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CHAPITRE Y. — LE CARNAVAL

Le lendemain du bal, les yeux caves, les cheveux en désordre, les pâles joues, les poitrines haletantes, les voix rauques, les regards éteints, les visages lugubres, attestent combien le carnaval est une invention agréable et divertissante, sans compter les maladies pulmonaires qu’il développe, les fièvres qu’il fait éclater, les inflammations qu’il donne, et le surcroît de clientèle qu’il envoie au Père-Lachaise.

Poursuivrons-nous cette odyssée de salon en salon, de barrière en barrière"? A quoi bon"? La grande épopée qui se chante annuellement dans l’intervalle entre le jour des Rois et le mercredi des Cendres, sans compter cet épilogue qu’on nomme la mi-carême, est réellement une épopée universelle et encyclopédique, renfermant , comme l’exige la critique transcendante , toutes les conditions et toutes les variétés imagina¬

bles. Le plaisir prend place à chaque échelon de l’échelle sociale : la danse, le fou rire, les déguisements, la joie bruyante, régnent à chacun des étages de la Babel parisienne. Pour ceux que les rigueurs du contrôle arrêtent à la porte inflexible de ce palais merveilleux de lumière et d'harmonies qu’on nomme l’Opéra, l’Ambigu-Comique , ainsi que nous l’avons déjà dit, a des lustres à bon marché, des violons et des cuivres au rabais, des sylphides moins exigeantes sur le menu du petit souper fin de rigueur. Et si le devis total d une nuit grasse , même à P Ambigu, vous effraye, descendez, descendez la série : un déluge de notes dansantes pleut dans tous les quartiers, et il n’est pas de coin de rue où ne brille le transparent séducteur, où ne resplendisse l’annonce des frais de plus en plus réduits, des sommes de plus en plus

modestes, qu’il suffit de jeter une fois sur les bureaux, à la porte du paradis , pour passer quelques heures nocturnes au sein de délices à prix fixe. Tous les temples de Terpsychore, et Dieu sait seul combien Paris, la cité chorégraphique par excellence , en a consacré au culte de cette déesse aérienne , toutes les salles où peuvent s’abriter des musiciens, des spectateurs et un buffet , sont envahies, conformément au programme. Les entrepreneurs rivalisent de musique et d’érudition, de rafraîchissements douteux et d’accords équivoques. Ici l’Anglais a fait les frais de l’inscription qui flamboie de tous les feux du gaz: lorettes d’ordre inférieur, grisettes et lorettes descendent au Wauxhatl , au Ranelagh, et autres lieux dont le nom seul possède une teinte britannique : elles vont chercher un milord, cet être fantastique, ^traditionnel ,

Bal de la salle Sainte-Cécile.

introuvable, non encore détrôné par le nabab et le prince russe : elles demandent aux échos le mortel qui fera la dépense de la nuit, et rendra moins pénible le quart d’heure fatal succédant aux délices du buffet et aux recherches d’un festin servi dans les cafés de Foy et les maisons dorées du quartier. Plus loin, les langues du midi, à l’entrée de Valentino , appellent de leurs voix sonores les folles Italiennes de tous les pays, les Andalouses échevelées de la rue Saint-Honoré et de toutes les nations. On danse chez Paganini et à Sainte-Cécile, harmonieuses retraites où se réfugient les grandeurs déchues de la montagne Bréda. On danse à Montesquieu, qui fait pour quelques jours trêve à ses luttes, à ses exercices gymnastiques ; en un mot , on danse partout , dans la soupente du concierge et dans la mansarde du rapin, sur les tapis du premier étage et sur les carreaux du cin-

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quième, sous les lambris du parvenu de la finance ou du négoce et sous les tentures de la fille entretenue et de la lorette du haut ton, au milieu du magasin bouleversé de décors du théâtre du boulevard, et sur les planches mal unies qui transforment en salle provisoire de bal l’estaminet et la guinguette. Les hauteurs de la Courtille se peuplent de débardeurs avinés et de pierrots chancelants. Les échos des barrières retentissent de ce que nous n’osons appeler de la musique : partout s’organise le quadrille , partout la polka détonne et le galop foudroie. Pendant la durée entière du carnaval, les dimanches surtout, la fièvre dansante règne, continue et redouble. Vers la fin, aux jours gras, Paris se transforme en gigantesque mosquée de derviches tourneurs : on dirait que le cor magique d’Obéron entraîne , par ses accents , toute une population à ces exercices si pittoresques dé-

Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.

crits par la plume fantastique du poète Wieland.

Le petit nombre de ceux (pii ne se sont pas laissé atteindre par l’épidémie des valses et des mazurkas , qui n’ont pas sacrifié à la mascarade le moindre chapeau pointu de pierrot et le plus petit nez postiche , ce peu d’élus de la sagesse, de la raison, et peut-être aussi de l’insuffisance et de l’impuissance pour la folie , a le droit de faire des études de mœurs , triste et suprême ressource du philosophe malgré lui. Pendant que la joie envahit les têtes et déborde des cœurs, quelques-uns en sont réduits à moraliser, faisant ainsi la contre-partie de Sénèque écrivant avec une plume d’or l’éloge de la pauvreté. Essayons toutefois de prendre rang dans cette élite de penseurs malgré eux : n’aurons-nous pas un dédommagement qui en vaudra la peine, si nous parvenons a faire poser devant nous quelque type bien excentrique et bien original ; si dans

PARIS. TYP. DE FIRMIN DIDOT, 56, RUE JACOB. 20 C. par la poste.

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la mine immense de la folie humaine nous parvenons à découvrir , à exploiter quelque filon aurifère qui serait échappé à l’œil de tant de touilleurs clairvoyants ; si enfin nous parvenons à satisfaire un peu pour notre part cette loi impérieuse qui s écrie :

trouvaille inédite et

pour notre part cette 101 impérieuse

Il nous faut du nouveau, n’en fût-il plus en France !

Physionomie et physiologie , individu et collection , masse et détails : voilà un programme sans cesse développé et sans cesse nouveau , au point de vue où mille observateurs ont déjà découvert mille choses inattendues , et où tout être humain pourvu d’yeux et de jugement doit faire sa originale , sans que jamais le relevé exact en puisse être accompli, N’en sommes-nous pas, nous qui vous parlons, une preuve vivante? Après avoir décrit le carnaval dans le monde et dans sa capitale, après vous avoir dit comment il se danse au milieu de la scène et sur le parterre aplani des théâtres, comment les demoiselles fortunées mettent en pratique les leçons de leurs Cellarius à vingt francs le cachet, et de quelle manière les mansardes et les étages supérieurs répètent Mahile ou le Château-Rouge; n’avons-nous pas annoncé un monde entier d’observations nouvelles à faire et que nous ne ferons pas toutes, bien certainement, sur les bals de qualité inférieure et décroissante, depuis les succursales encore splendides du splendide Opéra jusqu’aux plus humbles barrières, où vont les chiffonniers étaler les grâces d’un costume tombé, de vicissitude en vicissitude , dans la hotte finale? Oh ! nous ne craignons pas que le terrain vienne à manquer sous nos pieds. Dieu merci ! Est-ce que la fantaisie, reine absolue du carnaval, n’est pas là pour secourir de ses fantastiques trésors l’indigence de l’écrivain, si, pareil au Midas de la

montante des pierrots, qui a tout envahi. Les congrès de la paix sont vainqueurs sur toute la ligne : ils réussissent, selon leurs vœux, à démilitariser la France, et nous ne désespérons pas de les voir supprimer jusqu’aux soldats de plomb, jusqu’au canon du Palais- Royal. Plus de hussard à l’Opéra , plus de hussarde dans les parties fines qui égayent les somptueux lambris du café Anglais ! Notre gravure n’est, malgré la vérité du dessin et le talent de l’artiste , qu’un souvenir , un monument , une recherche rétrospective ; quelque chose qui pourrait figurer au Musée du Louvre; un peu plus qu’une peinture antique, un peu moins qu’une momie d’Égypte ou un squelette antédiluvien.

fable, il se trouvait, par ha¬

sard , à jeun au sein de l’opulence !

Mais, hélas ! les lustres n'éclairent plus qu’un petit nombre de traînards revêtus de cuirasses romaines , porteurs de casques extravagants et d'impossibles panaches ou plumets. Le postillon de Longjumeau , le général de fantaisie et le hussard hermaphrodite, tels sont les derniers représentants de l’armée et du

a traversé les couches inférieures, et, de chute en chute, d’accroc en accroc, de souillure en souillure , le voilà étendu au coin d'une borne, à deux pas du marchand de vin où son dernier locataire acheva de perdre ce qui lui restait d’équilibre et de raison. Dans cette humiliante posture, le carton argenté des cuirasses romaines et l’or des épaulettes de louage conservaient encore un reste de splendeur contrastant avec les taches et avec la houe; le pierrot sali et déshonoré salit et déshonore à son tour.

Une seule chose ne périt point dans le carnaval; nous parlons du galop, de cet entraînement dans l’entraînement, de cet accès fiévreux dans la fièvre, qui

fait tourner les têtes, qui culbute, écrase, foudroie; de cette furie aiguillonnée au son du cuivre, fouettée aux vibrations des cordes; de ce tourbillon cadencé et métrique, qui semble emporter avec lui le monde entier à la manière du tourbillon planétaire entraîné par le soleil. Le galop, c’est plus que la valse aux éblouissantes et fascinantes évolutions, plus que la polka qui enivre, plus que les danses savantes , filles de l’Allemagne et de la Hongrie, dont

le charme et l’étrangeté vous

séduisent et vous enchantent .

Le galop, lui, vous prend par les entrailles et vous entraîne à l’oubli : observateur, philosophe même, vous oubliez que vous étiez venu pour voir un bal masqué de barrière, et vous cédez au hourra, vous suivez le torrent.

Mais , dirait un vieil opéra comique : « S’il est un temps pour la folie, il en est un pour la raison. » Paris a ses coulisses et le monde a son envers.

Or , pour suiv re notre métaphore , -dans le drame joué par tous ces acteurs auxquels

le carnaval a voilé la figure

travestissement classique des grands hais costumés d’autrefois; et, triste vicissitude desgli lires et des splendeurs humaines! ces rares débris, qualifiés de mauvais genre, n’osent, plus monter que sur des scènes secondaires. Le hussard , avec son colback gigantesque , son pantalon à bande chatoyante, qui emprisonne dans ses tubes étroits de grêles tibias et des fémurs contournés ; la hussarde , dissimulant sous le velours flottant d’un costume blooinériste les imperfections que n’avoue jamais le beau sexe : ces deux types qui inspirèrent à Gavarni une de ses plus originales créations, un de ces bois que Callot signerait avec orgueil , hélas ! ils ont vécu ; ils ont fait place à la marée

El c’est peut-être un beau costume que celui de

pierrot? Ah! n’allez pas le juger au bal aristocrate, quand, tout frais lustré du costumier du haut parage, il se pavane radieux sous le soleil nocturne des lustres , avec sa garniture phosphorescente de riches boutons et de rubans glacés! Vous n’auriez que le premier chant de son histoire , que les illusions dorées de sa jeunesse. Non! dût le vainqueur du jour en vouloir à notre franchise , nous vous montrons aussi la médaille par le revers. Vous avez admiré l’écorce du pierrot dans sa fraîcheur et dans sa grâce : essayez de le reconnaître, c’est là le même masque ; mais, parti des régions de la fortune et de l’Opéra, il

du masque d’Aristophane , drame quelquefois gai , quelquefois sérieux et trop souvent funèbre au dénoûment, il ne serait pas difficile peutêtre de puiser quelques enseignements. Plus d’un moraliste a tonné contre les mascarades, plus d’un philosophe sous les toits a imprimé ses réflexions satiriques sur la folie humaine qui ne se contente pas du masque de la dissimulation et de la fourberie; mais lequel a essayé de creuser et d’approfondir le côté réellement moral de tous ces divertissements échevelés, de toutes ces extravagances incohérentes et incon¬

grues? C’eût été un sujet digne de la vertueuse plume de M. Bouilly, que les efforts de tant d’individus, que leurs privations, leurs travaux, leurs anxiétés et leurs angoisses pour arriver à un plaisir arbitraire et problématique. Ainsi, voilà un petit ménage, domicilié n’importe quelle rue du treizième arrondissement; ne le prenons pas toutefois, s’il vous plaît, dans ces quartiers brillants où régnent quelques sou¬

veraines de la mode et du cœur des hauts seigneurs

financiers : étudions un couple de tourterelles, soupirant par bail de trois, six, neuf, sur les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève ou dans les plaines de

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