LA PLACE DE LA BASTILLE
La place de la Bastille. — La colonne de Juillet. — Le gamin de Paris. —Les gueux de Londres. — Les mendiants de Madrid. — Les lazzaroni et les trasteverini de Naples et de Rome. — Le canal Saint-
Martin. — La porte Saint-Antoine. — Les anciennes limites. — Le roi Louis XI. — La Bastille. — Ses prisonniers. — L’évêque de Verdun. — Voltaire et la Henriade. Pelisson et Latude.
— « Ici l’on danse. » — L’éléphant de la Bastille. — Les rats de l’èlépliant. — La colonne, son génie et ses tombeaux. — Georges Farcy. Le boulevard Mazas.
Le boulevard Bourdon. — La foire aux jambons. — Les jambons de la Hongrie.
Après le boulevard Beaumarchais viennent la place de la Bastille et la colonne de Juillet^ qui nous avertis¬
sent que le chapitre des boulevards touche à son regard pour cette mièvre et espiègle figure que , dans terme : nous ne le quitterons pas toutefois sans un le cours de cette longue promenade , nous avons
Vue à vol d’oiseau du canal Saint-Mari in, de la place et du quartier de la Bastille, prise de la rive droite de la Seine.
encontrée bien des fois sur nos pas, toujours vive, rieuse, insouciante, éveillée, mêlant le trait d’esprit au
15 Cent. LA LIVRAISON. — 20e Livr.
quolibet, l’injure à la plaisanterie, et l’astuce à la probité : nous ferons un instant poser le gamin de Paris.
Aux bureaux de l'Illustration, rue de Riohelieu, 60.
Chaque cité de quelque importance possède une race d’enfants, ennemis nés de l’ordre, du silence
PARIS. TVP. DE FIIIMIN DIDOT, 06, RUE JACOli. 2® C. par la post '.
et de la propriété : ainsi Londres voit sa postérité déguenillée souffler des épingles à travers la sarbacane dans les jambes des laquais, ou assaillir de projectiles les orateurs politiques, candidats à la chambre basse, ainsi Madrid a ses mendiants peints par Murillo, Naples ses lazzaroni, Rome ses trasteverini, et Marseille, capitale du midi, ses coureurs de quais , ses dévastateurs de denrées coloniales, qui vivent sur les immondices du port et les profits douteux de leurs rapines. Mais où rencontrer le gamin , cet être terrible,' spirituel, bouffon, original, amusant, inventif? cet artiste en révolutions et en barricades , qui se bat comme un lion quand on l’enrégimente , ou meme quand il est un peu grisé de poudre, et qui s’entend si bien à molester l’autorité, à persifler le sergent de ville, à mettre sur les dents tout ce qui poite buftleterie ou uniforme quelconque? Le gamin de Paris est toujours apprenti quelque part; sous ce prétexte, on le rencontre partout , excepté ii la maison paternelle ou dans l’atelier du patron; partout, en été sur le quai et les ponts, se livrant aux plaisirs de la pêche et de la natation, en hiver sur le bitume transformé en surface glissante et polie, ou il jouit des charmes du voyage en traîneau et en patins, en se passant toutefois de pareils accessoires. Au premier rang dans tous les auditoires de jongleurs , de chanteurs , marchands de chaînes de sûreté et autres objets peu reconnus par la police, le gamin se plait aux arrestations, aux querelles, aux accidents, à tout ce qui sort de l’ornière habituelle:
il ne respire que plaies et bosses , incendies, voitures brisées etchevaux éventrés. A la musique des régiments , c’est le gamin qui fait cortège en emboîtant le pas; aux lion fions des harpistes de rue, c’est encore le gamin qui occupe la première galerie. Juché aux étages supérieurs ou entassé
sur les banquettes du parterre des petits théâtres, il fait pleuvoir les quolibets et les pelures de pommes sur les aristos des loges ou des galeries: attroupé sur les trottoirs des rues, il poursuit de ses sarcasmes les masques du carnaval ou les costumes hétéroclites et les physionomies topinambours de toutes les saisons. Mille fois décrit et représenté , le gamin demeure indescriptible et insaisissable: Protée aux transformations nombreuses , il se rit de tout effort pour le peindre, et accueille de son geste favori celui qui veut le faire causer pour le croquer au naturel. Ce petit être qui tient du chat , du serpent et de l’oiseau, vous le retrouvez partout : il sert comme de liaison commune entre les divers quartiers de Paris; il rapproche la rive droite de la rive gauche, la Bastille de la Madeleine.
Traversée par le canal Saint-Martin, et bornée par la Seine , servant de débouché a deux boulevards, comme le boulevard Bourdon et le boulevard Beaumarchais, à deux rues comme celles qui portent chacune le nom de Saint-Antoine, d’industrieuse et remuante mémoire, et à plusieurs autres voies publiques encore , la place de la Bastille présente un panorama des plus remarquables et une animation dont on s’aperçoit même au milieu de l’animation de Paris. De plus, outre ce titre à l’attention du touriste parisien, nul endroit peut-être n’a plus de souvenirs historiques, plus de chono ses terribles, émouvantes, dramatiques à raconter: c’est plus
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que nous nous y arrêtions un instant, en parlant du passé et du présent de la Bastille, de l’éléphant, et de la colonne et du génie.
Beux monuments qui ne sont plus , la porte Saint-Antoine et la citadelle de la Bastille, signalaient, avant la Révolution, cette place témoin de tant de crimes et de hauts faits , baignée de tant de larmes et de sang. La porte Saint-Antoine