CHAPITRE IX. — ECOLE 1)E DROIT
civil. Elle fut réorganisée par un décret du 14 mars 1804, qui régla chacune des matières de l’enseignement, la durée des études, le nombre des examens; en un mot, toute la discipline intérieure de l’École.
L'enseignement du droit embrasse trois années nécessaires pour l’obtention de la licence; quatre pour celle du doctorat.
La première année comprend l’étude des Institutes, des deux premiers livres du Code civil et un cours d’introduction générale à l’enseignement du droit;
La deuxième année, la suite du code civil, les Pandectes, la législation criminelle, et enfin le droit criminel et la législation pénale comparée ;
La troisième année, la fin du Code civil, le Code de commerce et le droit administratif ;
La quatrième année complète les études de l’aspirant docteur par celle du droit des gens, du droit constitutionnel et de P Histoire du droit français et du droit romain.
Dans la première quinzaine de chacun des trimestres de l'année scolaire, les étudiants sont tenus de justifier de leur présence par l’inscription de leurs nom, prénoms, âge, lieu de naissance et demeure, sur un registre ouvert à cet effet au secrétariat de la Faculté. Douze inscriptions sont donc nécessaires pour parvenir à la licence, et quinze pour atteindre le doctorat.
Le prix de l’inscription est de quinze francs : ce
prix n’a rien d’exorbitant. Néanmoins on a vu, on voit tous les jours , et on verra longtemps encore, des étudiants se dispenser de cette simple formalité sous le prétexte de poules, de déjeuners et de bals masqués trop répétés, et prolonger ainsi, non sans un re¬
L’Êcole de droit. — Une thèse.
mords mêlé peut-être de quelque joie secrète, le temps de leurs études c’est-à-dire, celui de leur séjour à Paris au delà des bornes légales. Le type de l’étudiant de dixième année n’est nullement une invention de vaudeville. Ce type existe, il foisonne même. On le rencontre plus particulièrement à l’Odéon , au théâtre de
Bobino , au café Procope, a la Chaumière, à Montmorency, au bal Mabillc ; partout en un mot, excepté à l’École de droit, dont il se prive, pour parler sa langue. La dixième année du droit n’étant pas encore portée au programme de l’année scolaire, il n’a que faire là en effet. Nous laisserons de côté , pour le moment , ce Nestor barbu et athlétique de la popuation latine, témoin obligé de ;ous les duels , convive-né de tous les banquets, épouvantail des sergents de ville, professeur de cancan , docteur ès gaie science, homme d’État d’estaminet, peu estimé du commissaire et des professeurs de l’École , mais en revanche entouré de la vénération des pigeons de première année dont il est l’aigle, et qu’il façonne, moyennant force bols de punch et force dîners chez Pinson, aux belles manières en tout genre, à l’art de culotter les pipes et de séduire le beau sexe.
Il va sans dire que celui-là considère Y inscription comme le plus méprisable des préjugés sociaux, et se reproche amèrement la seule qu’il ait prise en sa vie, un jour que, nouveau débarqué , jeune et privé d’expérience , il était encore tout plein des homélies de la famille : moment d’erreur qu’il a depuis réparé triomphalement.
La plupart des étudiants ne poussent point heureusement jusqu’à ce fier radicalisme le dédain des liens scolaires. L’inscription à prendre n’est pas le difficile:
c’est l’examen ; que dis-je? ce sont les examens et la thèse qui hérissent le chemin du barreau d’une succession d’importunes et onéreuses barricades. Il faut subir quatre examens pour arriver à la licence, et puis la thèse. Pour franchir les examens deux choses sont indispensables : beaucoup d’études et un peu d’ar¬
gent. Or, l’inverse serait beaucoup plus du goût des récipiendaires.
L’étudiant qui a pris la vertueuse résolution de se présenter à l’examen doit, au préalable , consigner la somme perçue au profit de la Faculté, \oilace (|ue 1 étudiant de dixième année appelle faire une dé¬
pense folle ! Malheureusement le futur examiné a le droit de retirer, avant l’épreuve, la future consignation , et c’est là une tentative perpétuelle à laquelle il n’a pas toujours le courage de résister. Il a beau s’enfuir, comme le hibou de Minerve , dans les épaisses ténèbres des cabinets de lecture scientifiques qui abon-
dont au quartier latin. Les bruits et les séductions du dehors , les voix railleuses des faux amis, les provocations perfides de quelque minois chiffonné viennent souvent battre en brèche sa ligne défensive et troubler son trop faible cœur jusque dans la paix de l’étude. Que d’avocats en herbe j’ai vus vivre d’examens non subis, et dévorer jusqu’à trois thèses avant d’en produire une seule !
Luit enfin le grand jour. Six étudiants embarrassés dans la robe noire que leur loue un appariteur sur le pied de 3 fr. la séance, se présentent de front pour être interrogés à tour de rôle devant le formidable aréopage composé de cinq professeurs. C’est là que ces derniers peuvent prendre une ample et légitime revanche, pour peu qu’ils aient l’âme rancunière, de
l’abandon et du dédain dont leurs enseignements sont quelquefois payés. L’étudiant peu sûr frémit, et à bon droit, s’il lui faut comparaître devant une mauvaise série. On appelle série la réunion de professeurs qu’assigne le hasard pour jury d’examen à chacun des récipiendaires. Une mauvaise série est nécessairement celle qui se compose de professeurs sévères dont on a peu suivi les cours. Il existe sous ce rapport une statistique morale très-profondément étudiée du caractère de chacun des membres de la Faculté. Tel a la réputation d’être parfaitement débonnaire, et l’étudiant qui a toujours quelque peccadille de ce genre sur la conscience, supplie le ciel de lui envoyer ce doux juge pour examinateur. Mais quelle déception, s’il lui faut affronter le regard investigateur et les
questions embarrassantes de ceux que la rumeur publique des écoles arme d’une rigueur inflexible ! Tel professeur, sans être précisément sévère, aime un certain genre de réponses; par un faible assez naturel , il désire entendre de la bouche du récipiendaire les définitions, les arguments , les commentaires qu’il affectionne, qu’il a cent fois proclamés du haut de sa chaire ou développés dans ses ouvrages. Tel autre aime , dit-on , à disserter , et fait assez volontiers les demandes et les réponses. Celui-là est trois fois béni. 11 va sans dire que nous ne nous faisons pas garant de ces bruits d’école que la tradition lègue précieusement à chaque génération d’étudiants. Le résultat de l’examen dépend de la couleur des boules obtenues par l’examiné. 11 y a trois boules. Une noire pour le
rejet, une blanche pour l’admission, et une rouge qui équivaut à ce qu’en langue littéraire on appelle un succès d’estime. Nota-bene : l’élève qui a eu la chance ou le mérite de passer ses quatre examens à toutes boules blanches, obtient la remise de ses droits de thèse. On ne compte qu’un très-petit nombre de ces élus.
Après le premier examen subi avec honneur, l’élève prend le titre de bachelier en droit. Le second examen lui confère le grade de capax. Les deux derniers, suivis de la thèse, le conduisent à la licence. (Sans jeu de mots.)
Le jury d’examen passe pour très-sévère dans la faculté de Paris. C’est peut-être une réputation que lui ont faite les paresseux. Quoi qu’il en soit, cette Fa¬
culté crée encore, bon an mal an, un demi -millier d’avocats au moins , ce qui est un assez beau chiffre, et promet ample protection à la veuve et à l’orphelin. Le nombre moyen des étudiants inscrits sur les registres de l’école est de trois mille. Ce chiffre semblerait impliquer une production annuelle de mille avocats environ ; mais de ce nombre il faut retrancher une quantité d’étudiants inscrits pour la forme, qui ne poussent pas jusqu’au bout les épreuves de la licence, ou , désespérant d’obtenir leur admission à Paris , finissent par aller terminer leur droit dans quelque Faculté de province, où ils se flattent de trouver un jury plus accommodant.
Le jury d’examen pour la thèse se compose d’un professeur président de thèse et de quatre assesseurs.
pris également dans les rangs de la Faculté. Le récipiendaire choisit son président de thèse, et tire au sort les deux questions de droit français et de droit romain (ju’il aura à développer. Cela fait, il s’enferme un mois ou six semaines pour élaborer le sujet de son argumentation. Puis il fait imprimer sa thèse avec une belle dédicace aux vénérables auteurs de ses jours. C’est bien le moins qu'il leur doive pour les trois ou quatre ou cinq années durant lesquelles ilsl’ont stipendié, nourri, logé et entretenu à Paris, sans compter l’arriéré de tous genres , les mémoires de tailleurs et d’apothicaires, les suppléments pour achat de livres , une grosse plaisanterie qui ne manque jamais son effet.
Au jour dit, l’étudiant développe sa thèse avec plus