CHAPITRE X.— L’ÉCOLE DE MÉDECINE
oreille. L’année suivante, le Rhazès et les gages furent rendus de part et d’autre. {Commentaire de la Facilité; deuxième volume, Jean Avis (Loysel), doyen, 4471.) Aux neuf ouvrages que nous avons énumérés plus haut , Desportes ajouta un Avicenne commenté par lui, et qu’il légua en mourant à la Faculté. Un règlement sévère indiquait les conditions auxquelles ces livres précieux pourraient être consultés ou prêtés; mais la découverte de l’imprimerie, peu sensible encore dans ses effets au temps ou Louis XI empruntait le Rhazès, vint bientôt changer en abondance cette pénurie de livres et faciliter l’étude des auteurs.
Cette Faculté de médecine , pauvre et comptant si peu de membres, avait cependant un pouvoir et des privilèges qui ne cédaient a aucune autorité, même à l’autorité royale. Persuadés que l’union pouvait seule les rendre forts , les membres de la Faculté, quelque divisés ou ennemis qu’ils fussent entre eux comme citoyens, déposaient tout esprit de discorde en revêtant les insignes de leur grade pour tenir leurs assemblées. Protégeant avec affection tout et' qui tenait à elle, la Faculté poursuivit, dès son origine, avec sévérité tous ceux qui, sans lui appartenir , tentaient d’empiéter sur son domaine. Chomel, dans son Essai historique sur la médecine en France , cite un statut de la Faculté remit en 1281 contre ceux qui .
sans litre, pratiquaient la médecine à Paris. Aucut pouvoir au monde n’aurai pu donner le droit d’exercer à Paris à un niédecii étranger, soit au pays, soi même à la Faculté.
Cette omnipotence exclusive avait sans dont»
ses inconvénients, mais h corps médical et le public y trouvaient du moins l’avantage d’être préservés de l’envahissement des médecins étrangers et de ces adeptes de tant d’universités aux diplômes faciles.
L'égalité la plus parfaite régnait alors dans les rangs de la Faculté, représentée par l'universalité des maîtres ou docteurs régents, au lieu d’être formée comme aujourd’hui des seuls professeurs. Au reste, comme nous le verrons bientôt, c’étaient dès lors de professeurs qu’elle se composait, puisque tous les docteurs pouvaient être appelés à professer, et que tous avaient été astreints, comme bacheliers, à faire leurs cours.
Cette égalité n’excluait pas certains grades nécessaires à l'organisation delà Faculté, mais qui n’étaient obtenus que par l’élection et seulement pour deux années. Quand ce temps était écoulé, le samedi après la Toussaint, tous les docteurs-régents s’assemblaient. Le doyen et les professeurs dont l’exercice expirait déposaient devant la Faculté réunie les insignes de leurs fonctions. Puis, cinq docteurs, élus par rassemblée, trois parmi les anciens, ayant plus de dix ans de pratique, et deux plus récemment institués, choisissaient entre les membres de l’assemblée trois candidats au grade de doyen. Le sort décidait entre ces trois candidats. Les professeurs étaient élus par le même procédé. Tout cela se faisait à grand renfort de serments destinés à prémunir les électeurs contre l’abus des influences. Puis, le doyen et les professeurs prêtaient serment à leur tour. Ces derniers s’engageaient uniquement à faire leurs cours eux-mêmes pendant une heme par jour, sauf les jours de fête, et
sous un certain costume analogue à celui des professeurs actuels. Les fonctions de doyen excluaient celles du professorat. Composée d’ecclésiastiques, la Faculté de médecine mêlait nécessairement les cérémonies religieuses à toutes ses solennités; nous avons vu qu elle s’acquittait ainsi envers ses bienfaiteurs; de plus, elle chômait religieusement, dans le cours de I année, une quantité de fêtes qu’on ne retrouve plus que sur le calendrier de la nonchalante Italie; enfin, tous les samedis, une messe était dite à la chapelle de l’École, et les bacheliers étaient tenus d’y assister, sous peine d’amende.
L’étudiant en médecine avait trois degrés à franchir, trois thèses à passer avant de recevoir le bonnet de docteur. 11 devait être reçu bachelier d’abord, et, pour cela, subir une série d’examens qui duraient
près d’une semaine; puis, le titre obtenu, il fallait, pour le conserver, passer quelque temps après un examen sur la botanique et un autre sur la matière médicale; ce dernier durait encore une semaine. Une thèse devait être soutenue par le laehelu r, à la fin de l’automne suivant, sur un objet de physiologie Cette dernière séance durait de six heures du matin à midi; enfin, une thèse sur l’hygiène était encore soutenue quelque temps après et ne durait que cinq heures. Cette dernière épreuve avait été instituée par le cardinal d’Kstouteville, chargé en 1452, par le pape, de réformer les Facultés, et qui avait, comme nous l’avons dit, permis aux hommes mariés l’exercice de la médecine comme aux célibataires. La thèse, fondée par d’Esfouteville, s’appelait Thesis cardinal-ilia .
Les bacheliers, une fois en possession de leur titre, devaient professer pendant deux ans; leurs cours commençaient à cinq heures du matin.
Après ces deux années, les bacheliers, devenus émérites, demandaient à être admis à l’examen sur la pratique. Cette épreuve, d’abord très-facile et presque de forme seulement, devint plus difficile en 1690. L’examen pour la licence dut alors être public et durer du lundi au samedi, trois heures chaque jour. La réception des licenciés s’accompagnait de ceremonies, dont la principale était ce qu’on nommait le para-nymphe, parce que le licencie était considéré en cette circonstance comme épousant la Faculté.
L’étudiant trop pauvre pour payer les droits de sa réception aux grades était admis, à la condition de s acquitter envers la Faculté lorsque des temps meilleurs seraient venus pour lui. Mais, comme à côté des plus nobles pensées fomente toujours un levain d’intérêt et de calcul infime, le bachelier qui avait pratiqué la chirurgie devait, pour devenir licencié, s’engager, par serment et acte public notarié, à ne jamais revenir à la pratique chirurgicale ou autre exeicice manuel, car il fallait cons< vver pure et euhère la dignité de l’ordre medical. Ce préjugé ridicule, auquel se mêlait un sentiment d’envie contre les succès d’un art en progrès, ne fit que prendre plus de force avec le temps : la Faculté y voyait un gage de considération et de dignité pour elle, et ce fut une des causes principales de sa décadence.
Les licenciés avaient le droit de pratiquer et d’enseigner la médecine, Hic et ubique terrarum , disait pompeusement la formule de réception; mais les docteurs seuls avaient voix délibérative dans l’École , et pouvaient prétendre aux grades de doyen et de professeurs. Le titre de docteur s’obtenait en subissant une épreuve d’argumentation qui n’était guère qu'une formalité, puis en prêtant serment d’observer les devoirs que la Faculté im- ■s. La
cérémonie de réception se faisait en grande pompe :
dans cette circonstance, comme dans toutes les autres, la Faculté parlait latin , et quel latin ! On en trouve un échantillon assez exact dans le Malade imaginaire de notre grand comique. C’est ainsi qu’il ces études longues et sérieuses , à ces examens nombreux qui prouvaient le savoir du candidat, se joignait une prétention puérile, celle de s’exprimer dans un langage inconnu du Milgaire, de parler une langue devenue bai haro dans la bouche des adeptes de la scolastique , et transformée en une sorte d’argot professionnel. Peut-être cet entêtement à parler latin eut-il plus d’influence qu'on ne pense sur l’immobilité intellectuelle, sur l’opiniâtreté de la Faculté à ne pas admettre la moindre modification aux dogmes scientifiques qu’elle tenait d’un temps barbare.
La chirurgie, que les médecins affectaient de traiter avec dédain comme un travail manuel, finit cependant par ëlre la seule branche de l’art de guérir dont les études fussent positives et non purement spéculatives, comme l’étaient devenues celles des médecins. Cependant la Faculté de médecine employa tous les moyens pour écraser une rivale dont elle ne pouvait méconnaître les avantages; mais ce fut en vain qu’elle lui fit interdire toute pratique médicale en dehors du manuel opératoire, quelle l’humilia en obtenant contre elle des ordonnances qui assimilaient les chirurgiens aux barbiers : le méiite des chirurgiens finit par l’emporter. Maréchal et Lapeyronie obtinrent de Louis XV, en 1724, l’éreetion de cinq chaires de démonstrateurs royaux en chirurgie; et bientôt, en 1 751, l’Académie de chirurgie fut fondée.
Honorée de la part du gouvernement d’une protection spéciale, l’Académie de chirurgie obtint la construction d’une école qui reçut le nom de Collège de chirurgie. Louis XVI, comme Louis XV pour l’École
de droit , posa la première pierre de ce monument.
Bientôt, Société de médecine et Faculté disparurent dans le même naufrage : la loi du 18 août 1792 prononça la dissolution de tous les corps savants, et quand on put songer à autre chose qu’au salut de la patrie menacée, la loi de frimaire en II 1 (décembre 1794) créa trois Écoles de santé : une à Paris, une à Montpellier, la troisième à Strasbourg. L'École de Paris fut placée dans les anciens bâtiments de 1 École de chirurgie.
L’Empereur venait de réorganiser 1 Université ; il institua la Faculté de médecine, non plus indépendante et autocratique comme l’ancien corps dont elle reprenait le nom, mais soumise, aussi bien que les autres Facultés, à l’Université, dont elle relève.
Voici quelle est aujourd’hui l’organisation de la Fa¬
culté : elle se compose de vingt-six professeurs, et de vingt-cinq agrégés en exercice. A la fin de leur temps, les agrégés prennent le titre d’agrégés libres.
Le doyen est le chef de la Faculté. Dix-huit cours composent l’enseignement. Pour obtenir le grade de docteur, les élèves doivent être bacheliers ès lettres et bacheliers ès sciences avant de prendre leur première inscription, puis ils doivent subir cinq examens et une thèse. Les examens ne peuvent être passés qu’après la treizième inscription prise, c’est-à-dire après quatre années d’études.
Indépendamment de sa bibliothèque , où l’on ne compte pas moins de 30,000 volumes, l'École de médecine est fière de deux collections admirables et sans pareilles peut-être au monde : le cabinet d’anatomie comparée, et le musée Dupuytren. L’a¬
natomie comparée date à peine d’un petit nombre d’années comme science : créée par le puissant génie de Cuvier , elle a marché à pas de géants et donné déjà les plus féconds résultats, surtout pour la classification des êtres organisés, cette base indispensable de l’histoire naturelle. 11 ne s’agit rien moins que de considérer, dans toute la série des animaux, chaque organe d’abord isolément, eu égard seulement à son importance, et d’en constater les dégradations et les modifications, à mesure que l’échelle des êtres est descendue de degré en degré. Ce travail fait de la manière la plus complète pour chaque partie envisagée séparément , il faut procéder à la synthèse, et, reconstruisant chaque individu, étudier en lui l’importance de chacun de ses organes, relativement à l’ensemble. De la sorte , on arrive à recon¬
naître quels sont les organes principaux, quels caractères ils portent dans les êtres les plus parfaits, comment ils se dégradent, et l’on arrive ainsi à classer les individus chacun dans son rang véritable. Un autre résultat non moins curieux s’obtient en étudiant les relations des organes entre eux : ainsi la perfection relative de tel ou tel membre comporte une perfection correspondante de tel ou tel viscère : l'animal doué d’une vue perçante et de dents aigues a l’estomac et le reste des organes intérieurs constitués d’une toute autre manière que le paisible ruminant, à la vue terne, a la mâchoire garnie de molaires inoffensives, propres a broyer l'herbe seule des champs. Aidé de ces analogies, Cuvier a pu reconstruire un monde sur quelques rares débris. On comprend que de pareilles études se fassent surtout par la vue : c'est ii ce besoin que répond le magnifique musée d’anatomie comparée. On y voit les squelettes de tous les êtres animés,
École de médecine de Paris. — La galerie d’anatomie comparée.
de ceux du moins qui sont soumis à notre analyse, classés par ordre, et montrant en évidence, par leurs perfections ou leurs imperfections, le rang qu’ils occupent dans la nature. En regard de ces échantillons de toutes les créatures dans leur état normal, ont été rassemblés des exemples des déviations , des irrégularités qui se présentent si fréquemment : les monstres, les erreurs en quelque sorte de la nature y tiennent place à côté de ses œuvres habituelles ; la tératologie coudoie l’anatomie. Vous y retrouveriez quelques-unes des fantastiques imaginations de la poésie, quelques-unes des discordantes visions de la fable : des espèces de centaures et d’hermaphrodites, des contrefaçons d’acéphales et de cynocéphales. Les animaux eux-mêmes ont fourni un ample contingent de monstruosités, et, par un contraste habilement ménagé, le perfection, la pureté des formes est partout opposée à ces divagations : partout le type pri¬
mordial et régulier coirige et fait ressortir la laideur de tout ce qui s’en écarte.
Le musée Dupuytren fait un digne pendant à la salle dont nous venons de parler : le fondateur l’a consacrée tout entier à une maladie hideuse, fléau qui envahit jadis l’Europe , et contre lequel lutte avec persévérance la médecine de nos jours. Cernai, qui répand la terreur, et dont la poésie enveloppe de tant de périphrases les honteuses tortures, se trouve représenté avec toutes ses phases sur des images en cire, exactes à faire illusion : les désordres organiques dont il est la cause sont reproduits sous toutes leurs variétés, et l'œil surpris contemple dans une imitation aussi parfaite que la nature les ravages opérés par l’ennemi jusqu’au fond des tissus les plus intimes, des organes les mieux protégés. Le musée de Dupuytren semble presque le poème de celte maladie qui date en Europe de la découverte de l’Amérique. Il décrit