CHAPITRE Y. — LE CARNAVAL
le héros du Carnaval dans un char qui sera tiré par quatre bœufs maigres, ses rivaux eftlanqués et désappointés. Ainsi rien ne manquerait désormais au triomphe : ni le far niente superbe et l’indolence du vainqueur, ni l’humiliation des vaincus.
La journée est terminée; le cortège la célèbre en s’attablant autour d'un festin pantagruélique, composé de toutes viandes de boucherie, où se boivent et se mangent les largesses prodiguées le mardi et le dimanche gras à la bovine majesté. Quant à celle-ci, reléguée maintenant à l’étable, elle rumine sur le néant des grandeurs et des joies humaines, elle n’attend plus que le coup fatal, et le lendemain, dès l’aurore, elle expie par une mort violente son triomphe d’un instant. La destinée du bœuf gras est celle de presque tous les héros.
Le bœuf gras mort , le carnaval ne peut tarder à mourir : c’est toujours le lendemain du mardi qu'il expire, et c’est toujours à la Courtille que se célèbre la cérémonie funèbre, et que les adorateurs du dieu viennent l’escorter en grande pompe et assister à son dernier soupir.
Il est six heures du matin ; les réverbères mêlent au jour naissant leurs dernières lueurs blafardes. Cette rue qui s’allonge devant vous se nomme la rue du Faubourg-du-Temple. Il est aisé de la reconnaître à l’enseigne qui se fait voir à gauche avec ces mots : Aux Vendanges de Bourgogne. Les bals viennent de cesser; les danseurs, pâles, haletants, les yeux caves, harassés des joies de la nuit, se sont jetés pêle-mêle, ceux-ci dans le fiacre, ceux-là dans le cabriolet, d’autres dans la calèche béante; ils s’en vont tous à la
Courtille user de leur dernière heure, et saluer de leurs derniers cris d’amour le carnaval qui finit à la barbe du mercredi des Cendres. Vous les voyez qui vont et viennent, montent et descendent; la rue est encombrée de voitures et de mascarades. En voici une qui s’arrête. Quels gestes! quelles attitudes ! D’où vient cette halte? Pourquoi cette pantomime énergigique et cet air agressif? Eh! ne faut-il pas que ces vaillants masques se défendent! se laisseront-ils impunément railler par cette commère à l’éloquence hasardée , qui leur montre le poing et leur lance des fragments de dialogue qui n’ont rien d’attique ? Ce n’est pas à la descente de la Courtille qu’on enseigne les belles manières et la modestie.
L’apparition du mercredi des Cendres et la mort du mardi gras produisent des émotions diverses ; chacun,
La descente de la Courtille.
selon ses intérêts, fête l’avénement de l’un et regrette le trépas de l’autre. Les sergents de ville , ces martyrs du carnaval , saluent avec joie l’arrivée de mercredi, comme le signal du repos et de la délivrance. Cependant, au son de la cloche que mercredi fait résonner dans ses mains, les débardeurs effrayés se dispersent avec effroi : c’est pour eux le tintement du jugement dernier. Quelques intrépides s’efforcent de faire bonne contenance et de défendre pied à pied l’empire du mardi gras; ils forment un bataillon sacré et luttent jusqu’à la dernière extrémité, menaçant mercredi du geste et de la parole. Vain courage ! héroïsme inutile ! qui peut arrêter le temps ! mardi n’est plus. Mercredi s’empare invariablement de son domaine , et règne à sa place en attendant que jeudi
le détrône à son tour , et ainsi de suite jusqu’à la fin du monde et des calendriers.
Et cependant voyez le prodige! le carnaval n’est pas plutôt enterré qu’il ressuscite, il sort de son tombeau au milieu de la troisième semaine qui suit son décès : la mi-carême est le suprême effort de la grosse gaieté. Quelques masques recommencent à courir les rues, l’Opéra rouvre bruyamment ses portes, et le galop de se tordre encore une fois au bruit de l'orchestre. Mais, il faut bien le dire, la mi-carême n'est qu’un reflet pâli du mardi gras , elle n’a rien de nouveau à nous montrer ni à nous apprendre. J excepte cependant la fête des blanchisseuses, (pii lui appartient en propre. Vous voyez cette toule assemblée sur une des rives de la Seine, au pont d’Austerlitz ou au
pont Royal, peu importe; vous entendez ces cris et ce tumulte : c’est la fête des blanchisseuses qui va commencer. Il s’agit de nommer une reine, et toutes les ambitions s’agitent; le système électif est en usage dans le royaume des blanchisseuses. La constitution du battoir le consacre, mais elle n’accorde b1 droit d’élire qu’à un seul et unique électeur, et cet électeur se nomme le Hasard. A qui le Hasard donnera-t-il la couronne? Demandez à ce magicien, son agent secret: c’est lui (pii tient l'urne où se cache la fève fatale qui va décider du sort de cette royauté. Maître Hasard a prononcé.
Dès que la Reine est proclamée, les vivat retentissent, on agite les bannières, on entonne les hymnes et les chansons ; puis le grand maître des cérémonies
annonce que le cortège royal est prêt, et que 1 heure venue de promener Sa Majesté par la ville. La Reine est bonne personne, elle ne se lait pas prier. Paire de fleurs et vêtue de sa robe des dimanches , elle monte dans sa... charrette, et aussitôt sa cour, ses dames d’honneur, ses grands officiers, ses sujets et ses
sujettes la suivent, promenés comme elle dans leur équipage naturel. C’est véritablement ce qu’on peut appeler une reine et une cour populaires. Aussi Sa Majesté ne porte-t-elle la couronne qu’un jour. Si son pouvoir s’étendait au delà de vingt-quatre heures, il va sans dire qu’elle finirait par prendre des airs abso¬
lus et par se dépopulariser comme tant d’autres. Les haines et les querelles éclateraient dans le royaume de la blanchisserie : la constitution des blanchisseuses a donc montré de la sagesse en bornant la royauté à un seul jour, qui s’appelle le jeudi de la mi-carême. Mais, si la royauté est éphémère, elle est du moins
Promenade des blanchisseuses, a Paris, le jour de la mi-earOme.
exempte de tous soucis et de tous combats. Tant que le jour dure, la Reine est saluée par les acclamations des passants; le soir , elle finit gaiement son règne à la Court il le, et abdique sans remords et sans crainte après un festin suivi d’un bal. Si Sa Majesté a fait quelque tache à son manteau royal, elle a du moins l’avan¬
tage de pouvoir le blanchir et le repasser elle-même.
Cette fête des blanchisseuses, qui ne manque pas d une certaine physionomie, est une des rares cérémonies populaires du moyen âge qui ont survécu à la révolution.
En résumé , le carnaval parisien est plus bruyant
que gai , plus tapageur que spirituel. Tous Jes ans il se rencontre des moralistes qui annoncent que le carnaval est une vieille coutume qui s’en va; mais cette vieille et folle coutume durera probablement jusqu’à la fin du monde, en vertu de cet axiome :
Ce que les père9 font, les enfants le feront.