CHAPITRE VI.— LES BOULEVARDS (Fin
clopéennes, rivalisant de feux, de pompe et d'impression, pour annoncer tour à tour les choses les plus fantastiques , les plus inouïes , les plus extravagantes, les plus impossibles, qui ont passé par la cervelle de fer et la plume de même métal de toute une race de charpentiers en drames , mélodrames, comédies , vaudevilles , opéras , féeries, farces, parades et
autres genres dramatiques non dénommés dans les cours de littérature. Représentez-vous toutes ces curieuses physionomies, tous ces types variés à l’infini , qui sortent de toutes les bouches de ces cent rues, de tous les vomitoires de ces mille ateliers et de ces millions de boutiques. Ici viennent se réunir non-seulement les naturels de la rue du Temple et les indigènes
du Marais, les nomades du quartier Saint-Antoine et les pèlerins de Bercy ou de Charenton, toutes nations aussi diverses d’aspect et de génie que de mœurs et de séjour : mais la Villette, mais la Chapelle , mais la ville extra-muros fournit aussi son ample contingent, avide d’émotions fortement épicées et de rire libéralement salé, de musique arrosée de bière et de cidre,
BOULEVARD DU TEMPLE ( côté Sud).
Cadran-Bleu. Rue Chariot. Café Turc. Passage Vendôme. Rue du Temple.
de flonflons parfumés au tabac et de chorégraphie qui rappelle, autant du moins que peut le permettre la pudeur municipale , les bacchanales et les saturnales échevelées de la barrière. C’est en effet un des affluents du boulevard du Temple, que celte cité de menuisiers, de charpentiers et de marchands de bois qu’on nomme la Villette ; et l'ouvrier qui a travaillé la semaine entière dans ses ateliers à équarrir les planches, à assujettirles menons dans leurs mortaises, à ajuster es plafonds, à cinrerlesvoûtes, s’en- :end parfaitement , e dimanche au ioir, pour ses quinte ou vingt sous, à uger si un drame ;st bien emmanché ?t bien machiné en charpente. Il coulait peu l’usage de a lime et du rabot ?n littérature, et se contente de lourdes lièces à peine dégrossies et passées lia varlope, pourvu pie la hache ait aillé dans le cœur lu chêne, que toiles les parties de ,’œuvre soient bien cramponnées ensemble, et que le out présente l’apparence de la force et de la durée. Telle est en quelques mots la pratique du théâtre, à l’usage de MM. les dramaturges et autres entrepreneurs littéraires qui travaillent pour es boulevards.
Laissez faire aussi que la Gaîté affiche quelque Irame bien noir , éclos de la collaboration de deux ou trois fortes têtes , de deux ou trois gros bonnets le cette littérature à la tenaille et au ciseau, fameux
15 Cent. LA LIVRAISON. — 18,? Livr
pour l’habile agencement de leurs actes et la marqueté) ie de leurs scènes : vous pourrez voir des queues, et dans ces queues, des tètes bien curieuses, bien étranges, bien imprévues. Ce mot de queue, peu connu hors de Paris et surtout de l’autre côté de la Seine , mérite une explication. Une réunion de plusieurs milliers de badauds, de flâneurs, de toilettes
blouses et d’habits, de faux castors et de casquettes, voilà ce qui constitue les longs serpents dont chaque écaille est un être humain; serpents qui, par le froid, par le chaud, par le vent, la pluie ou la grêle, par une gelée russe ou un soleil africain, se replient, s enroulent, s’entortillent en mille façons , la tète immobile devant une barrière qui ne s’ouvre qu'à l’heure fixe, la queue s’allongeant toujours; et ces serpents, qu’at-
Aux bureaux de l'Illustration, rue de Richelieu, 60,
tire tout spectacle, gratis ou non, qu’ambitionne tout directeur de théâtre et tout auteur dramatique, c’est ce que l’on nomme une queue.
On a vu, dans le temps, des queues formidables à la porte de l’Assemblée nationale, quand le programme du spectacle annonçait quelque lutte corps à corps entre deux fameux athlètes parlementaires, et même les jours de représentation ordinaire, quand il n’y avait à espérer que des interpellations. On en voit à l’abord des places avantageuses pour tous les feux d’artifice, illuminations, et autres divertissements officiels annuellement réinventés par l’édilité parisienne :
on en a vu même , s’il faut en croire d’anciennes traditions, sous les voûtes émerveillées de l'Odéon. Mais le bitume miroitant du boulevard du Temple est le témoin des queues les plus belles et les plus persistantes : pasdesoirée où ce boa inoffensif ne vienne enlacer les palissades du Pe tit-Lazary, des Funambules, des Folies , des Délassements, alléché par les transparents de Pierrot ou d’Arlequin, par les féeries des Quatre Parties du monde ou parles émotions en perspective de la C/oserie des Genêts. On y jouit également, au grand complet, de l’aimable présence de tous les préposés, sinon à la politesse, du moins à la sûreté publique : gendarmes, sergents de ville, etc. Item, les cosmopolites marchands de coco, les crieurs de programmes et les vendeurs de
PARIS. TYP. DE t'IRMIN DIDOT, 56, RUE JACOB. 20 C. par la poste,]
brillantes (si l’on veut) et de parures demi-vraies, de iiiiimniinii'iiiiimi
La queue au théâtre. — Voilà le programme !
rafraîchissements au rabais. Tout ce monde-là tourne, voltige, hurle, crie, se bat, se dispute, s’injurie, tant que le théâtre n’a pas absorbé, par ses étroits conduits, sa marée montante de spectateurs.
Quelques heures plus tard, quand les salles ont épuisé leurs douze ou quinze actes quotidiens, quand il a coulé suffisamment de sang et de larmes, suffisamment éclaté de rires et de sanglots, les salles ren¬
dent gorge , et les torrents qu’elles avaient engloutis sont rejetés par toutes leurs portes en torrents non moins impétueux. Le silence de la nuit, si néanmoins le silence à Paris n’est pas quelque chose de fabuleux.
BOULEVARD DU TEMPLE ( ('Ôté 1101(1 ).