‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 51 sur 230 · LES · texte numérisé non relu

LES

BOULEVARDS (Lin).

— rJ

siste, après tout, à produire une fort triste illusion.

Dans les environs du boulevard des Filles-du-Calvaire commence ce vaste et prodigieux édifice souterrain , d’une si incontestable utilité dans toutes les grandes villes, et spécialement dans celles qui, comme la vieille Lutèce, reposent sur d’anciens marécages, et ne vivent que sur des boues desséchées et des terrains à peine débarrassés des eaux stagnantes : nous

voulons parler du grand égout. L’égout général fut ouvert, en premier lieu, à partir de la rue du Calvaire jusqu’à Chaillot, où il se jetait dans la Seine, embrassant dans son périmètre les faubourgs du Paris septentrional , et se ramifiait en galeries moins importantes. D’abord simple rigole sans maçonnerie, il fut promptement engorgé, et nécessita de fréquentes réparations. En 1715, une branche auxiliaire fut creu¬

sée dans la direction de l’Arsenal ; plusieurs années après, l’égout lut reconstruit dans toute son étendue, voûté et revêtu en maçonnerie sur tous les points. Ce travail important fut complété par la construction d’un vaste réservoir et par l’organisation d’un nettoyage régulier. Ces diverses fondations ont immortalisé la mémoire de leur auteur, ou tout au moins son nom, que chacun lit au coin d’une rue du quartier

Bori.KVMin BE.vniAncn.us (côté sud).

Café Gibé. Rue Jean Beausire. Hôtel de Ninon de Lenclos. Théâtre Beaumarchais. Rue du Pas-de-la-Mule.

Saint- Antoine : mais plus d’un peut-être se demande les titres de Jean Beausire à cet honneur si prodigué, oubliant qu’il fut l’architecte chargé de ces travaux ut iles et sans gloire, quoique de première nécessité.

Nous ne quitterons pas notre boulevard sans un coup d’œil sur son industrie et son commerce. Malgré l’apparence, il y a bien des richesses artistiques, originales et introuvables ailleurs, derrière ces murs si monotonement englués de jaune, au fond de ces maisons propres et peignées comme celles des squares de Londres. La sculpture en bois voit triompher , comme toujours, nos ouvriers: il sort des ateliers et des entrepôts des Filles-du- Calvaire d’élégants meubles d’ébène, ciselés et fouillés de manière à faire pâlir d’envie Boule lui - même , et des bahuts de chêne massifs, solides, enguirlandés de feuillages, hérissés de figures héraldiques, blasonnés d’armoiries et de symboles parlants qui feraient rêver une châtelaine du bon vieux temps. Ajoutez les bronzes de Vittoz, une de ces renommées européennes qui ne redoutent ni la concurrence ni les caprices de la mode, car ces bronzes, au lieu de sacrifier aux déités du jour, ont toujours eu le bon esprit de n’écouter que la voix de l’art et du goût. Enfin les marchands de curiosités, ces fouilleurs infatigables qui explorent les champs de bataille où a succombé quelque chose du passé, pour recueillir les débris, les rassortir, les appareiller, et offrir aux amateurs des musées tout faits, des collections de toutes les raretés désirables, depuis le yata¬

gan arabe jusqu’au casse-tête péruvien, depuis le vieux Sèvres jusqu’au vieux mandarin; gens qui réu" nissent dans leurs montres les reliquaires aux amours bouffis, les épées gothiques aux pièces d’argenterie de table, les pendules rocailles aux têtes de mort sculptées en plein ivoire.

Une remarque est à faire, en commençant à décrire le boulevard Beaumarchais, c’est qu’il n’existait pas

Une rue souterraine à Paris.

il y a quelques années à peine, et qu’en 1 sis les boulets dirigés contre le centre de la terrible insurrection de juin s’égarèrent sur plus d’une maison à demi élevée, sur plus d’une construction encore entourée d’échafaudages, et que Virgile aurait appelée une menace de murs. Car voilà, en effet, ce qui menace tout dans Paris : celte floraison rapide de la brique et

de l’ardoise, cette profusion du bois de charpente et du moellon, cette exubérante végétation de croisées, de persiennes et de portes cochères. Paris absorbe décidément la province. Nous savions déjà qu’il y naissait des Auvergnats, et que certaines rues avaient plus de droits à s’appeler Clermont ou Aurillac que les chefs-lieux du Cantal et du Puy-de-Dôme; mais il arrive que Limoges émigre à son tour, et que le Limousin, ce gâeheux de plâtre par excellence, aspire à couvrir de ses planches et de son mortier tous les coins de la capitale. Une fureur monumentale règne épidémiquement : la vague des maisons monte et grossit à vue d’œil, débordant les barrières , envahissant la banlieue et battant de ses premières atteintes les ouvrages avancés des fortifications. Où s’arrêtera cette fièvre, cette manie d’entasser moellon sur moellon? Hélas! le sol de Paris est, pour cette fâcheuse récolte, d’une fertilité sans égale ; il y pousse plus de maisons que d’arbres et plus de badauds que d’édifices ! Encore si l’on nous élevait de bonnes et solides maisons, avec bons murs et planchers solides, comme faisaient nos ancêtres !

Mais l’industrie moderne a prouvé qu’ils n’étaient que des ignares et des encroûtés : une maison qui dure des siècles et qui coûte horriblement cher, fi! 11 faut bâtir au rabais, pour vingt ans, pour trente ans au plus, et c’est trop long encore : la garantie se borne bien à cinq ans. Puis l’homme est un voyageur qui plante sur la terre sa tente d’un jour: que lui sert un asile plus durable que lui? Ses enfants? Bah! ils trouveront bien toujours

à se loger quelque part : qui les empêchera (le se construire des châteaux de cartes à l’instar de leurs pères? Aussi, puisque nous parlions tantôt des tristes effets du canon de juin, on a vu à cette époque quel compte il y avait à faire sur la solidité de pareilles baraques. Les boulets, prenant en enfilade, fendaient à jour de longues murailles, ou les criblaient comme des écumoires, ou bien encore les renversaient du premier choc : il a fallu reconstruire à fond la plupart des maisons effleurées, mais en même temps ruinées par l’artillerie.

Le boulevard Beaumarchais n’offre à l’histoire aucun souvenir digne de remarque , si ce n’est celui de l’homme auquel il doit son nom et sur lequel nous reviendrons. Cependant les anciens du pays ont recueilli une tradition qui placerait non loin le berceau de ce fameux automate joueur d’échecs, dont l’histoire est plus accidentée que celle de tant de ministres, de rois et autres grands personnages. On raconte qu’un fameux amateur d'échecs du dix huitième siècle ordonna à un pauvre mécanicien de lui construire, sur ses dessins, une machine capable de tenir tête aux plus habiles chevaliers du gambit et de l’échec et mat. Pour plus grand secret, l’ouvrier et le patron s'étaient renfermés dans une petite maison au bout de la rue Saint-Gilles, actuellement coupée par le boulevard, et

ils demeurèrent de longs mois a combiner les pièces de leur automate, destiné à une célébrité sur laquelle ils ne comptaient guère eux-mêmes. La mécanique terminée représentait un bonhomme assis à l’orientale, avec un costume turc, au-dessus d’une vaste caisse cylindrique qui renfermait les rouages , et sur laquelle était un échiquier avec des pièces de forme particulière. La figurine, mise en mouvement au moyen d’une manivelle, jouait avec la précision d’un Philidor ou d’un Labourdonnais, posant ses pièces avec une roideur mécanique, secouant la tète aux fausses marches de l’adversaire , et dénonçant les échecs par un son guttural inarticulé : elle était d’une très-belle force, et l’on ajoute qu’ayant joué avec Napoléon, elle le gagna en lui rendant la tour et le pion , juste ce que Philidor rendait, au café de la ltégence, à J. -J. Rousseau. Plus tard fut découvert le secret tout simple qui donna l’explication de ce prodige impossible dans la mécanique : un joueur en chair et en os se renfermait dans la caisse cylindrique, (pii recevait du jour par une habile disposition de miroirs : les pièces de l’échiquier, fortement aimantées, agissaient à travers la caisse sur des barres mobiles, fixées sur une table quadrillée correspondant au champ de bataille extérieur; de sorte que, étant averti de chaque incident de la partie, il reproduisait sur un échiquier

en miniature les coups de l’adversaire, et combinait les siens à loisir avant de les faire exécuter par l’automate , mu à l’aide d’un ressort.

Cette ingénieuse invention nous conduit à l’homme ingénieux par excellence , à Beaumarchais , dont on a donné le nom au boulevard, en souvenir de son ancienne habitation , détruite , grâce aux exigences de l’alignement, et pour les besoins du canal Saint-Martin. Beaumarchais, à la fois industriel et ouvrier, armateur et négociant, avocat et homme de lettres, musicien et auteur dramatique, était venu abriter, au coin de la place de la Bastille, dans une habitation originale et singulière , la fin de son existence si agitée et si bizarre. Difficilement on parlerait de lui sans essayer de le peindre , de le caractériser : et comment le caractériser autrement que par des extraits de sa vie aventureuse? On l’a vu soutenir un procès , prélude des fameux Mémoires dans les affaires Goëzman , Kornmann et autres , pour revendiquer l’invention d’un échappement d’horlogerie que lui disputait un confrère; puis, quelques années après , quand il oublie que sa première ambition fut jadis de devenir le Graham français, et qu’il a quitté la loupe paternelle pour les séductions de Versailles, un grand seigneur impertinent l'accoste en lui tendant sa montre : « Ah ! monsieur de

Rue au Clieiuiii-Vert.

noui.rvAiin Beaumarchais ( cMé îoril).

Empiaceiueut de l’habitation de Beaumarchais.

Beaumarchais , ma montre ne peut marcher ; seriezvous assez bon pour la réparer? » Sans sourciller à cette raillerie faite pour emporter la pièce , Beaumarchais prend la montre et la brise en mille morceaux , la laissant tomber avec force. « Mille pardons ! monseigneur, s’écrie-t-il ; mon père m’a toujours dit que je ne serais qu’un maladroit. »

Ce meme homme, peu content d’usurper le rang d’homme de cour, voulut être auteur, et il le devint, grâce a son esprit, le plus mordant et le plus caustique du dix-huitième siècle, y compris Chamfort, Ilivarol et Voltaire. Son Figaro tint en suspens la cour et la ville pendant cinq années entières, et commença la série de ses triomphes par une victoire sur la volonté très-expresse du roi. Ses Mémoires, échafaudés sur une affaire infiniment simple et qu’il eût obscurément gagnée , mais à coup sûr , s’il n’eût voulu la perdre aux applaudissements de toute l’Europe ; ses Mémoires battirent en brèche le parlement Maupeou. et préparèrent le grand revirement d’opinions qui amena I7N9. En un mot, quoique Gilbert l’accuse d’avoir trois fois avec gloire :

Mis lo, mémoire en drame et le drame en mémoire

Beaumarchais tiendrait un rang honorable dans la littérature, s’il n’avait que la littérature pour titre à 1 immortalité; mais on n’oubliera pas plus que son

Figaro ses entreprises hardies , ses expéditions de poudre et de fusils aux insurgés américains , tandis que le cabinet de Versailles hésitait encore, et sa première idée d introduire en France le système des voies ferrées, qu’il destinait à faciliter la circulation.

La résidence de Beaumarchais et ses jardins somptueux s étendaient autrefois sur les terrains qu’occupent aujonrd lmi les hautes maisons construites sur la partie nord du boulevard, que traversent la rue Amelot et le canal Saint-Martin, et qui touchent, d’un côté, a la rue d Aval et a la place de la Bastille. — «A cette place même, » disait quelque part 1e bienveillant critique des courriers de Y //lustration, M. Relie, «à cette « place même, un peu avant la Révolution, Beaumar- « chais s’était fait bâtir une habitation immense et « magnifique ; Voltaire en était le dieu lare : sa statue « en décorait l’entrée; son portrait se répétait de sa- « Ion en salon. Traversez ces sentiers de sable, passez « sous ces rochers postiches, vous découvrez un tem- « pie d’une forme antique. Quelle est la divinité qu’on « y encense? c’est encore Voltaire.

« Beaumarchais s’était d ailleurs soumis scrupuleu- « sement à cette doctrine que son dieu Voltaire en- « soigne quelque part : le superflu , chose si nécessaire.

« Le nécessaire se montrait partout dans la maison «de Beaumarchais : peintures, statues, bas-reliefs;

« Rome, la < livre et 1 art de Jean Goujon. La philoso-

« phie d’une part, de l’autre Ganymède ; ici une sen- « tence de quelque sage, gravée en lettres d’or; là cet « apophthegme en latin macaronique inscrit au fronton « de la salle à manger :

EREXI TEMPLUM A BACCHO,

AMICISQUE GOUKM ANTIBUS.

« Curieux mélange de raillerie et de gravité, de foi et « de scepticisme, oii se trouve résumé d’une manière « originale le caractère singulier de ce siècle.

« Ainsi la maison de Beaumarchais n’existe plus ; « abattue, il y a déjà plusieurs années, pour les menus « plaisirs du canal Saint-Martin, elle était restée long- « temps à l’état de terrain vague. L’œil rencontrait « avec tristesse cette immense et stérile solitude dans « le voisinage d’un faubourg si actif et si peuplé. Main- « tenant ce désert est bâti du haut en bas, ou peu s’en « faut, bâti par des maçons et rien de plus : il ne faut « pas compter sur l’étrusque et l’ionique que Beau- « marchais n’avait pas épargnés, ni sur des frises imi- « tées du temple d’Antonin et de Faustine. Cependant « les maçons ont eu beau faire, nul homme d’un peu « de savoir, de cœur et d’esprit, ne passera par là sans « dresser l’oreille et sans ouvrir les yeux, comme s’il « entendait encore la voix mordante de Figaro, comme « s’il voyait briller derrière la jalousie le regard amou- « reux de Rosine et la vive prunelle de Suzanne. »

Page 1