CHAPITRE VIL — LA PLACE DE LA BASTILLE
miracles de patience et de persévérance dont fut remplie sa prison de trente ans. Latude fut d’ailleurs une des dernières victimes de. la Bastille. En butte à une exécration qui grossissait de siècle en siècle, la Bastille tomba au premier tocsin de la révolution française; il n’en resta guère que le souvenir, et quatre-vingt-trois modèles en petit, qu’un architecte patriote imagina de tailler dans les assises mêmes du monument écroulé au souffle de la fureur populaire. La plupart de ces réductions, qui furent envoyées aux chefs-lieux de chaque département, ont disparu à leur tour, et le peu qui subsiste, s’il en subsiste toutefois, passerait aujourd’hui pour une curiosité introuvable.
Les ruines de la prison détestée couvraient encore le sol quand la nation entière , réunie au Champ-de-Mars, fut conviée, en 1790, à la première fête en quelque sorte républicaine, à la fête de la Fédération. Au retour de cette imposante cérémonie, un bal de patriotes, pour parler le langage de l’époque, s’organisa au milieu des vieux murs abattus et des fossés remplis. La joie populaire insultait aux vaincus ; le tiers opprimé hier et. oppresseur demain dansait sur les ruines de la royauté absolue, et les joyeuses notes de l’orchestre réveillaient les cris de rage, les sanglots de désespoir qui avaient si longtemps retenti à cette place funèbre. La fameuse inscription : « Ici l'on danse, » gravée à la porte du bal improvisé, fut un de ces mots énergi pies dans leur simplicité brutale qui caractérisent les révolutions: comme pendant, on peut citer la parole de ce député du tiers , répondant à une invitation tardive du malheureux Louis XYI : « Allez dire au roi que le peuple dine, et qu’il dinc à ses frais. »
Longtemps l’emplacement maudit demeura vide de monuments durables, et ne vit s’élever que les tentes passagères destinées à abriter les danses d’ouvriers qui se délassaient, sinon du travail, du moins des fatigues du club , de la section et de l’émeute. Enfin Napoléon décida qu’une fontaine, unique dans son genre, s’élèverait là où le peuple avait fait table rase d’une prison. Le plan d’abord adopté consista dans l’érection d’un éléphant gigantesque qui devait supporter une tour à la manière antique : il reçut une exécution provisoire, et le monstrueux quadrupède s’éleva, tout de plâtre et de mortier, au carrefour des rues et des boulevards.
n’eut jamais rien qui fût digne de faire récrier le moindre voyageur. Marque vivante des agrandissements démesures de la capitale , elle était là , comme ses sœurs la porte Saint-Honoré, la porte Saint-Denis, la porte Saint-Martin, pour dire aux citoyens de l’antique Lutèce : « Voilà l’espace dont vous vous êtes contentés pendant mille ans. » Peu a peu la grande ville a débordé hors de ses enceintes; les portes fortifiées se sont noyées dans le tlot des maisons, et ont fini par disparaître sous cette mer qui monte, monte toujours. Pourquoi la porte Saint-Antoine auraitelle survécu? Nul mérite architectural, nul souvenir de gloire, nulle grandeur ne la sauvegardait.
La Bastille, qui ne tut guère plus monumentale, a vécu d’une vie plus longue cependant , et son nom est assuré de l’immortalité triste et fâcheuse qui attend la tyrannie et l’arbitraire. Nous n’avons pas l’intention de refaire la description de ce lourd quadrilatère en épaisse maçonnerie et en pierres de taille, avec ses tours à demi engagées dans les angles , ses fenêtres grillées , ses ponts-levis et ses fosses. Commencée sous Philippe-Auguste , elle reçut de Louis XI les derniers embellissements néces saires pour en faire une prison-modèle : cages en charpentes boujonnées de fer, avec le haut évase et le bas étréci en entonnoir, afin qu’on ne s’y put tenir qu’accroupi ; boulets enchaînés aux pieds des captifs, et autres raffinements dignes de l’imagination du Tibère de Plessis-lez-Tours. On n a pas oublie une belle page de Notre-Dame de Paris, ou ce vieux roi visite ses fillettes , cognant la charpente en cceur de chêne, vérifiant le compte des clous et des crampons, et demeurant sourd aux plaintes de l’évêque de Verdun bien et dûment encagé. La Bastille vit bien des prisonniers illustres à tous titres se succéder sous ses voûtes noircies : grands seigneurs, prélats, financiers, diplomates, écrivains, poètes, artistes, s’y rencontrèrent bien des fois. Elle garantissait le silence des pères à qui les plaisirs du roi volaient leurs filles , des maris arraches à leurs trop belles épousés, des auteurs trop libres dans l’expression de l’indignation publique : elle servait d’expiation aux désobéissances, aux légèretés des courtisans. Voltaire y composa la Henriutle , captif pour n’avoir pas écrit la fameuse satire des J’ ai vu; et Voltaire n’est que le plus illustre de ses compagnons de captivité.
On se souvient Jencore de l’araignée 'de Polisson
et de la captivité de Latude. Ce dernier surtout est populaire par ses malheurs , par ses évasions , par les
Colonne de la place de Bastille.
Près de 500,000 fr. avaient déjà été transmutés en moellons, et la tour demeurait encore en projet, et le monument lui-même attendait sa reconstruction en
matériaux un peu plus solides. Il était temps de se raviser : on songea que 1 éléphant ne présentait rien de fort satisfaisant à la curiosité des voyageurs; son
existence fut mise en question, et l’on se demanda s’il ne vaudrait pas mieux le remplacer par des statues symboliques représentant les grands fleuves de
la France. Le goût de l’époque était aux emblèmes, aux allégories pétrifiées ou peinturlurées, et I aris aurait possédé un exemplaire de plus de cette mythologie en marbre et en action, si la chute de 1 empire n’eût mis terme aux projets. L’éléphant demeura donc en place , sous la garde d un factionnaire impuissant à le défendre des injures du temps et de 1 in\ asion des rats, bûtes incommodes et destructeurs qui paivinrent à s’abriter dans les cavités du plâtre. On vit tour à tour s’écailler, se lézarder et fondre au soleil , à la pluie, au vent, la queue, les oreilles, les défenses, la trompe du géant; et, de son côté, la troupe des mineurs à quatre pieds se mit dans l’intérieur a l’œuvre. Ce fut, dit-on, un siège en règle : l'armée assiégeante reçut des auxiliaires nombreux, venus de Montfaucon, et la sape arriva jusqu’aux ouvrages avancés. Enfin la révolution de Juillet vint lui porter le coup de grâce. Un monument devait s’élever pour éterniser la mémoire de ces insurgés triomphants, dont le sang avait marqué une étape dans la voie du progrès . il fut décidé que l’éléphant céderait la place a une colonne, monument a la fois triomphal et funéraire. La colonne de Juillet domine en effet aujourd’hui cette vaste et belle place, que déshonora trop longtemps
l’informe moellon qui ne conservait d’éléphant que le nom : svelte et gracieuse, elle étale au soleil les lettres d’or qui font rayonner tout le long de son fût les noms des victimes. Au sommet, le génie de la Liberté, brillant de l'éclat du précieux métal , semble planer et prendre son vol , les bras étendus vers l’horizon , une flamme sur la tête. On sait que la colonne n’est pas, comme ses devancières, soutenue à 1 intérieur par une lourde maçonnerie : fondue et ajustée par tambours cylindriques, elle laisse, malgré son peu de diamètre , assez d’espace pour un escalier en vis qui conduit jusqu’à la balustrade dont elle est couronnée. A ses pieds, des caveaux renferment les restes mortels des victimes dont les noms sont inscrits, et auxquels on a joint les morts de Février 1848. L affection des fils et des frères , des mères et des sœurs de ceux qui ne sont plus, entretient sans cesse de nombreuses couronnes d’immortelles sur les pierres qui recouvrent les tombeaux; et la mémoire des partis entasse, avec une profusion incroyable, ces marques de souvenirs lors de certains anniversaires de gloire et de deuil. C’est là d’ailleurs le seul indice de la destination funèbre d’un monument aussi gracieux , aussi élégant de formes. Peu de personnes se douteraient
que tous ces noms obscurs ne sont pas ceux de quelques héros inconnus de nos grandes batailles , mais la piété envers les morts a pourvu à rendre cette erreur impossible. Dans cette liste alphabétique, on distingue le nom de Georges Farcy, jeune littérateur plein d’avenir, dont une balle vint interrompre la carrière et briser peut-être l’immortalité.
Comme on le voit, le bronze et la pierre se partagent la gloire d’enrichir Paris : l’une plus solide, plus massive, plus monumentale, fière de son antique gloire et de sa classique beauté ; l’autre neuf, luisant, coquet, élancé, représentant les hardiesses d’une école nouvelle, qui voudrait faire du romantisme en architecture. Le métal semble détrôner la pierre; il la chasse du bord des fleuves, où, à la place des vieilles arches inébranlables, il suspend ses tissus aériens, trop souvent fragiles, et supporte les tabliers des ponts oscillant au souffle du vent : il la remplace pour les colonnes, pour les statues même. Peu contents, le bronze et le fer envahissent l’architecture privée: on en fait des maisons qui se démontent, se transportent, se roulent à volonté, en attendant qu’on nous construise des demeures de carton-pierre ou de feutre battu.
Placés au pied du monument de Juillet, nous lais-
La foire aux jambons sur le boulevard Bourdon.
sons derrière nous le boulevard Beaumarchais, et devant nos yeux s’étendent les fossés du canal Saint- Martin qui va se jeter dans la Seine en aval du pont d’Austerlitz, où il termine le long trajet qu’il vient de parcourir pour relier le commerce de la haute Seine au commerce de la basse Seine, en lui épargnant les nombreuses sinuosités du fleuve aux abords de Paris.
A gauche de ces fossés, le boulevard Mazas qui conduit à la nouvelle prison de ce nom et à l’embarcadère du chemin de fer de Lyon ; à droite le boulevard Bourdon que longent les anciens bâtiments de l’Arsenal.
Le boulevard Bourdon tire sa principale gloire d’une fête pantagruélique dont l’origine se perd dans la nuit de la gastronomie française. Bien certainement cette fête n’existait pas à l’époque où vivait Rabelais, car le joyeux curé de Meudon aurait consacré au moins un chapitre à la célébration de celte gigantesque solennité porcine; nous voulons parler de la foire aux jambons. Ce comice universel du porc salé, cette unique réunion de tous les produits de la charcuterie, a lieu aux approches de Pâques; et pendant deux ou trois jours on voit s’élever comme par enchantement toute une ville d’échoppes et de baraques, on voit grouiller comme une immense fourmilière l’infinité de
véhicules peu connus dont tous les âges de l’art du carrossier ont laissé quelque spécimen. Jambons de toute taille, saucissons de toute origine, mayençais, lyonnais, arlésiens, langues salées ou fumées, lard sous toutes les formes; c’est un déluge à faire croire qu’on a mis à sac toutes les porcheries de France et d’Europe, que les forêts pleurent leur dernier sanglier, et que , si saint Antoine revenait sur la terre , il ne pourrait plus rencontrer de compagnon de solitude. Sans doute quand Fourier dépeignait avec sa verve sensuelle et sérieusement bouffonne la grande bataille de cuisiniers qui se livrerait dans les plaines de Babylone , avec trois cent mille bouteilles de champagne mousseux pour canons et des myriades de pâtés au jus pour munitions , il avait en vue cette mêlée inouïe de la salaison, ce monde de transformations ou métamorphoses du porc domestique ou sauvage.
Et Paris tout entier vient, à la file, s’approvisionner de ces produits de l’industrie des saleurs et fumeurs : l’ouvrier emporte fièrement le jambon fumé dont il va faire quelques bons repas, l’arrosant du vin de la barrière. L’employé collectionne les saucissons des divers crus (à les fins jambonneaux ; femmes et enfants se mêlent à la fête , l’un prenant du lard ,
l’autre du salé; tous se promettant un régal , et pressant sur leur sein le morceau de leur choix , débattu longtemps, puis acheté au rabais, et vaillamment étalé comme un trophée.
Si l'on vient de loin à la foire aux jambons, les jambons y viennent de loin aussi, car, dit notre ami Saint- Germain Leduc, dans sa revue agricole de Vlllustralion : « A cette foire se trouvent des porcs venus du « fond de la Serbie. Des troupeaux grandis dans les « sauvages forêts de cette contrée , après avoir, au « passage, approvisionné les marchés de la Hongrie et « de l’Autriche, suivent le Danube, arrivent en Ba- « vière, puis en Alsace, et de là, malgré un droit de « douane assez important, après ce pèlerinage de cinq « à six cents lieues, se présentent insolemment au « consommateur parisien en face du pourceau natio- « mal qui aura été nourri à dix lieues de Paris, à Nan- « terre. »
Après avoir admiré le coup d’œil, pris et emporté le souvenir de sa mémorable journée sans se douter d’oii il vient, chacun s’en va , se retire , à pied , ou cahin-caha dans le véhicule qui l’a conduit. L’heure fatale sonne , et la ville de bois, de cuir et de lard disparaît comme par enchantement.