‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 45 sur 230 · CHAPITRE VI. —LES BOULEVARDS (Fin · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. —LES BOULEVARDS (Fin

LES BOULEVARDS (Fin).

Les cinq étages de la vie parisienne. — Le bouillon de l’amour. — La loge et le Conservatoire. — La lune de miel. — Les arts et la mansarde. — Un drame sous les toits. — Le boulevard Saint-Martin. — L’Opéra de la Porte-Saint-Martin improvisé et Marie Antoinette. — L’Ambigu reconstruit et la duchesse de Berry. — l.abbé, marchand de coco. — L’homrne-pyramide de paniers. — Le père Tripoli

(ils de la gloire. — Les ci-devant cris de Paris. — Les petits métiers éclipsés. — Les petits métiers surnageant. — Les boulevards et les statisticiens. — Le boulevard du Temple. Les ’

rentiers du Marais. — La queue des théâtres. — Les charpentiers dramatiques et le public de menuisiers. — Le Petit-Lazary, les Funambules, les Folies-Dramatiques. — La sortie des théâtres. — Une averse. — Un liacre [iris d'assaut. — Les beautés de l’art a la (.aide. — Le restaurant Deliieux. — Le Cirque-Olympique. — Les Folies- Dramatiques. — Le Cadran-Bleu. — Le café Turc. — Le passage Vendôme. — Le chef de claque. — Frédéric Lemaître. — Les marchands de contremarques.

— Un billet moins cher qu’au bureau. — L' Épi-Scie, le grand / vert. — Les marchands ambulants. — Les calés, les divans et les estaminets (lu boulevard du Temple. — La partie de billard. — Le hâbleur et le parasite. — Joseph du Tremblais et le cardinal de Richelieu. — Le couvent et le boulevard des Filles-du-Calvuire. — Les successeurs de Bobèche et de Calimafré. — Les queues rouges. — Comment on décapite un homme sans que mort s’ensuive. — Boulevard Beaumarchais. — Les rues souterraines. — Hôtel de Ninon de l’Enclos.

— Théâtre Beaumarchais. — L’ancienne habitation de Beaumarchais. — Le canal Saint -Martin.

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Revenons maintenant, à nos boulevards en partant de la Porte-Saint-Martin ; mais, avant de reprendre notre course, contemplons un moment les hautes maisons qui s'élèvent devant nous.

Prenons-en une au hasard, et montons sans reprendre haleine les cinq étages de la vie humaine à Paris. A la cuisine, le prétendu cousin de la cuisinière écréme à son profit le bouillon; ce qu'il déguste s’appelle, dan le langage consacré, le bouillon, tir l’ainour : du caramel et de l’eau claire l'auront bientôt remplace. Madame la cuisinière vous le dira: c’est assez bon pour cc.s gueux de maîtres.

Ici, madame la concierge danse aux sons du piano, dont les touches d’ivoire sont eflleuréespar les mains de sa demoiselle, une brillante élève du Conservatoire, qui sera artiste comme tout le monde.

Au premier, Monsieur bâille et Madame dort en attendant les visites. Toutes les jouissances du luxe, toutes les délicatesses de l’élégance, tout le confort de la vie, et cependant ils s’ennuient. Ce tableau vous représente le dernier quartier d une lune de miel. Repassez dans un mois au plus tard , et tout sera bien changé dans la physionomie de cet ap-

de garçon. Sur le même pallier un autre célibataire, vieux rentier retraité, ci-devant commis d’une tontine , qui partage aujourd’hui ses affections entre Azor et Babet, Babetfcqui caresse Azor, qu’elle n’aime

partement. Madame, pour faire diversion à sa langueur, laissera un soir tomber son regard sur quelque cavalier qui ne commettra pas le crime de bâiller en sa présence, ainsi que le fait son mari ; elle prêtera l’oreille à ce formulaire de compliments que débite tout d’un trait, à la | remière jolie femme venue, tout jeune homme qui sait son monde et qui veut faire son chemin dans le cœur de ses futures victimes. De son côté, Monsieur, voyant que sa femme a l’imprudence de s’endormir dans le tête-à-tête conjugal, cherchera et trouvera, gardez-vous d’en douter, des distractions extérieures. Il se fera recevoir à un club où il ira faire chaque soir quelques rubs de wisth. A partir de ce jour la glace est rompue, plus d'assoupissements intempestifsdelapart de Madame, plusde bâillements convulsifs de la part de Monsieur. La joie est revenue dans le ménage; les deux époux ont repris leur bonne humeur, qui ne sera même pas troublée le jour oii le mari apprendra par hasard, après tout le monde, que sa femme a un amant. O joyeux hymen, dieu jeune et charmant des beaux jours de la Grèce, tu ne ressembles en rien à cette pâle et triste divinité : l’hyménée parisien!

Au second étage, toute la floraison des vertus domestiques : le père, la mère, les enfants et les joujoux.

Au troisième , c’est le propriétaire qui vient réclamer le terme échu à l’unique locataire de ce ménage

15 Cent. LA LIVRAISON. — 17' Livr.

Cinq étages du monde parisien.

guère, pour plaire à Monsieur, qu’elle n’aime pas.

Au quatrième, l’ouvrier sans argent, sa femme en pleurs et ses enfants sans pain. L’artiste qui bat la semelle pour réchauffer l’inspiration. Puis, la plaisanterie éternisée de temps immémorial par le crayon de tous les caricaturistes: le philosophe qui médite un ouvrage palingénésique entre ses draps, et qui est forcé d’avoir recours à son parapluie tout grand ouvert pour se protéger contre l’infiltration des eaux pluviales. Ah ! si nous avions la béquille d’Asmodée ! s'il nous était permis de promener le

Aux bureaux de l'Illustration , rue de Richelieu. 60.

lecteur dans tous ces intérieurs si divers et si caractéristiques de l’existence parisienne ! que de drames et que de vaudevilles ! que de scènes tristes et comiques! Comme, dans la machine humaine, le sommet renferme la plus noble partie de l’homme, l’organe pensant; ainsi, dans la capitale des arts et de la civilisation, le génie, l’industrie et l’application occupent la région la plus élevée. Là se forme en silence le peintre; là le poète fait ses premiers vers; là sont les enfants des arts, pauvres et laborieux , contemplateurs assidus des merveilles de la nature ; là se méditent tous les chefs-d’œuvre qui écloront plus tard.

Vers 1811, la ville a fait exécuter de vastes travaux de nivellement dans toute l’étendue du boulevard Saint- Martin, et si la chaussée n’en semble guère moins rude aux chevaux d’omnibus, ces martyrs résignés de la révolution économique qui nous rend tous propriétaires, moyennant trente centimes, de la seizième partie d’un équipage, le piéton, dont les allures sont indépendantes, s’aperçoit à peine qu’il gravit une montagne d’ailleurs fort adroitement dissimulée. Quel ([ue soit le côté du boulevard qu’il choisisse, il a mille raisons de ne pas se laisser distraire par le mouvement de terrain qui" existe sous ses pieds. A sa droite, c’est une amusante série de boutiques; à sa gauche, c’est le grand poème dramatique qui se chante depuis la rue de Bondy jusqu’à la rue d’Angoulême, tour à tour burlesque ou tragique, où ont figuré ces héros et ces héroïnes aux noms populaires, Buridan, Gaspardo, Lucrèce Borgia, le baron de Wormspire, etc.

Dans la soirée du 27 octobre 1781, une longue tile de carosses armoriés stationnait sur le boulevard Saint- Martin. Dans la salle du théâtre on voyait une foule de grands seigneurs et de grandes dames, un nuage de dentelles et de rubans, des gerbes de pierreries, les plus beaux noms, les plus élégantes toilettes et les plus beaux yeux du royaume de France. C’é- Marie- Antoinette d’Autriche, qui vel’édifice élevé par l’architecte Lenoir l’Opéra incendié. Le nouveau théâtre

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tait la cour üe nait inaugurer pour remplacer

avait été construit en soixante-quinze jours, un palais de fée dans les Contes bleus. On voit que le don d’improvisation ne date pas de notre époque, et que dans ci' temps-là déjà on savait faire de 1 architecture facile. L’opéra de la Porte-Saint-Martin survécut à la monarchie qui venait d’assister à sa naissance. Il conserva jusqu’en 1794 les célébrités dansantes et chantantes de l’époque, les Vestris, les Dérivis, etc.

PARIS. TYP. DE FIRMIN DIDOT. 56, RUE JACOB C. par la poste.

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Après une longue clôture, au milieu des splendeurs de l’Empire, il accomplit à son tour sa grande révolution ; il se nomma le théâtre des Jeux gymniques et continua de jouer des ballets, mais il agrandit son répertoire en y ajoutant la comédie et le drame. Quant aux danseurs à la mode et aux rossignols, ils avaient changé de cage et avaient été briller sur une scène plus digne d’eux.

Entre la Porte-Saint-Martin et Y Ambigu il n’y a

qu’un court intervalle occupé par un grand nombre de petites boutiques, la plupart appropriées au voisinage des deux théâtres : c’est le marchand de vins, le débitant de tabac, le pâtissier, les cafés et la librairie spéciale du mélodrame et du vaudeville. On voit s’ébattre aussi ce gai commerce en plein air qui s’en va chaque jour parce qu'il ne s’adresse qu’aux gens sans prétentions et aux francs appétits : les marchands d’oranges, de pommes, d’angélique, de bâtons de sucre

BOULEVARD SAINT-MARTIN (côté nord ).

d’orge, de macarons, de croquets ; parmi lesquels se glisse parfois, sous un vêtement turc on algérien, un Parisien qui vend des daltes, ces fruits savoureux du désert. On voit poindre aussi à l’horizon les marchands de coco, dont la voix enrouée et la clochette annoncent aux gamins l’approche de la bienfaisante fontaine qui va lancer, comme le rocher de Moïse, un Ilot de nectar.

Voici l’Ambigu, qui le plus souvent n’a de comique que son nom. Arrêtons-nous un moment pour jeter un

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Théâtre de l’Aiabigu-Comique. Rue de Lanery

coup d’œil sur ces noires murailles. Autrefois, on le sait, l’Ambigu tlorissaitsurle boulevard du Temple, et mêlait ses longues queues diaprées de blouses aux queues de la Gaieté et du Cirque-Olympique. Après un terrible incendie, le vieux théâtre d’Audinot s’écroula et cessa de figurer parmi les amusements de cette région de la promenade favorite des Parisiens. Mais il ne tarda pas à reparaître, renouvelé, rajeuni, sur le boulevard de la Porte-Saint-Martin. Construit en dix-

huit mois par MM. Hittorf et Lecomte, il occupe l'emplacement d’un ancien hôtel. Madame la duchesse de Berry assista à l’inauguration.

La rue de Lanery, que nous laissons derrière nous, ne mérite pas une longue description, quoiqu’elle se soit considérablement embellie depuis vingt ans ; ouverte en 1777 sur des terrains appartenant aux sieurs Lollot et Lanery, elle fut promptement prolongée jusqu’à la rue du Marais. Elle est d’une longueur de deux

BOULEVARD SAINT-MARTIN (côté IlOrd).

cent soixante-deux mètres et d’une largeur fixée par le ministre Chaptal à dix mètres.

La physionomie de ce boulevard, nous l’avons déjà dit, est essentiellement dramatique : on y rencontre des acteurs qui se promènent en repassant leurs rôles, des dramaturges qui charpentent leurs scénarios. Voici une des figures les plus originales de ces latitudes : c’est Labbé, marchand de coco de la porte Saint-Martin. La profession de marchand de coco est

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trop bien établie depuis un temps immémorial pour que nous ayons la prétention de la révéler dans cette faible esquisse, ou même de la patronner. C’est moins d une profession que d'une physionomie qu’il s’agit pour le quart d heure. Tout le monde peut vendre du coco avec autorisation du préfet de police; mais le sieur Labbé jouit du privilège de désaltérer les gosiers dramatiques et autres. il salue tous les artistes du théâtre, tutoie le machiniste, donne des poignées

i-d’Eau.

de main aux marchands de contremarques , et a eu l’honneur de parler à M. Harel, un jour que ce dernier passait sur le boulevard , donnant le bras à mademoiselle Georges, de monumentale mémoire.

Labbé, retenu sous le péristyle du théâtre par les devoirs de sa profession, ne peut naturellement assister-aux représentations, mais il saisit dans la conversation des consommateurs des bribes de dialogues et des situations qui le mettent bien rite au courant des

Rue du Faubourg-du-Tcmple.

pièces représentées; depuis plus de trente années qu'il est le Ganymède ordinaire des jeunes titis du paradis , Labbé est devenu de première force sur le répertoire. On comprendra facilement l’enthousiasme de notre marchand de coco pour l’art dramatique. Ses goûts l’appelaient sur les planches; mais, son éducation négligée ne lui ayant pas permis d’aspirer à cette haute position , il a vécu autant qu’il a pu à côté du théâtre. Il a un chapeau de traître de mélo-

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