CHAPITRE VI. - LES BOULEVARDS (Fin
médie italienne et des Marionnettes, les Funambules et le Petit-Lazary, dont nous ne dirons rien
ici , dans la crainte de défleurir un si riche sujet.
I cmple est aussi le rendez-vous des petites industries
BOULEVARD DES F I LLES-DU-C AXV AIDE ( CÔté SH(1 ).
Rendez-vous de tous ces théâtres, le boulevard du qui vivent en parasites sur l’art dramatique. A tout
boulevard du temple (côté sud).
Uue du Pont*au\-Choux.
nue Neu\e-Aieiiiiiiioutant.
nue des Filles-du-Calvaire.
seigneur, tout honneur : le chef de claque s’avance, boutonné jusqu’au menton, gantant ses doigts crochus ; tout à l’heure il s’armera de la canne qui lui sert, comme l’archet au chef d’orchestre, à diriger le concert des applaudisseurs. Plus tard, on décrira ses manœuvres : il a sa place dans le tableau des théâtres; il suffît ici d’une anecdote toute fraîche de quinze années, dont il est le héros par son absence, à peu près comme Achille dans V Iliade. Frédérick Lemaître, donnant une représentation d’adieux, n’est pas rappelé à la fin du premier acte. La toile se lève; l’acteur s’avance: « Monsieur Auguste est-il ici ? » demande-t-il au public. Silence d’étonnement. « Puisque monsieur Auguste ne répond pas, y a-t-il monsieur Antoine?» Même silence. « Alors, messieurs, continue le Talma du boulevard, je suis volé. Monsieur Auguste est chef de claque et monsieur Antoine est son sous-chef: je leur ai donné ce matin cinquante francs pour être rappelé après la chute du rideau, et ils sont absents tous deux! » La saillie du grand acteur était pleine de cette philosophie un peu cynique, mais juste au fond, qui le distingue; elle fut applaudie à bon droit.
Les marchands de contremarques et de billets moins chers qu’au bureau, race notée à la police, qui a vieilli à Poissy et fait plus d’une campagne sur
les bancs de la correctionnelle, sont à peine d’un étage en dessous. On les voit fondre comme des har¬
pies sur les spectateurs qui profitent des loisirs de l’entr’acte pour avaler une c îoppe de bi n e ou une
gorgée d’air frais, entre un inceste et un assassinat : à grand’peine parvient-on à soustraire à leur rapacité le billet dù au contrôle, et plus d’une fois, en échange des quelques centimes qu’ils vous payent la moitié d’un drame ou la queue d’un vaudeville, vous ne retrouvez plus votre portemonnaie, votre montre ou votre foulard. Quelques-uns ont des coupons de rebut, qu’ils louent à l’année moyennant un rabais énorme, et vous donnent ainsi des places réellement à bon marché, mais en face du lustre, ou dans quelque encoignure pratiquée à l’usage des aveugles.
On pourrait également classer parmi les parasites du théâtre ces mille marchands forains que la police admet à l’entrée et à la sortie, ou ceux qui installent leur étalage provisoire, prêts à détaler au moindre vaisseau héraldique qui leur apparaît, brodé sur un collet de sergent de A ille. La première catégorie comprend les marchandes d’oranges, de sucre d’orge, les marchands de marrons, les colporteurs d’allumettes ou de feu en nature, les cosmopolites débitants de coco : toute cette peuplade crie, parle, s’agite, se démène jour et nuit, à l’éclat du soleil, à la lueur des j chandelles, sous leurs transparents rouges ou bleus.
! Quant aux boucaniers, aux interlopes du commerce
Vendez-vous votre contre marque Le chef de claqut. U" hillet moins cher qu’au bureau.
ambulant, on les voit de temps en temps arriver à la file, l’un avec ses chaînes de sûreté, l’autre avec ses porte-crayon ; celui-ci proclamant l’excellence de ses foulards de rebut; celui-là criant les merveilles de la souris ou de l’araignée mécanique; cet autre hurlant à perte d haleine : « A vingt-cinq centimes, à quinze
centimes la chaîne et la montre!» Ce petit monde grouille et barbote, a ses passions, ses intérêts, ses orages: il s’y déploie bien de l’éloquence pour allécher les passants, bien de l’adresse pour les duper, bien de la prudence pour échapper aux mille dangers qui menacent, bien de la niaiserie pour s’y laisser pren¬
dre ; enfin c’est tout comme dans le monde en grand.
L’autre rive du boulevard , dont nous avons déjà esquissé la physionomie, appelle surtout l’attention par son public , et par le public de ses cafés. On sait que la politique et le café sont les deux grands besoins du flâneur parisien, qu’il sorte des profondeurs
V ue générale (lu boulevard du Temple. — M irehands ambulants
du marais ou des sommités du quartier Bréda , qu'il vive sur les parages heureux du boulevard de Gand ou dans les régions à demi civilisées du boulevard du Temple. Le rentier de la rue Saint-Louis ou de la place Royale se livre volontiers, lui aussi, à des aperçus de politique générale ou nationale, à des théories de gouvernement et d’administration , qu’il expose
d’ailleurs avec les gestes expressifs et l’accent, convaincu d’un homme sûr de son affaire : seulement, triste effet de l'ingratitude humaine! trop souvent il oublie de citer le nom du rédacteur des Débats ou de Y Assemblée nationale auquel il emprunte ses tirades et son érudition du moment. Règle générale , tout F rançais (pii lit un journal et s’imprègne de ses opinions n a rien de plus pressé que d’ignorer l’exis¬
tence de l’individu qui lui livre ses discussions tontes mâchées, toutes prêtes à servir : pour lui, le journal est un être collectif, un symbole , une vérité parlant sans interprète; la loi Tinguy n’obtient nul résultat.
Les cafés, foyer principal de cette politique à l’eau tiède , ont leur caractère assez distinct pour mériter quelque coups de crayon, qui termineront ce long chapitre sur le boulevard du Temple. Autour des billards on y voit d’habitude une foule avide et curieuse:
ce sont les joueurs à la poule, que les persécutions et aussi l’art peu honorable des grecs, n’osent relancer dans ces asiles lointains. Réunis en petit comité de connaisseurs émérites, ils passent leurs loisirs éternels à admirer des effets rëtrof tiges, des carambolages par les quatre bandes, des coups fins ou des coups durs inattendus et réussis. Suspendus aux pérégrinations de la rouge
et de la blanche, aux attaques de queue, ils oublient tout, ils ne songent même pas à veiller au blanc, a contrôler la marque ou le tableau des frais, et, s ils fument encore, c’est par une opération machinale, par un mouvement purement respiratoire. Le garçon est obligé de leur renouveler des cigares ou de les
prévenir que leur brûle-g . est éteint. A côté de ces
forcenés joueurs de billard, les champions des dominos,
séparés par une cannette de bière douteuse, se mesurent dans des campagnes qui n’en finissent pas, jouant éternellement des marques de consommations qui ne sont jamais prises, et maudissant le ciel pour une pose malencontreuse ou un double-six retardataire. Le piquet, l’écarté, le bésigue, l’impériale, tiennent là également leurs assises; et à travers les fumées du
Le divan au boulevard du Temple.
tabac, on reconnaît à peine le cachet propre de toutes ces figures, les unes chevelues et barbues, les autres lisses ou ridées, celles-ci en pleine lune , celles-là en dernier quartier. Les costumes n’accusent en général ni le luxe ni l’élégance, et la tenue de tous ces habitués, accroupis, recoquevillés , allongés, assis, étendus dans toutes les positions imaginables, ne dément ni les redingotes râpées , ni les blouses suintantes et