CHAPITRE YI. — LES BOULEVARDS (Fin
prise , selon le ministre-cardinal , qui n’estimait aucun prince ni diplomate de son temps capable d’une telle besogne. Elle rasa, ou, pour éviter un affreux jeu de mots, elle démolit au niveau du sol les murs, cloîtres et constructions diverses du monastère supprimé, pour faire naître des rues à sa place. Peu à peu , sur un alignement admirablement fixé d’avance, les maisons envahirent les plantations, et, vers 1830,
déchiquetées, ni les habits qui montrent les dents. Il y a plus de casquettes que de chapeaux , et plus de feutre que de soie; il s’y fume plus de tabac de cujjoral et de bouts tournés de la régie que de Havane ou de Maryland. Parmi tous ces types, citons en finissant celui qu’a si bien dessiné Paul de Kook : le hâbleur, qui fume comme une locomotive, et met à contribution la blague de chacun, en étalant la sienne oii
paille, selon les uns; selon les autres , le bras droit et l’œil droit du cardinal de Richelieu. La fameuse mi-
reste à peine quelque bribe de tabac, destinée à y figurer éternellement; le parasite, qui ne joue que des parties sûres , vit, dort, mange dans le café ou il a élu domicile, et qui offre à chacun le seul cigare qui lui reste, assuré qu’on ne l’acceptera pas et qu’on répondra dignement à sa politesse.
Pourquoi range-t-on au nombre des nouveaux boulevards celui qui porte le nom des Fillesdu-Calvaire? On sait pourtant qu’il fut planté en 1536, et que les beaux quinconces, les allées ombreuses qu’on y admirait il n’y a pas plus de cinq ou six lustres, dataient des années comprises entre 1668 et 1704, sous le règne de Sa Majesté Très-Chrétienne Louis XIV le Grand.
Et de plus, le couvent des Filles-du-Calvaire, attribué aux religieuses de l’ordre de Saint- Benoît, couvent qui jouit de la gloire d’avoir baptisé, sinon la plus belle, du moins la plus large et la plus alignée des promenades de Paris, ce couvent ne remontait-il pas, lui aussi, à un âge tort respectable? En effet, il eut pour parrain un des hommes les plus singuliers et les moins connus de la première moitié du dix-septième siècle ; nous parlons de ce fameux capucin , Joseph du Tremblais , l’espion et l’homme de
nence ç/rise fonda le couvent en question vers 1635. La révolution française , cette impitoyable nive-
leuse, fit la première la barbe au rusé capucin, chose déclarée pourtant impossible’, quoiqu’il y eût belle
le boulevard offrait un aspect assez peu différent d’aujourd’hui. Le principal effet de cette fructification rapide de charpente et de moellons, fut l’expulsion d’une race bohémienne qui, dès longues années, venait planter sous les ombrages sa tente passagère et ses tréteaux d’un jour. Les anciens du quartier, et même les gens qu’une pareille qualification flatterait médiocrement, regrettent aujourd’hui encore ces tribus de saltimbanques, êtres douteux entre l’homme, dont ils avaient la parole, et le singe, dont ils égalaient la laideur et l’agilité. Un de ces habitués du boulevard, qui, à chaque éclaircie du soleil, viennent étaler sur le bitume frais encore leurs habits à formes surannées et leurs chapeaux illustrés, diaprés, constellés par les orages , un de ces narrateurs intrépides des gloires du passé vous redira, avec des paroles d’émotion, l’adresse, la force, la souplesse incroyables, la faconde, les lazzis, les parades désopilantes de tel ou tel émule des Bobèche et des Galimafré. La dernière queue rouge a définitivement disparu du boulevard des Filles-du-Calvaire , et avec elle la joie , les divertissements, l’originalité, la physionomie propre de tout un quartier. Où voulez-
BOULEVAHD DES FILLES-DU-CALVAIRE ( CÔté nord). BOULEVARD BEAUMARCHAIS ( Côté nord ).
Rue Saint-Sébastien.
vous donc que les enfants, petits et grands , que les bonnes et les beaux militaires trouvent un nouveau
point de réunion, et viennent oublier les langueurs du Marais ou les bruyantes contrées du faubourg Saint-
Aux bureaux de l'Illustration, rue de Richelieu, 60.
Antoine? L’immortel Polichinelle, brillant encore sur les scènes rivales de Guignol et de Nicollet, fait en-
PAR1S. TYP. DE FIRMIN DIDOT, 56, RUE JACOD. 20 C. par la poste.
Cent. LA LIVRAISON
19e Eiivr
tendre trop loin ses appels à la guimbarde et ses grelots séducteurs : exigera-t-on des habitants de la
Bastille qu'ils aillent transporter leurs bravos, leurs éclats de rire et leurs applaudissements sous les allées et parmi les plantations du quartier Beaujon et du carré Marigny?
Le boulevard , privé de ses saltimbanques , s’est donc résigné à ne devenir plus que l’humble succursale des ateliers d’ébénisterie et de sculpture sur bois du faubourg Saint-Antoine , ou encore des funèbres industriels qui exploitent l’avenue du Père-Lachaise, et qui scient, au plus juste prix, des pans ou des couvercles de tombeaux; qui tournent des urnes sépulcrales et bâclent des figurines de pleureuses ou d'anges agenouillés. Décidément Pair du Marais endort de ses exhalaisons tout ce qui l’entoure ; il a tué la place Royale; il amis en fuite, au grattement de la truelle et aux cris des maçons, la population flottante des acrobates en plein vent, desHercules duNord et du Midi, des jongleurs de toute sorte, réunis là depuis cette époque reculée où il leur était permis d’entrer à Paris en payant le péager en monnaie de singe. Nos lecteurs se souviendront ici de l’ordonnance royale , s’il vous plaît, qui permettait à tous jongleurs et bateleurs d’entrer sans payer de redevance à la barrière, pourvu qu’ils exécutassent ou fissent exécuter à leurs singes savants quelque tour du métier, dont devait se contenter le préposé : et l’on n’oubliera pas le proverbe issu de ce privilège. Quelques sauvages d’origine plus (pie douteuse, suffisamment emplumés et instruits à rouler leurs yeux de façon effroyable en dévorant des
poissons crus ou de la volaille vivante; quelques femmes géantes, dont il faudrait encore vérifier le sexe; enfin , des phoques savants, (pii font l’exercice militaire et articulent quelques syllabes :
tels sont les rares , bien rares traînards de cette armée nombreuse subsistant sur la curiosité | publique, et qui a, depuis quelques années, disséminé ses tentes sur les points les plus ignorés de la France.
11 paraît que l’on a coupé des têtes sur le boulevard des Filles-du- Calvaire ! Que le lecteur se rassure; nous ne songeons pas ici à lui faire un récit bien noir des horreurs de n’importe quelle révolution; nous ne parlons que des tètes coupées en présence de spectateurs ad-
tion , avec la participation et le consentement trèsexprès de M. le commissaire de police ou de son
Le cabinet de figures de cire.
mis à contempler l’opération, moyennant quelque piécette blanche, sans jugement et sans condamna¬
délégué, présent à la chose. Le détail de ces inoffensives exécutions nous a été transmis par des témoins oculaires. Un des acteurs se présentait : l’opérateur, l’étendant sur le dos, déchargeait sur son col une terrible estocade avec un grand cimeterre recourbé; puis, instantanément, il priait le public d’approcher, et montrait le corps gisant sur une table, tandis que la tête reposait, au milieu de son sang, dans un large plat analogue au fameux armet de Mambrin du héros de la Manche. Les deux parties se trouvaient d’ailleurs parfaitement séparées, et l’on pouvait s’assurer que le corps était un corps humain, fraîchement tué, puisqu’il était encore tiède, le pouls ayant cessé de battre et le sang de circuler. Un disciple des Bosco et des Philippe nous a révélé le truc, pour me servir de l’expression technique. Le patient se trouvait étendu sur une planche à bascule; au moment oii retentissait le coup de sabre, la planche tombait perpendiculairement, de manière à ne laisser passer que la tête, qui se trouvait baignée dans un baquet de sang à la détrempe, sans fond, et préparé d’avance. En même temps, cachée par la large robe du nécromancien , s’approchait une seconde table à roulettes, sur laquelle gisait un autre malheureux, vêtu de même que le premier, la tête déjetée en arrière et cachée par un écran peint en rouge : de plus, pour arrêter le pouls, il avait les membres serrés de ligatures. Les féeries théâtrales se sont depuis emparées de cette jonglerie, dont le plus grand mérite con¬
nota. evum m:.umviu:iius (coté sud).