CHAPITRE VI
LES BOULEVARDS (Fin).
drame et des chaussons de lisière; il est artiste par la tête, et marchand de coco par les pieds. Homo duplex, a dit Platon.
Ce boulevard est encore émaillé le soir, surtout à l’heure où le gaz s’allume, de ces boutiques ambulantes qui sont la Providence des petites bourses. « La boutique à trois sous ; voilà, messieurs et mesdames, des poupées , des brosses, des peignes , des ciseaux, des couteaux , des cuillers en vrai métal d’Alger, des bretelles, des boucles de pantalon , des ustensiles de cuisine, du savon à détacher, et toutes les choses utiles généralement quelconques. Cela ne coûte que trois sous, trois sous , trois sous ; si quelqu’un trouve que c’est encore trop cher, il pourra ne donner que quinze centimes. » Et l’industriel déclamateur allume avec tant de chaleur, qu’il finit toujours par débiter sa marchandise. On se laisse prendre à son éloquence plus encore qu’aux objets qu’il débite. 0 Parisiens, les gouvernements auront beau l'aire, vous serez éternellement soumis à la langue dorée des orateurs !
Paris est la ville des grandës existences et des petites industries. S il existe en Europe un personnage hors de ligne par sa fortune, c’est à Paris qu’il se hâte de venir dépenser ce qu'il a pu amasser ailleurs; c’est ainsi que nous voyons dans tous les temps, en dépit de nos éternelles commotions politiques, les plus beaux hôtels de nos deux aristocratiques faubourgs occupés par de riches étrangers. Paris, vu de l’extérieur surtout, exerce une telle fascination sur les intelligences, que, me trouvant l’autre année à Francfort, j’ai entendu dire, a table d hôte, par l’héritier présomptif d’une petite principauté allemande, que lui et son père étaient les deux personnages les plus malheureux de leur
Labbé, marchand de' coco.
ce chiffonnier immortalisé par Charlet, et qui parle littérature et philosophie à ses moments perdus. Ce n est qu a Paris qu il vous est donné de voir l’homme qui se promène transformé en pyramide de paniers de toutes les formes et de toutes les dimensions. Sa boutique est une fête; le bazar qu’il promène sur ses épaules a de la féerie : c’est lui le conquérant qui a détrôné, sans s’en douter, l'industrie de ces filles alsaciennes aux robustes appas et aux balais fantastiques. C est encore à Paris que vous trouverez sur votre mute le marchand de gaufres, le marchand de robi-
Le marchand de paniers.
tensiles et sa marchandise. Son costume indique suffisamment ses sentiments et sa profession. 11 est Français et il a servi sous d autre, — un type qui revient. — Ses ennemis politiques prétendent que ses états de service se bornent à ceci : Tripoli aurait tout simplement î amassé en I8L>, a la hutte Saint-Chaumont, des boulets pour chacun desquels il recevait des officiers d’artillerie une légère rémunération de cinquante centimes. Mais Tripoli a trop de fierté pour ne pas mépriser ces impuissantes imputations. S’il n’est pas décoré de l'étoile des braves, cela tient à la sienne qui a toujours été mauvaise. Au début de sa carrière militaire, Tripoli aurait eu, à ce qu’il paraît, une altercation assez vive avec le caporal d’ordinaire, et ce supérieur rancunier aurait considérablement nui à l’avancement du troupier mauvaise tête.
Le père Tripoli a conservé le costume militaire ; mais, pour bien indiquer sa profession, il a émaillé son habit de boutons de métal, de grenades, de cors de chasse et d’aigles, qui reluisent comme autant de soleils. La poitrine de Tripoli est un firmament d’autant plus lumineux que c’est lui qui se charge, dans l’intérêt de son art, de l’asliqvage des constellations. On le rencontre plus particulièrement près des corps de garde. Honoré de la confiance de MM. les gardes nationaux, il blanchit leurs huffleteries , astique leurs boutons, et fait, sous ce rapport, une terrible concurrence aux tambours des compagnies. Mais, bon enfant et Frrrançais avant tout, le père Tripoli paye à boire aux tapins, ce qui lui permet de leur raconter ses batailles et de cultiver son industrie.
Épargnez les petits métiers, ô gouvernants! c’est le cri de 1 humanité; le petit métier, c’est la joie du pas-
Le père Tripoli, lits de la gloire, polisseur de cuivre.
ays, parce qu’ils étaient les seuls à qui il ne fût pas ermis d’occuper un petit appartement sur le bouleard et une stalle à l’opéra.
Si Paris est le centre des sommités aristocratiques, nancières et intellectuelles , il est également le renez-vous des individus déclassés, des professions de nntrebande et des industriels sans industrie ; le gaiin qui pose un morceau de drap sur les jantes de la üue lorsque vous montez en voiture, et qui v ous apelle M. le duc ou mon général pour exciter votre ommisération en flattant votre amour-propre, n’existe u’à Paris. Ce n’est qu’à Paris que vous rencontrerez
nets, le seul Français auquel, avant M. Carlier, l’expréfet de police, il était permis de jouer du cornet à piston dans les rues, et bien d’autres dont je ne puis donner en ce moment le dénombrement homérique, mais dont je parlerai plus tard, tousproduits autochthones de la civilisation parisienne. Transplantez ces frêles plantesà Berlin, à Vienne ou à Londres, et elles s’étioleront loin de la serre chaude où elles ont recule jour.
Permettez-moi de vous présenter le père Tripoli, fils de la gloire et polisseur de cuivre. Le père Tripoli est le plus terrible de tous les astiqueurs de buffleteries militaires et citoyennes; il porte avec lui ses lis¬
sant quand il n’en est pas le supplice, la distraction du tlàneur, l’inspiration du peintre, le bonheur de l’amateur du pittoresque. Il faut rendre au petit métier cette justice : son personnel s’est embelli, il fait aujourd'hui des frais de mise en scène; que les temps sont changés. C’est beau, la rue! s’écriait Diderot. Il avait deviné les nôtres qui sont pleines de caprices. Ici le marchand de beignets, là-bas le marchand d'allumettes, le vendeur de siccatif brillant, et plus loin encore vingt autres professions ambulantes qui trouveront place dans notre Musée. Laissons les admirateurs du passé regretter cet affreux charivari qu’on
os
appelait les cris de Paris ; le marchand d’habits vieux (/aluns et la marchande de plaisirs : Voilà le plaisir, mesdames, résistent encore au flot qui doit les emporter; maison êtes-vous, ô carreleurs souliers et tant d autres 1 Une catégorie d’écrivains parfaitement recommandables, mais fort peu lus, MM. les statisticiens, distinguent dans l’enfilade des boulevards deux grandes divisions , nous allions dire deux parties du monde .
les vieux et les nouveaux boulevards. Jusqu’à présent , nous avons décrit les vieux boulevards , la vieille couronne de l’ancien Paris ; le boulevard du Temple nous annonce qu’il faut se préparer à aborder une sorte d’Amérique toute différente de l’ancien continent que nous venons de quitter. Le nom cependant jouit d’une teinte antique plus vénérable que n importe lequel des autres qui servent a étiqueter les
vieux boulevards ; mais le nom ne fait rien à l’affaire, et les désignations de boulevard du Temple, boulevard des Filles-du-Calvaire , etc., empruntées à d'anciennes , de très-anciennes institutions, baptisent toutefois des constructions parfaitement nouvelles; de même que les noms de vieilles cités, en France ou en Angleterre, s’adaptent, dans les forêts des États-Unis d’Amérique, aux premiers germes, aux premières fondations
de villes à venir. Tar une égale singularité, on a baptisé du nom et du souvenir du château des Templiers, fondé vers le onzième ou le douzième siècle , une promenade qui compte à peine quelques lustres, du moins dans son état actuel de régularité, d'alignement et de symétrie.
C’est un tort peut-être de parler aussi irrévérencieusement de la statistique; elle va sans doute nous refuser le concours de ses chiffres et de ses calculs,
et ne pas nous dire combien le boulevard du Temple compte de maisons, de lieux publics, de cafés ou de boutiques ; ce que les théâtres encaissent de recette en moyenne (observez que la statistique ne donne jamais que des moyennes , c’est-a-dire des erreurs dont chacune se trouve juste au milieu de deux vérités). Et pourtant le crayon du statisticien nous serait aussi utile, pour le moins, que la lorgnette du flâneur, s'il entrait dans notre plan de donner un
daguerréotype minutieux de ce boulevard du Temple, si riche en détails; mais nous sommes, avant tout, peintres de mœurs, et, une bonne fois pour toutes, les traits saillants des caractères, les côtés originaux des hommes et des choses, auront toujours pour nous plus d’attrait, et jouiront des honneurs du pas sur tout le bagage des Annuaires du commerce et de l’Almanach du bureau des longitudes.
Nous dirons donc que, depuis le Château-d’Eau
Les rentiers iln Marais.
usqu’à une place encore irrégulière et qui constitue presque la seule large solution de continuité entre la double ceinture de maisons qui enserre Paris par le milieu du corps, s’étend la promenade assez peu aligné!' qui prend le nom de boulevard du Temple. Une rue du même nom se creuse, ainsi que plusieurs autres, moins importantes toutefois, à travers les massifs de maisons, et met un des flancs du boulevard en relation avec la Seine, en contact avec le centre vivant, grouillant , hurlant et grondant du Paris industriel; et en même temps, vers l’autre bout, d’autres rues plongent jusqu’au fleuve Lcthé, dont l’onde allégori¬
que entretient le sommeil éternel du Marais. Ces deux extrêmes suffiraient pour donner au rendez-vous qui leur est commun une physionomie singulière et digne d’ètre étudiée. D’une part, les rentiers oisifs, les bourgeois qui ne sortent que par les beaux soleils et les jours clairs, ceux-là que l’on voyait naguère venir chaque jour au Palais-Royal attendre le coup de canon de midi ; de l’autre, la population de ce bazar oit tombent toutes les grandeurs déchues, de ce Capharnaüm du bric-à-brac, de ce Palais-Royal de la misère honteuse et de l’opulence besogneuse, qu’on nomme le marché du Temple: voilà déjà une source de bien des
contrastes, de bien des rencontres bizarres, imprévues , hétéroclites; mais, s’il n’y avait que cela, ce ne serait pas le boulevard du Temple, c’est-à-dire la chose unique dans son originalité, la chose qu on remarqué à Paris entre tant de choses remarquables, la huitièmf merveille du l’univers parisien.
L’autre côté du boulevard, le côté des théâtres, voilà son titre à la gloire, à l’immortalité. Pendant le jour, que de scènes curieuses sur cette mer d’asphalte ! que de spectacles imprévus ! Mais le soir... lt soir, c’est encore un bien autre coup d’œil. Figurezvous les gigantesques transparents, les afhches cy-