‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 42 sur 230 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

LE CÀRNAVAi

la

les

Boule-Rouge. La veille, grand embarras : malgré économies réalisées depuis un mois sur les dé¬

jeuners, le fromage de Brie quotidiens, même le tabac,

et autres menus frais cette seconde vie de

l'homme au dix-neuvième siècle , les fruits de mille privations se trouvent insuffisants; mais la Providence

Le départ.

Le souper.

veille. A côté brille l’humble enseigne [d’un commissionnaire au Mont-de-Piété ; il le faut : la montre va

reprendre possession du clou auquel elle passe bonne part de son existence : ma tante étend ses griffes sur

la dernière robe de soie et sur l’unique pardessus ,* le ménage a besoin d’un costume mirifique, excentrique.

Lu retour.

liabolique ; encore quelques piécettes blanches, pour e dépositaire intéressé des dominos d’occasion, pour

le souper modeste chez les Lucullus à la carte et au I La toile se relève : on se déguise. Monsieur, affublé prix fixe, et fin du premier acte. d’un bonnet de céraste, a développé son abdomen de

J: oralité.

manière à faire crever (le jalousie les Lablache passés présents et futurs : partout des peintures cabalistiques diaprent ce costume, qu’attendent d unanimes hourras. Madame, le cou, les épaules, le sein, les bras, resplendissants de nudité, court-vêtue et montrant sa jambe arrondie, sa cheville gracieuse, son pied cambré, se penche, et met le dernier point au travestissement du cavalier, et nouvel entr’acte. Voici le bal, le bal éblouissant , le bal délicieux : puis la sortie, puis le souper. Quelle joie! quels plaisirs! Des chants, des cris, de l’extravagance ! A bas la nnsere ! à bas les privations ! La bière coule à longs Ilots; la fumée, que distillent dans leurs noirs fourneaux pipes

culottées et brûle-g . d’ébène, tourbillonne hors

des lèvres rieuses et glisse entre les dents nacrées ; les tailles se crispent voluptueuses, les verres s entrechoquent, et le cidre équivoque, beau de Seltz, champagne économique du pays, moussent aussi joyeux que s’ils étaient versés dans un cabinet particulier du

boulevard des Italiens. Le drame court, nage, bondit ; le nœud se serre et s’entrelace, la péripétie atteint le comble de l’intérêt; la catastrophe se prépare. Mais voilà que les trois coups sacramentels annoncent le dernier acte : hélas ! nous sommes au lendemain. Les acteurs ont quitté le théâtre, brisés, pâles, ruinés; les paillettes sont ternies et l’abdomen postiche défoncé. Pour comble de disgrâce, il est la fin du mois, et voici venir, note en main, l’inflexible Cerbère de l’hôtel garni; le bottier, fléau toujours insatiable ; la modiste, hydre femelle non moins exigeante et non moins terrible. Reprenons le chemin du montde-piété : il a vu l’exposition, il verra le dénoûment. On s’est défait d'abord des superfluités du luxe (quel luxe, bon Dieu!), les objets plus nécessaires rejoindront leurs devanciers : jupes, chemises, couvertures, etc., etc., tout y passe; et la misère , en grelottant, attendra, au sein des austérités d’un carême contraint et forcé , que tout ce bien perdu rentre au

bercail. Où êtes-vous, pères de province, banquiers rigides que la nature donne aux étudiants? Où êtesvous , fractions d’agents de change, providence traditionnelle des Bernerettes aux abois?

J’en ai connu un de ces fervents adorateurs du dieu Carnaval, et qui doit être présentement un austère et savant conseiller de cour d’appel quelque part. Quand sonnait, à l’horloge delà folie, l’heure des sarabandes joyeuses , rien ne pouvait plus le retenir. 11 avait sa place à tous les quadrilles, et son couvert à toutes les tables de souper; il était le général en chef de cette armée de Unifias qui a jeté tant de gais couplets sous la coupole des salles de bal. Intrépide au galop, galant dans l’a-parte, superbe sous le travestissement, on ne connaissait que lui et son plumet blanc parmi les constellations animées du firmament Bréda. Un soir, au moment où les transparents commençaient à resplendir, il fouille dans sa poche, elle était vide. Comment se procurer un costume chez

De la salle de liai à Cliehy.

liai nn ? Qu'importe? Il1 se rend chez le célèbre costumier, et laisse contre un déguisement quelconque son habit de ville. Le lendemain la difficulté était plus grande encore : on peut bien aller à l’Opéra en débardeur; mais à l’école de droit?.. Il écrit donc, à un ami de lui envoyer un pantalon d’hiver... L’ami répond:

« Si tu n’a pas de pantalon d’hiver, je n’ai pas divers pantalons. » Affreux jeu de mots ! Notre futur magistrat fut forcé de rester pendant huit jours dans sa chambre, emprisonné dans son costume de débardeur. Un mandat paternel fui rendit son paletot, son pantalon de drap et la liberté.

Baste ! qu’est-ce que la misère , quand on rit et quand on a vingt ans? L’esprit français , trésor inépuisable, caron ne peut ni l'engager , ni l’échanger contre de l’or, la pyrotechnie animée de la conversation et des piquantes anecdotes, le sel et le poivre, le vinaigre et la moutarde ne restent-ils pas , ne consolent-ils pas? Tenez, on a huit jours à vivre sur les

infortunes de celui-ci et sur les bonheurs de celui-là, de fiers bonheurs et de terribles infortunes ! Celui-ci, jeune sybarite départemental qui depuis six mois brûle par les deux bouts la chandelle de la vie parisienne, est bloqué par une croisière de créanciers et de recors. Pendant le jour il se cache et il dort; mais, le soir venu , il court par la ville et va respirer le grand air aux rayons du soleil hydrogène. Le bal de l’Opéra n’exécute que pendant la nuit son infernale sarabande. Ya donc pour les quadrilles et les sauts de carpe nocturnes. Mais on s’est oublié aux douceurs de la contredanse, et pendant que notre cavalier intrépide fait tournoyer sa pierrette dans le tourbillon du dernier galop, le blond Phébus lance déjà à l’horizon ses coursiers impatients. On descend le grand escalier, et, sous le vestibule, un monsieur très-poli, assisté de deux estaffiers, conduit aussitôt le pierrot rétardataire au palais de Clichy. Il y a vingt minutes que le soleil est levé! Triste soleil, impitoyable horloge qui ne retarde

Du violon à la prélecture.

jamais, même quand il y va de l'a liberté d’un pierrot !

Et ces deux autres masques accourus pour s amuser, et qui se sont si bien amusés en effet dès leur entrée dans la salle, que l’autorité en frac bleu et en tricorne a été obligée d’intervenir et de Tes envoyer méditer au violon sur la fragilité des projets humains et les dangers d’un entrechat trop réussi. C’est Arthur, le lion, le tigre, le vainqueur d’aujourd’hui, qui nageait au sein d’un océan dont chaque flot est une victoire ! Son premier domino, hélas !' était un homme , qu il rafraîchit, rassasia, hébergea même toute une nuit ! Et tel , et tel autre encore! LeS‘ infortunes des uns, les ridicules des antres, voilà l’éternelïe matière qui défraye la malignité humaine : voilà qui n’est pas seulement du carnaval en particulier, cette caricature momentanée de la société, mais bien du monde entier, de tous les temps, de tous les lieux, de tous les jours, du monde, qui n’est en réalité qu’un carnaval permanent et pris au sérieux. .

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