moellon coûtent cher.
L’exécution de ce monument, grandiose dans l’ensemble, est assez singulière dans les détails, et nos descendants seront exposes à commettre plus d une erreur, s’ils veulent juger des costumes et des armes des soldats de la République d’après les messieurs revêtus d’un baudrier qui sont sur le premier plan. Ils auront quelque peine à se retrouver au milieu de ce mélange de sauvages, de soldats romains et de grenadiers.
Par une combinaison malheureuse, ce sont justement les figures qui, par leur masse et leur proximité du spectateur, sont le plus en vue, dont on s’est plu à voiler la réalité par les mensonges mythologiques. Les canons, les sabres, les fusils.... tout l’attirail militaire contemporain est relégué au sommet dans les bas-reliefs. Les cuirassiers, les lanciers, les dragons qui caracolent dans la frise , apparaissent d’en bas comme des bons hommes de pain d’épices. 11 semble qu’on se soit attaché à reléguer dans les nuages tous les pittoresques souvenirs qui font battre le cœur du peuple.
Examinons brièvement les quatre groupes où les figures ont dix-huit pieds (le proportions.
Le Départ pour l'armée. Des soldats pleins d’énergie marchent au combat; les uns sont couverts de cottes de mailles, de cuirasses ciselées et de boucliers, les autres sont armés de piques. Comment reconnaître, au milieu de cette panoplie qui semble avoir été ramassée au hasard dans un cabinet d’antiquaire, ces immortels soldats de la République qui s’en allèrent un beau matin conquérir l’Europe? Et cependant, à part celte critique, disons tout de suite que c’est là une magnifique composition : il y a, dans ces têtes de pierre, de l’élan et de l’enthousiasme. Le génie de la guerre respire bien toutes les tempêtes déchaînées de la révolution. Malheureusement cela n’a pas de date ; celle de 1792 n’existe que dans le livret officiel.
Le Triomphe nous représente l’Empereur couronné par la Victoire, et ayant à ses pieds une ville vaincue. Au-dessus de lui est la Renommée, et à ses côtés la Muse de l’Histoire, laquelle semble un peu trop occupée à prendre le croquis de l’Hippodrome. Le
Le Départ (1792), ‘côté do Paris.